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Christine Pedotti : « Un immense trésor entre nos mains »

Le parcours de Christine Pedotti est à l’image de sa Meuse natale : sinueux. Catéchiste, éditrice, écrivaine, conférencière, journaliste, militante féministe, elle trace des chemins surprenants et novateurs pour la foi chrétienne. Avec une conviction enracinée dans l’Évangile, chevillée au corps et au cœur.

Votre itinéraire de vie plonge ses racines dans les Ardennes françaises, pas très loin de la frontière belge.

— Une partie de ma famille est de très vieille souche ardennaise. L’autre m’a donné le nom de « Pedotti », celui de mon arrière-grand-père, immigré italien qui travaillait comme maçon dans les Ardennes, à Charleville-Mézières. L’entreprise qu’il a créée a fait des travaux dans la ferme d’un paysan… qui avait aussi des filles. Le fils du maçon a épousé la fille du paysan. Du côté de ma grand-mère, la famille était profondément chrétienne et pratiquante. Mes parents sont chrétiens libéraux, pas très engagés dans les mouvements, mais d’un catholicisme vraiment ouvert. J’ai une expérience chrétienne originelle qui est sympa. On a un curé de famille qui m’aime comme si j’étais sa fille. Du coup, l’Église, c’était un peu ma maison.

— Ce sentiment d’appartenance ne vous a plus quittée ?

— Il ne s’est jamais démenti. J’ai fait des études littéraires, philosophiques, d’histoire, de sciences politiques. Ma foi a grandi progressivement. J’ai fait de la théologie parce qu’il fallait que je mette ma connaissance intellectuelle religieuse au même niveau que ma connaissance dans les autres sciences humaines. Cela aurait été absurde d’être en décalage.

— Et vous vous êtes engagée dans l’Église ?

— Dès l’âge de quinze ans, j’ai été animatrice dans le mouvement d’action catholique de l’enfance. Je me suis engagée au MRJC (Mouvement rural de la jeunesse chrétienne). Très vite, j’ai fait du caté pour soulager ma mère qui avait un groupe d’enfants trop important alors que j’étais en licence d’histoire. J’ai poursuivi le caté quand, jeune mariée, je me suis retrouvée à Versailles. C’est une affaire de famille…

— C’est un peu le hasard des rencontres qui vous conduit dans le monde de l’édition ?

— Le curé de notre paroisse à Paris, Michel Dubost, me demande de relire une partie de l’encyclopédie Théo qu’il est en train d’écrire. J’ai vingt-cinq ans, je termine mes études de sciences politiques. Puis je suis embauchée par les éditions Bayard pour lancer Grain de soleil. Tout d’un coup, j’apprends à écrire pour les petits enfants. C’est assez douloureux pour une universitaire. Une année plus tard, Michel Dubost, entretemps nommé évêque d’Évry, s’invite à dîner chez nous. Il me propose de faire un Théo junior. C’est ainsi que je découvre le monde de l’édition et que je suis amenée à diriger les départements « religieux » et « jeunesse » chez Fleurus-Mame. Je le ferai pendant quinze ans.

— Un boulot passionnant, donc…

— C’est un métier que j’ai adoré faire mais je demeure aussi passionnée par la vie de l’Église. À l’époque, j’ai le sentiment d’un immense gâchis. Je suis furieuse de voir que l’Église se ratatine sur elle-même et qu’elle ne fait pas droit à ce trésor de l’Évangile que nous avons dans les mains et dont le monde a besoin. Je transforme ma colère en utopie en écrivant Vatican 2035 qui imagine comment l’Église catholique pourrait être de nouveau porteuse d’une bonne nouvelle. Ce premier roman complètement fou se déroule sur cinquante années, dont trente inconnues, avec une cinquantaine de personnages dans le monde entier. C’est totalement jubilatoire. Je suis dans une sorte d’état second quand j’écris. Les personnages m’habitent, me hantent.

— Le succès du livre prouve que ce que vous ressentiez à propos de l’évolution de l’Église catholique est partagé par beaucoup.

— C’est exactement cela. Le livre marche très bien en France. Il est traduit en portugais, en polonais, en espagnol. On en vend cent mille exemplaires en espagnol. Mais un jour, un lecteur m’écrit que mes personnages sont bien mais qu’ils sont « d’en haut » : des évêques, des papes, des cardinaux. Que se passe-t-il au ras du sol ? Je reprends la plume et j’écris 38 ans, célibataire et curé de campagne. Et là, c’est stupéfiant, je suis inondée de courrier : des centaines de lettres – de prêtres principalement – qui disent : « Merci, c’est moi ! » Ce fut un moment très émouvant et très intense dans ma vie.

