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EDITO

Saint des parias

« Saint des sidéens ». Damien de Molokai méritait-il cette attribution complémentaire, lui qui fut, dès son vivant, le Saint des lépreux ? À peine sa canonisation proclamée, le sujet faisait débat : pour certains, l’idée était géniale, et bien dans l’ère du temps. Pour d’autres, elle démontrait, à nouveau, que l’Église n’avait rien compris au monde contemporain puisqu’elle confiait à un Saint une cause qui n’existait pas de son vivant, et risquait ainsi d’assimiler dans l’opinion les notion de lèpre et de sida.
Et d’abord, fallait-il, à toutes les causes plus ou moins désespérées, accoler le nom d’un saint protecteur ? L’ Église catholique l’a toujours fait. Était-ce une raison pour qu’elle le fasse toujours ? Dans le contexte actuel de raffermissement de la doctrine et de repli de l’institution sur elle-même, poser cette première question a, en fin de compte, peu de sens. D’autant que, de tous temps, les êtres humains ont éprouvé le besoin de confier leurs pauvres misères à des personnages considérés comme supérieurs, et même capables de miracles.
Il est donc coutumier de confier à un « nouveau Saint » un secteur de la détresse humaine. Acceptons-le.
Mais quel fardeau fallait-il dès lors mettre sur les épaules de ce pauvre Damien, si mal considéré en son temps par l’Église et sa propre hiérarchie ? La lèpre allait de soi, et la Fondation qui lutte contre elle aujourd’hui en son nom démontre que cette cause est loin d’appartenir à une époque révolue.
La lèpre, toutefois, ne touche pas le quotidien d’une large partie de l’humanité. Tant et si bien que les lépreux que l’on croise si fréquemment dans les recoins de l’Évangile ne parlent plus beaucoup aux enfants de ce siècle. Les Simpsons ou les héros Plus belle la vie ont-ils la lèpre ? Ou en parlent-ils, sinon sous forme de métaphore ?
Du sida, par contre… Tout le monde en parle. Le sujet est tellement ancré dans les mentalités contemporaines qu’il semble parfois qu’on ne traite que de cela à longueur de journée. Invité de la soirée de clôture l’Opération Cap 48, le chanteur Pascal Obispo a ainsi lancé à plusieurs reprises aux spectateurs : « Protégez-vous ! ». Alors que Cap 48 se préoccupe du bien-être des handicapés, et non du sida…
Alors que cette menace n’a pas touché leurs aînés plongés dans les ressacs de mai 68, la vie sexuelle des jeunes d’aujourd’hui reste en permanence marquée par cette épée de Damoclès qu’est l’inoculation fortuite du virus. Bien sûr, il existe désormais des traitements qui bloquent l’évolution de la maladie. On ne meurt plus aussi vite du sida qu’il y a quinze ans, et qu’on ne mourrait de la lèpre il y a 150 ans. Mais, quand on porte le virus en soi, on se sent souvent aussi paria que le lépreux d’hier. Pour soi comme pour les autres.
C’est vrai : le sida n’est pas la lèpre, ne s’attrape, ne se développe et ne se soigne pas de la même façon. Et coiffer le père Damien de cette double cause pourrait pousser à l’amalgame ceux qui n’y prendraient garde. Mais, de pareils gens, y en a-t-il beaucoup ?
Comme la lèpre jadis, le sida continue à générer l’exclusion, la peur et la mise à distance. Il n’est pas si loin le temps où, embrassant un porteur du sida sur la bouche, l’actrice Clémentice Célarié faisait l’événement, au cours d’un Sidaction télévisé.
Alors, finalement, confier les malades du sida au père Damien, ce n’est pas une si mauvaise idée. Mais, dans la foulée, on aurait pu le baptiser « Saint des parias, des exclus et des rejetés ». La charge, toutefois, aurait sans doute été trop lourde. Et puis, il y a d’autres illustres personnages qui attendent leur tour au portillon de la sainteté. L’un d’eux deviendra peut-être un jour le (ou la) Saint(e)(e) des SDF, des femmes violentées ou des chômeurs de longue durée. Autant de causes qui, comme le sida, méritent d’être soutenues. À la Toussaint, ne sommes-nous pas tous saints ?…

Frédéric ANTOINE

Mot(s)-clé(s) : L’édito
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