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Bert Kruismans, un bouffon cultivé

Si ce n’est en politique et en sport, peu de personnalités belges sont connues tant au Nord qu’au Sud du pays. Bert Kruismans est de celles-là. Si beaucoup ne voient en lui qu’un amuseur public, il se considère plutôt comme un éveilleur de consciences, dont le rôle serait de poser des questions.

Avec son one-an show La Bertitude des choses, il tourne pour l’instant aux quatre coins de Wallonie. Chaque lundi matin, il assure le Café serré de l’émission d’informations de La Première (RTBF). Il a participé jusqu’à l’été dernier à l’émission d’humour Les enfants de cœur, sur Vivacité. Et il y a peu, il était apparu sur les affiches de la campagne de sécurité routière « Boire et conduire ? Pas drôle ! ». En Belgique francophone, Bert Kruismans n’est donc pas un inconnu. Avec sa longue moustache et sa petite barbe style Napoléon III, son accent du Nord chantant et son air toujours un peu goguenard, il est devenu l’archétype de l’anti-flamand sérieux, mangeur de Wallons et propagateur d’images d’Épinal sur le Sud du pays.
« Mais je suis un vrai flamand !, affirme-t-il haut et clair. J’ai commencé ma carrière sur les petites scènes du sand-up comedy, à Anvers, puis j’ai travaillé longtemps dans l’audiovisuel, à la VRT sur VTM, où j’ai été rédacteur en chef, scénariste, producteur… tout en faisant des spectacles. » Bert est aussi un BV, un de ces « bekende Vlamingen » (flamands connus) dont se repaissent les médias du Nord. C’est qu’il a été un des vainqueurs les plus connus du fameux jeu de la VRT De slimste mens ter wereld, quizz shwo qui a aussi révélé un autre personnage connu : un certain Bart De Wever. `
« Au milieu des années 2000, je me suis dit qu’il fallait que je sorte des frontières flamandes. Je me suis alors présenté comme candidat au Festival du rire de Rochefort. Ma prestation a été fort appréciée : le jury m’a même félicité. Pour lui, j’avais réussi à imiter à merveille l’accent flamand… J’ai dû leur expliquer que, en fait, j’étais un vrai flamand. À cette époque-là, je parlais d’ailleurs très mal le français. Quand un journaliste francophone m’interviewait, je ne comprenais même pas les questions… »
Depuis lors, Bert tourne avec ses « seul en scène » dans les deux parties de la Belgique, de même qu’aux Pays-Bas, en adaptant les répliques selon les publics. « Mon dernier spectacle est inspiré de ma propre vie, et de celle de mon entourage. J’avais un membre de ma famille qui était francophone, et un autre flamingant. Le père d’un ami a été malgré lui le héros de la guerre dont je parle dans une des scènes… Dans La Bertitude des choses, j’évoque la vie en Belgique dans les années 60-70, quand c’était encore assez pareil au Nord et au Sud. Je ne raconte pas de bétises quand j’explique qu’à l’époque nous, flamands du Brabant, nous regardions le dimanche les émissions de la télévision française. En comparant avec aujourd’hui, la place qu’ont prise les nouvelles technologies est marquante. Mais il me semble qu’il y a toujours peu de différences entre la vie à la campagne en Flandre et en Wallonie. Quand je l’ai débuté, mon show était 100% identique dans les deux langues du pays. Je présentais le même spectacle. Maintenant, c’est plutôt 80% d’éléments identiques. Je me suis rendu compte que les différences entre les communautés sont davantage marquées, et qu’on ne fait pas rire au Sud avec tout à fait les mêmes choses qu’au Nord. »
Bert Kruismans se considère volontiers comme le bouffon de l’État belge. Non qu’il soit là pour dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas, mais plutôt parce qu’il se permet de mettre les pieds dans le plat. « Je ne veux pas transmettre des idées, mais poser des questions. Quand tout le monde regarde à gauche, moi j’ai envie de regarder à droite. On dit souvent que, en français, j’ai un franc-parler. Peut-être parce que, comme je ne peux pas employer le français de Molière, je parle sans fioritures, en posant des questions simples. »
Bien sûr, Bert a quelques convictions. Mais il ne milite pas pour une cause. « Je suis très individualiste. Je ne fais pas partie de groupes. Ce qui m’intéresse, c’est la tolérance. Ce qui explique sans doute pourquoi j’ai un problème avec le nationalisme, quel qu’il soit. D’ailleurs, d’ordinaire, le Belge n’est pas nationaliste. À l’origine, nous étions plutôt attachés à nos provinces. »
Bouffon, Bert l’est dans la forme. Mais pas dans le contenu et dans ses analyses. Parce qu’on ne se refait pas. Notre homme est en effet juriste et philosophe de formation. « Comme les philosophes grecs, ce qui me plaît est de questionner. Pas d’apporter des réponses. »
Son père, instituteur dans une école libre, catholique tolérant et engagé dans l’Église, lui a inculqué cette culture du questionnement et du refus des dogmatismes. « Je ne suis plus catholique, et mes enfants ne sont pas baptisés. Mais mon père ne me l’a jamais reproché. Car pour le lui, ce qui compte est la manière dont on se comporte dans la vie de tous les jours. Et non les rituels, les signatures ou les adhésions. »
Cette année, Bert Kruismans sortira plusieurs livres, et prépare un nouveau spectacle pour la fin 2015. Tous ces projets, il ne les mène pas chez lui, à Alost, entouré de ses deux grands adolescents. Mais dans sa tanière, quelque part dans les bois entre La Roche et Hotton, au milieu de la nature et des sangliers. Une autre preuve de la richesse de la Belgitude qu’apprécie tant ce personnage polymorphe.

Frédéric ANTOINE

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