— À l’occasion de l’anniversaire du concile, vous publiez La bataille du Vatican puis Faut-il faire Vatican III ? On vous retrouve aussi comme rédactrice en chef de Témoignage chrétien. D’où vient cet intérêt pour l’Église et sa dimension sociétale ?

— Témoignage chrétien se cherche un nouveau souffle. Ce vieux journal français d’opinion politique est né pendant la Deuxième Guerre mondiale à l’initiative de résistants jésuites comme le Père Chaillet qui s’insurge contre le statut des Juifs. Je m’engage pour essayer de le faire vivre, comme rédactrice en chef et, aujourd’hui, comme directrice de la rédaction. Ce journal m’intéresse car il est à cheval entre le religieux et le politique. Une position instable qui permet de porter un regard intéressant sur ces deux mondes. Pour moi, il y a quelque chose dans le christianisme qui donne du sens à nos existences personnelles et à l’existence du monde. Je ne dis pas que c’est un sens unique, que c’est le sens qui doit habiter tout le monde. Je dis que cette proposition de sens mérite d’être posée sur la table et qu’on en cause. C’est ce que j’essaie de faire.

— Depuis 2009, on vous connaît aussi par le biais du Comité de la jupe qui mène un combat féministe dans l’Église.

— Féministe, je le suis depuis ma jeunesse. Mais cette dimension n’était pas militante. Il a fallu une divine surprise : le dérapage lamentable du cardinal archevêque de Paris André Vingt-Trois qui, à son retour du synode de 2008 sur la Parole de Dieu, déclare dans une émission radio à propos de la place des femmes dans la liturgie : « Ce qui est plus difficile, c’est d’avoir des femmes qui soient formées. Le tout, ce n’est pas d’avoir une jupe, c’est d’avoir quelque chose dans la tête. » Anne Soupa, que je ne connaissais pas, lance un appel par mail à une vingtaine de femmes susceptibles de protester avec elle. Je suis la seule à répondre de suite. Et l’aventure commence.
Nous passons cinq jours à potasser le Code de droit canonique afin de déposer une plainte contre André Vingt-Trois auprès de l’officialité, le tribunal ecclésiastique. Un peu rusées, nous envoyons en même temps une dépêche à l’Agence France-Presse. Et nous signons : le Comité de la jupe, un nom que nous avons trouvé assez amusant. Cela prend comme un feu de broussailles. Nous découvrons qu’en fait, nous incarnons un mouvement autour duquel beaucoup de femmes et ensuite beaucoup d’hommes vont se retrouver. C’est vraiment le kairos, le moment favorable. On est en 2008-2009 avec Joseph Ratzinger comme pape. L’Église est coincée. Période assez noire, sinistre, avec les problèmes de pédophilie, etc. L’Église fait des fautes de communication sans arrêt.
On a l’impression qu’une chape de plomb nous est tombée sur la tête. Avec le Comité de la jupe, nous signifions qu’il va y avoir un après. Du coup, nous sommes rejointes par des milliers de gens qui pressentent qu’il faut penser cet après. L’opération dure depuis huit ans. Une expérience incroyable ! Anne et moi avons fait des centaines de conférences. Tout cela change notre regard. À deux, nous écrivons Les pieds dans le bénitier. Puis Anne écrit Douze femmes dans la vie de Jésus et moi Jésus, cet homme inconnu. Cet homme qui préférait les femmes.

— Dans la foulée, vous livrez votre confession de foi dans Ce Dieu que j’aime. Quel est-il, ce Dieu que vous aimez ?

— Au-delà de la connaissance théologique, au-delà de ce que ma raison peut dire sur la vraisemblance qu’il y ait un Dieu, j’ai été gratifiée du sentiment de Dieu. C’est une situation gracieuse au sens le plus puissant du terme. Il y a chez moi quelque chose de l’ordre d’une conversation ininterrompue avec Dieu. C’est pour cela que je suis si sensible aux psaumes et depuis si longtemps. Je crois que j’ai commencé à les lire quand on m’a offert une Bible à l’âge de douze ans. J’y ai trouvé l’abécédaire de ma conversation spirituelle. Il y en a pour tous les goûts, pour tous les moments de la vie, pour les jours d’épuisement, de tristesse, de colère, de jubilation. Les psaumes sont comme un dialogue dans lequel le priant et Dieu se répondent et s’interpellent, c’est vraiment le lieu de la conversation. Qui est Dieu pour moi ? C’est celui qui « cause » dans les psaumes. Ils sont l’espace de ma vie spirituelle ordinaire. Je les ai lus depuis si longtemps qu’ils me viennent à la bouche par le cœur.

