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EDITO

GASPILLAGES ?

150.000 litres à Chimay. 500.000 à Nandrin. 200.000 à Fosse-la-
Ville… La litanie des tonnes de lait déversées sur des champs de
Wallonie fait ces derniers jours la Une de l’actualité. L’image, à
chaque fois, est impressionnante : des jets de lait s’échappent
comme autant de fontaines blanches de citernes tirées par des
tracteurs, recrachant à la face de la terre ce liquide devenu, semble-
t-il, sans intérêt.
L’image, aussi, ne peut que déranger. Le lait n’est-il pas fondamentalement
lié à vie ? Il est le premier contact du petit à peine né avec l’univers où il va
grandir. Il est la première « nourriture » de tout être humain. Sans lait, pas de
vie. Du biberon aux premières crèmes. Du yaourt aux fromages. À la récré de
dix heures, jusqu’à ces derniers temps, c’était une petite bouteille de lait, parfois
fournie gratuitement par l’école, qu’on était presque obligé de boire
afin, disait-on, de « bien grandir », avoir de bons os et de belles dents.
Le lait était essentiel à chaque stade de l’existence. Jusqu’aux grands-parents
qui ne montaient pas dormir sans avoir bu leur bol de lait chaud.
Le lait était aussi précieux que l’or. Et, dans bien des familles, on évitait d’en
gaspiller la moindre goutte.
Le lait fait partie des fondamentaux. Des choses auxquelles on a appris que
l’on ne touchait pas. Et voilà qu’on le répand sur un champ comme on le jetterait
à l’égout. Et ceux qui perpètrent de tels actes ne sont pas d’ignobles
criminels ou d’horribles iconoclastes. Mais ceux qui ont lui consacré leur vie.
Verser sa raison d’être à la décharge est un acte de désespoir. La démonstration
qu’on se trouve face à un mur. Mais ce geste peut-il être bien reçu par
tous ? Alors que l’on parle de sauvetage de la planète, de nécessité de mobilisation
générale pour les générations futures, de développement durable,
de consommation raisonnable, de l’urgence de partager… comment comprendre
qu’on se défasse ainsi d’un des premiers trésors de l’humanité ?
Marquant, choquant, le déversement de millions de litres de lait avait comme
premier but de réveiller les consciences. De toucher les esprits par un événement
fort, presque insoutenable, relayé avec condescendance par des médias
trop heureux de pouvoir montrer une image aussi « parlante ».
Il y a plus de trente ans, de la même manière, des bonzes vietnamiens
s’immolaient par le feu devant les caméras pour réclamer la fin d’une guerre
qu’ils estimaient inhumaine.
Notre société du spectacle exige des causes dramatiques qu’elles en viennent
à produire des actes désespérés. Mais à qui profitent-ils vraiment ? Et améliorent-
ils dans le bon sens le vivre ensemble et l’espoir d’un futur meilleur ? Un
peu de soleil dans le désespoir serait, de temps à autre, le bienvenu…

Frédéric ANTOINE

Mot(s)-clé(s) : L’édito
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