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Didier Laloy, contorsionniste tonique

A 41 ans, Didier Laloy promène son accordéon diatonique de scènes en scènes. Compositeur, surdoué du soufflet, il a participé au renouveau de cet instrument en Europe. Se définissant comme un angoissé, cet éternel enfant un peu dégingandé lâche : « J’essaye d’être égoïste ! Je dois être heureux pour pouvoir être heureux avec les autres et leur donner du plaisir à être ».

« Je viens d’une famille bourgeoise, où il était de bon ton de faire du sport et de la musique. À huit ans, hop là !, avec mes frères et sœurs : obligé de faire de la musique. Et moi, c’était le piano. Très rapidement, mes professeurs se sont rendu compte que je n’étais pas fait pour la musique... » Cela commence bien pour Didier Laloy ! Va pour le sport alors ? « Après deux trois ans, mes professeurs m’ont conseillé de faire plutôt du badminton ou du ping-pong… En fait je n’étais pas du tout un enfant scolaire – et toujours pas maintenant d’ailleurs ! Et donc j’ai arrêté l’académie assez vite. »

Puis, révélation. Lors d’une fête de quartier, où sa mère est parmi les organisateurs. « J’avais treize ans. Dans le quartier Schuman où nous habitions, des artistes étaient invités pour ces fêtes. Un jour, ce fut Marianne Uylebroeck qui jouait de l’accordéon. Il paraît que je suis resté comme cela en admiration devant cette dame. L’histoire ne dit pas si c’est le personnage ou l’instrument qui me fascinait… ! Mes parents ont été convaincus que c’était l’instrument et que c’était cela que je voulais faire. Comme c’est une musique de l’oralité, il n’était pas nécessaire de passer par le solfège. À ma St Nicolas suivante, je recevais un accordéon. »
Plus maniable qu’un piano, l’artiste pouvait commencer à faire corps avec son instrument…

Marraine Marianne

« Très très vite, c’est un instrument que j’ai adoré et que j’ai enveloppé. J’allais chez Marianne le lundi pour le français, le mardi pour les mathématiques, le mercredi pour l’accordéon, le jeudi pour l’histoire. J’allais chez elle tous les jours. Elle m’a beaucoup aidé car j’étais vraiment très mauvais à l’école. Les autres jours que le mercredi, quand je réussissais un exercice scolaire, elle m’autorisait à jouer de l’accordéon. En deux ans, j’ai avancé comme un fou sauvage. »

Alors que son milieu familial n’est pas très branché « musiques traditionnelles », Didier Laloy doit se battre contre les préjugés sur l’accordéon. « à l’époque, mon père écoutait les compilations de musique classique de la banque BBL, devenue ING. C’était très ringard ces standards de musiquette classique. Pour mon père, agent de change, profil de famille libérale bien pensante, c’était mieux de dire que je faisais du piano. C’était mieux vu. Cela a toujours été un peu difficile pour mon père de dire que je pratiquais cette musique-là… Pour ma mère, c’était plus une joie. Étonnement j’ai reçu cet accordéon à treize ans. Je pense que si je n’avais pas reçu cet accordéon, je serai tout de même sur scène aujourd’hui. Peut-être comme comédien, ou peut-être comme flutiste ? Je ne sais pas, mais le plaisir de la scène est de plus en plus fort. »

Le pédant et le ringard

Après un démarrage un peu maladroit dans cet univers, Didier Laloy prend ses marques. À 15-16 ans, d’autres rencontres auront lieu, dont celle de Marc Malempré au cours d’un stage. À partir de là, dès 16 ans, Didier Laloy joue aussi pour les Jeunesses Musicales. « J’ai travaillé avec eux dans les écoles. Je suis resté fidèle à ce mouvement pédagogique musical avec lequel je collabore encore. Je viens raconter mes histoires et faire découvrir quelque chose auprès des enfants et des jeunes. C’est gratifiant de retrouver des personnes qui reviennent plus tard me dire que grâce à moi, elles sont devenues musiciennes. »

Alors, pas ringard l’accordéon ? « On m’a souvent appelé le fils spirituel d’Yvette Horner. A mon époque c’était le début du passage à autre chose. J’écoutais Renaud, Arno, Cabrel où l’accordéon était présenté d’une autre manière et reprenait le pas via le rock. Même si, encore aujourd’hui, cela reste ringard. Moi je dis souvent sous forme de boutade : mon instrument on l’utilise souvent pour la musique folklorique parce que c’est de là qu’il vient. Si on veut être un peu plus pédant, on dit la musique traditionnelle. Si on veut être à la page, on dit la world music, pour être dans les bacs de la FNAC. Et si on veut être réaliste, on dit la musique ringarde… »