— Et Jésus dans tout ça ?

— Souvent – cela amuse mes auditoires –, je dis que je suis tombée amoureuse. Mais je maintiens cette dimension-là. Jésus est un type formidable ! Les évangiles dessinent la figure de quelqu’un qui a de l’épaisseur. J’y suis d’autant plus sensible que j’écris des romans et des fictions et je sais combien il est compliqué de faire tenir un personnage, de le faire exister. Les évangélistes nous donnent à voir quelqu’un. Et ils le font si bien que nous le rencontrons vraiment. Leur talent est tel que lorsque j’ouvre l’évangile, il est là, il m’amuse et me fait sourire. Cela peut sembler étrange mais je le trouve souvent drôle. Je suis toujours frappée par son sens de l’humour. Il y a beaucoup de gravité dans l’évangile mais aussi de la légèreté. Jésus a un talent relationnel. Vous voyez, je parle comme une amoureuse mais je ne me force pas. Dès que j’y pense, la figure de cet homme se dessine.

— Il n’est pas qu’un personnage de roman ni une figure…

— Ce n’est pas qu’une figure. Je le vois vivre vraiment. Je suis émue de cette réalité de l’incarnation. C’est un gars qui a mis ses pieds dans la poussière de notre terre. Ce n’est pas rien. C’est pour cela que j’ai toujours du mal à dire « Christ ». Parce que ma passion amoureuse, elle est pour Jésus. C’est l’acte de la foi qui fait que je le confesse « Christ ». J’ai souvent le sentiment de me glisser dans le groupe des disciples et passer la tête pour voir ce qui se passe, écouter ce qu’il dit. Au fond, c’est une relation très charnelle à laquelle le texte me donne accès. Cette parole qu’on n’a jamais entendue, d’où vient-elle ? Qui donc est ce bonhomme ? Par quoi est-il habité ? Voilà la question que se posent les disciples. Et c’est sur cette question-là que je peux appuyer la confession de foi. C’est toujours un acte en deux temps : d’abord me pencher entre les disciples – poussez-vous un peu, je veux aussi le regarder et l’entendre –, faire mienne leur interrogation, et puis dire : oui, celui-là est le Christ de Dieu !

Le plus de L’appel.(non disponible dans le magazine papier)

— Après vos études, vous avez fait le choix de rester à Paris. Pourquoi ?

— J’y suis allée, après mon bac, pour étudier les Lettres puis l’Histoire. En fait, je me suis mariée très jeune, je n’avais pas terminé mes études. J’ai rencontré un « fou » qui voulait absolument m’épouser tout de suite. Un garçon qui n’avait aucune revendication de type masculiniste ou machiste au point que c’est lui qui m’a demandé explicitement de ne pas porter son nom et de garder le mien. J’étais une très jeune fille puisque je n’avais pas fini mes études au moment où je l’épouse. Un jour, j’ai mal aux dents, je vais chez le dentiste, il dit qu’il veut m’épouser, j’accepte. Comme il est versaillais, on s’installe à Versailles. Jeune mariée donc, j’offre mes services pour la catéchèse.
À Paris, j’ai aussi été responsable des aumôneries du Quartier latin, dans les grands lycées parisiens. J’ai accompagné des étudiants, de jeunes gens qui se posent des questions et qui cherchent du sens. Tout d’un coup, le christianisme fait sens pour eux et change leur vie. Cela me convainc que nous avons un trésor dans les mains qui doit être offert à la conversation du monde. En même temps, je suis en colère car ce trésor, nous ne sommes pas à même de le faire vivre et de le communiquer. C’est ce qui m’a conduit à écrire Vatican 2035.

— L’écriture prend de plus en plus d’importance pour vous…

— Progressivement, c’est devenu pour moi comme une drogue. Je me suis rendu compte que je voulais y consacrer une partie de ma vie. C’était à un moment de changement de profession lorsque j’ai quitté de très lourdes responsabilités d’édition. Ce métier me dévorait et j’avais aussi des raisons de prendre distance par rapport à la maison d’édition qui m’avait engagée.

— Vous vous lancez notamment dans la « Bataille du Vatican » un livre passionnant sur le déroulement du Concile Vatican II…

— L’anniversaire du Concile était l’occasion. J’ai travaillé comme une brute pendant deux ans, plongée dans les documents conciliaires. Les Pères du Concile m’ont passionnée, ce sont des personnages prodigieux. La qualité humaine de ces bonshommes m’a ébouriffée.