Le conteur tourne

Ringard ou pas, Didier tourne. « Mes compo sont entre des trucs profonds qui existent comme le flamenco et tout çà, et des trucs comme Zazie, Calogero, Cabrel, Bruel. C’est mon côté léger que j’ai toujours. Cela fait longtemps que j’écris ma musique…. Ou plutôt que je raconte des histoires ! Je ne me sens pas être Chostakovitch ou Schubert… Je raconte de petites histoires qui sont des prétextes à partage avec d’autres musiciens. Je n’ai pas l’impression d’être un immense musicien, mais bien de pouvoir raconter ces histoires. »

Modeste et réservé, notre artiste ? Qui pourtant, un fois sur scène lâche son énergie. « Quand j’étais plus jeune, je ne parlais pas entre les morceaux, maintenant la communication avec le public a pris plus de place. Je peux raconter en mots, donner quelques clés ou laisser le public interpréter ce qu’il veut… Quand je compose, cela part toujours d’un prétexte. C’est une mouche qui passe, qui rentre dans ma voiture à Beauraing, et que je largue à Bruxelles… Je me fais tout un film sur cette mouche, qui aurait pu se faire écraser par une bouse de vache… ».

Angoisses et peurs

Avec une sensibilité à fleur de peau, Didier Laloy parle aussi de ses angoisses. « J’ai grandit avec un papa qui a eu une hémorragie cérébrale quand j’avais deux mois. Il est devenu hémiplégique. J’ai découvert à douze ans ans que tous les papas n’étaient pas handicapés. Pour moi, c’était une certitude qui tombait. Avec une présence de la mort potentielle en permanence. La souffrance était là tout le temps. »

Vient ensuite à 18 ans, la perte de sa maman. « Juste quand on devient adulte, c’est une grande perte de repère. À l’époque, j’ai écrit un album autour d’un morceau qui s’appelait « Mort à la grand roue », c’était une métaphore de la vie avec laquelle je m’amusais. Un enfant – qui pouvait être moi – se promène et se perd dans une grande foire. Il a peur d’être seul, se cache en dessous de la grande roue. Comme elle tourne, il se fait écraser et meurt. »

Émotion et enthousiasme

Sans tabou, Didier Laloy évoque aussi le parcours de sa maman. Religieuse pendant cinq ans dans un ordre en France à Angers. « Elle quitte cette vie pour un truc qui sera fédérateur pour nous : elle a toujours été croyante, mais en faisant un rejet de l’institution-Église et de son autorité. » Plus tard seulement viendront le mariage et les enfants. « Je n’ai pas été baptisé, on n’allait pas à la messe, mais on a côtoyé beaucoup de gens d’Église, qui avaient un regard. Elle nous a appris à prier. »

Et lorsqu’on lui demande ce qui l’émeut, Didier ajoute : « Je ne suis pas seul du tout, je connais plein de gens. Mais je me dis je vais mourir tout seul. La mort est présente dans mon univers. J’angoisse en permanence. J’hyperventile. L’accordéon fait partie de ce souffle et de cette respiration. » L’énergie folle qu’il déploie sur scène ne laisse pourtant pas transparaître cette angoisse… « Quand je tire sur mon soufflet, j’inspire. Quand je pousse, j’expire. Très souvent la nuit, je me réveille en ne sachant pas si je dois inspirer ou expirer. Comme tout angoissé, je dois tout contrôler dans ma vie. Je suis un peu maniaque. Mon corps, qu’est-ce qui le dirige ? Qu’est-ce qui fait que je sais respirer ? Donc, cela fait partie de ce que je suis déchiré. Malgré une famille magnifique… j’ai peur. »

À quand le bonheur ?