— Même Ottaviani, le cardinal de Curie qui était dans l’opposition ?

— Ottaviani est un personnage formidable parce qu’il y a de la « bidoche » humaine dans tout cela. Ce ne sont pas des idées qui se sont affrontées au Concile, ce sont des hommes avec toute leur conviction. Cela a été un corps à corps au sens vrai du terme. Un grand théologien belge comme Mgr Philips s’épuise physiquement. Il fait deux crises cardiaques dont une le tue quasiment, peu avant la fin du Concile. Il va survivre. Le niveau d’engagement intellectuel et physique a été énorme. Je suis éperdue d’admiration par la puissance de leur engagement. Du coup, je retrouve quelque chose qui m’habite. S’ils se sont tellement battus, c’est qu’ils avaient le sentiment d’avoir dans leurs mains quelque chose de précieux dont le monde avait besoin. Ils étaient vraiment habités par cela. Au fond, c’est pour cela que je les comprends parce que moi aussi, je suis habitée par cette conviction.
Il faut dire que Vatican II est un Concile belge. Outre le Cardinal Suenens, l’évêque de Namur, Mgr Charue, est aussi un personnage prodigieux, incroyable. Comme Mgr Philips qui a deux qualités extraordinaires qui vont servir dans le déroulement du Concile : il a été membre du Sénat en Belgique et il était un extraordinaire latiniste. D’une part, il avait l’expérience du débat parlementaire et savait élaborer un compromis démocratique. D’autre part, il trouvait les mots justes pour énoncer le compromis. Il a ainsi sauvé un sacré paquet de textes au Concile.

— En quoi le sens qui habite les chrétiens peut-il éclairer le monde ?

— C’est quoi « un regard chrétien » ? Il y a une phrase de Paul VI que j’aime beaucoup dans l’encyclique Ecclesiam suam dont je ne sais pas si elle est accidentelle : « L’Église doit se faire conversation. » Pour l’Église, il ne s’agit pas d’entrer en conversation avec le monde comme si elle en était extérieure mais plutôt de se faire conversation. C’est une image géniale qui signifie que l’ Église se présente comme la table autour de laquelle on va pouvoir s’asseoir, une table de conversation. Une vraie image de service !

— Des tables de conversation, l’Église en instaure aujourd’hui ?

— Je me sens une très forte communion de pensée avec le pape François. Parfois, j’ai même la fatuité de croire qu’il a lu Vatican 2035, ce qui n’est pas impossible puisque 100 000 exemplaires ont été diffusés en espagnol et que dans le roman, il est question notamment d’un important archevêque jésuite de Buenos Aires. Je ne serais pas étonnée que quelqu’un le lui ait fait lire… (rires) François parle de ces défis incroyables que nous avons à relever sur le bien commun, face notamment à des enjeux écologiques colossaux. Le christianisme a un mot dire, on peut compter aussi sur lui.

— La laïcité n’est sans doute pas d’accord avec cette perspective…

— On a tort de vouloir renvoyer le religieux exclusivement dans les chambres et dans les temples et de ne pas lui donner de vivre dans l’espace public parce qu’on en a peur. On ne peut pas imaginer que les humains sont seulement des grands estomacs. On ne peut faire comme si la vie spirituelle n’existait pas, même si elle n’est pas explicitement religieuse. Même les gens qui n’ont pas d’attachement religieux ont cette dimension qui n’est pas comblée par les biens matériels, les biens culturels, le bonheur d’avoir une famille, des amis. Il y a dans chaque être humain une soif en plus, un manque, un creux, un désir. Nos sociétés ne peuvent pas bien vivre si elles ne reconnaissent pas que beaucoup d’humains sont habités par ce désir. Dans ce cadre-là, les grandes religions ont quelques compétences. Au fond, elles constituent un service public de l’âme, un service public du spirituel.