« Je me sens là-dedans, dans ce monde joyeux, mais où on y est aussi tout seul. Même si j’ai maintenant moi aussi une famille et quatre enfants. » Marié depuis dix huit ans avec Marie, Didier Laloy confie : « Ensemble, on se dit souvent que l’on essaye d’avancer et d’être heureux… Dans un monde qui nous semble possible. »
Une spiritualité du bonheur ? « La spiritualité, je ne sais pas vraiment ce que c’est. Est-ce l’intelligence, la douceur, le fait d’être bon ? J’espère que c’est cela… Mon épouse à une vue sur l’humanité que je trouve admirable et vers quoi j’aspire depuis toujours. Le fait de pouvoir s’arrêter. Déjà, moi je n’ose pas parce que j’ai peur. D’aller se connecter à la terre. D’être rassuré par le fait de se dire qu’on n’est rien, de se dire qu’on est juste quelque chose qui passe. D’essayer de donner à ma petite famille, puis après aux autres, du plaisir à être. C’est sans doute ringard aussi tout cela… ? »

Semi-provocateur, il ajoute : « J’essaye d’être égoïste ! Je dois être heureux pour pouvoir donner aux autres du plaisir à être. J’ai vu que ma mère n’arrêtait pas de donner. J’ai l’impression qu’elle n’a pas pu se nourrir et être heureuse. Moi j’essaye d’être égoïste, mais ce n’est pas facile avec l’éducation que j’ai reçue. J’essaye d’apprendre à mes enfants à être heureux, à profiter. J’essaye de leur dire que rien n’est obligatoire, que rien n’est écrit. On nous dit tellement, il faut se lever le matin, il faut aller à l’école, il faut travailler pour gagner sa vie. Réussir à l’école ? Moi, je leur dis « non ». Il faut être juste. Heureusement mon épouse les pousse pour qu’ils fassent leur devoir (rires). Je leur dit « Soyez d’abord bien et si vous êtes bien vous ferez quelque chose de chouette dans votre vie et vous serez épanouis ». Il faut avoir la niaque, pour faire quelque chose il faut certes avoir du courage, sans vouloir être le premier partout… »

Des projets pour rebondir

Sur scène 150 fois par an, Didier Laloy sait de quel courage il parle…
« C’est pourtant moins qu’avant. J’ai été jusqu’à 250 concerts par an. J’ai toujours bougé dans plein de projets en même temps : quinze ou vingt ? Je ne sais pas. Il y a quatre ans, j’ai décidé de me recentrer sur mon univers et sur mes rencontres en acceptant encore quelques invitations de temps en temps. Mais j’ai réduit tout cela, c’était de la folie, même pour la famille. Je devenais un esclave. »

Après l’album Belem, sorti en novembre 2014 avec Kathy Adam, Didier Laloy est actuellement en tournée. Septante à quatre-vingt concerts sont encore programmés. « Kathy Adam est une violoncelliste très talentueuse. On jouait depuis des années ensemble. On est parti jouer avec une grosse formation à Taiwan. On s’est dit que l’on ferait bien quelque chose ensemble. Deux individus perdus dans cette espèce d’immensité qu’est la vie... On fait ce chemin ensemble depuis deux ans. »

Pour 2016, il prépare aussi un spectacle autour de la danse avec la chorégraphe Michèle Anne De Mey ; ou encore, un spectacle itinérant sur une péniche, vers Avignon, avec un orchestre mécanique, des orgues de barbarie, des petites boîtes mécaniques, une batterie qui joue toute seule. Toujours en duo avec Kathy Adam.

Dans ce flux tendu de projets, Didier Laloy essaye toutefois de garder un cap. « J’ai travaillé avec des danseurs, avec des comédiens, avec des écrivains qui lisaient… Je ne m’interdis rien… Mais j’ai besoin de travailler avec des gens qui ont envie d’innover. Je n’ai pas souvent travaillé avec des exécutants. En général, ce sont plutôt des projets avec des gens qui ont besoin de rebondir, de créer… La rencontre d’autres humains est donc importante. Ce qui me fait du bien est de passer du temps avec des gens qui me font du bien. Avec mon métier, je peux rencontrer beaucoup les gens. On peut voyager beaucoup et il faut être constamment en re-questionnement, en recréation, en projet. Je dois sans arrêt imaginer des spectacles et préparer le futur. On est entrain de faire le tri tellement il y a des demandes. Comme une espèce de boule de neige : au plus tu joues, au plus tu rencontres… On doit se limiter et planifier. »

Pour Didier Laloy, l’année se terminera aussi par l’animation de la messe de Noël au Prieuré de Malèves-Ste-Marie…

Vous aviez dit « tonique » ?

Stephan GRAWEZ

Marianne Uylebroeck anime Le Cabaret des oiseaux à Lessines.
marrainaccordeon@skynet.be ou 0470 244 252

Belem : dernier album de Didier Laloy et Kathy Adam.
http://homerecords.be/fr/album-Belem-523.html

Cet article a été publié en version réduite dans le N° 379 du Magazine L’appel (Septembre 2015).

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