Dans son livre Les lumières de la religion, Jean-Marc Ferry considère que les religions ont précisément une place dans le débat public particulièrement lorsqu’il s’agit de traiter de questions fondamentales qui touchent à la vie…

— Un jeune philosophe français, Raphaël Enthoven, raconte une anecdote très amusante. Il est d’une famille profondément athée. Son père est écrivain. Il est philosophe. Il a 40 ans. Un cousin de 28 ans se suicide et écrit ses dernières volontés sur la façon de célébrer ses obsèques. Raphaël Enthoven raconte qu’ils ont suivi à la lettre ses demandes posthumes. Il pose la question : pourquoi l’avons-nous fait ? C’est une question intéressante : si le monde n’est que matériel, pourquoi suivre les demandes posthumes de quelqu’un qui, de plus, en se donnant la mort, a dit quelque part « merde » à tout le monde ? C’est bien qu’au fond, il y a en jeu une autre dimension que la matérialité des choses. Être humain, ce n’est pas simplement être un « roseau pensant ». On n’est pas dans l’explicite religieux mais il y a une dimension en plus qui mérite le respect. Les religions historiquement savent répondre à cette attente. Pas toujours très bien, je n’idéalise pas. Elles doivent se réformer. Mais il y a un savoir-faire quand même. Les religions font trois choses très utiles : elles font une proposition sur la question du sens aussi bien sur le sens de la vie individuelle et personnelle que sur le sens de la vie de l’humanité ; elles font des propositions dans l’ordre de la célébration ; elles font aussi des propositions sur le vivre-ensemble. Toutes les religions savent faire cela et on s’aperçoit que lorsqu’elles ne le font pas, on invente de nouvelles formes. Sur le plan du célébrer, par exemple, après les grands attentats en France, on était quatre millions dans la rue pour célébrer notre fraternité.

— Cela va dans le sens de ce qu’écrit Abdennour Bidar dans son Plaidoyer pour la fraternité…

— C’est une offre spirituelle, un savoir-faire des religions sur les questions spirituelles. Quand on voit tous les gourous qui surfent sur ces questions, je préfère qu’il y ait des lieux à peu près régulés, contrôlés. C’est pour cela que je suis assez exigeante à propos de nos évêques dont le boulot est « épiscope », c’est-à-dire d’avoir l’œil, d’être vigilant et donc de nous aviser sur les dérives sectaires. Messieurs les évêques, faites votre job !

— Revenons sur votre engagement « rebelle » avec Anne Soupa dans le Comité de la jupe suite au dérapage du Cardinal Vingt-Trois. C’est une expérience stimulante qui a demandé beaucoup d’énergie et qui a suscité des oppositions…

— Du côté de l’épiscopat, c’était une fin de non-recevoir. Mais beaucoup de gens nous ont aidées à bien des titres. Des Dominicains comme des Jésuites ont été d’une très grande bienveillance à notre égard. Toutes les fois où nous avons demandé une aide théologique, nous l’avons eue. C’est très précieux. Quand le maître dominicain vous donne un coup de main sur le plan théologique, cela aide. D’autres nous ont aidées à constituer et à structurer le mouvement. D’autres encore, dont c’est le métier, ont offert leurs services gratuitement pour nous former à porter une parole publique. Non seulement en conférence mais aussi dans les médias, à la radio, à la télé. La parole doit être bien calibrée, il ne faut pas se laisser aller. Nous avons fait une expérience grandeur nature de fraternité. Avec Anne, j’ai trouvé une sœur. Les relations entre nous sont aussi puissantes que si nous étions sœurs de sang. La militance nous a installées dans une même famille.

— Qu’est-ce qui vous fait tenir dans votre combat ?

— Comme je le disais, beaucoup de gens autour de nous ont été formidables. Au fur et à mesure des rencontres et des conférences, mon regard change. Même si les chrétiens que je rencontre ont plutôt les cheveux blancs, ce sont des personnes formidables. Leur richesse et leur générosité fonctionnent pour moi comme un carburant parce que je me sens parfois fatiguée dans la militance. Je prends des trains à des heures pas possibles, je rentre à l’aube. Si Anne est retraitée, moi je travaille toujours. Glisser toutes les conférences au milieu de tout cela, ce n’est pas simple. Et cela a une emprise très forte sur la vie familiale. Heureusement, j’ai un mari qui m’accompagne et qui participe. Et puis, il y a cette mine à ciel ouvert, l’Évangile, que nous tenons entre nos mains. Qu’en faisons-nous ? On se plaint qu’il n’y a pas de prêtres mais il y a des milliers d’hommes et de femmes généreux et disponibles, capables de porter cette Parole. Et on ne fait rien… Ce sont ces gens que je rencontre qui entretiennent le feu de ma colère. Je ne peux rester indifférente.
Propos recueillis par Thierry TILQUIN

Christine PEDOTTI, Ce Dieu que j’aime, Paris, Médiaspaul, 2012
Jésus, cet inconnu, Paris, XO Éditions, 2013.
La Bible racontée comme un roman, Paris, XO Éditions, Tome 1 (2015), Tome 2 (2016).

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