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EDITO

Au nom de l’homme.

C’était arrivé d’un coup, sans prévenir. Sur l’autoroute, il se trouvait derrière un camion. Soudain, le 32 tonnes a freiné. Lui aussi. Mais le 38 tonnes qui les suivaient n’a pu, lui, réagir assez vite. Il collait la voiture d’un peu (beaucoup) trop près. Il a heurté la petite auto grise, qui a été projetée sur le camion de devant. Et elle s’est retrouvée écrasée entre les deux mammouths de la route. Accident grave. Derrière, toute la circulation s’arrête, et les files commencent à s’allonger. La police est rapidement sur place. L’état catastrophique du conducteur de la petite berline est évident, de même que celui de l’enfant qui se trouvait à l’arrière : ils ont perdu la vie lors de l’écrasement. Quelques minutes plus tard, une dépanneuse semi-remorque arrive sur les lieux. Avec une grue-pince, la voiture accidentée est emportée telle quelle, recouverte d’un immense plastique vert. Les deux camions, seulement légèrement touchés, sont mis sur le bas-côté. La police rouvre l’autoroute. L’embouteillage n’aura pas duré plus de vingt minutes.
L’avocat qui trépignait dans son Audi sera à temps au Palais de Justice, tout comme la maman qui conduisait ses bébés à la crèche et ce directeur commercial dont le 4x4 ne se tenait plus dans les files. Les camionneurs pourront livrer dans les délais ; aucune marchandise ne sera avariée. Et la vie continuera pour tout le monde. Sauf pour les deux passagers de l’auto écrabouillée, dont les corps ont d’abord fini à la fourrière d’où venait la dépanneuse. C’est là qu’a eu lieu l’incarcération, puis que deux ambulances ont emporté les dépouilles à la morgue la plus proche. Et ce n’est qu’alors que les proches ont été contactés. Cela faisait bien des heures qu’ils étaient sans nouvelles du père et de l’enfant. Ils les savaient sur l’autoroute. Mais la radio n’avait même pas eu le temps d’annoncer l’embouteillage…

Incroyable histoire. Et pourtant presque vraie. Assez imaginable en ce début de siècle fou pour que la plus grande association d’automobilistes de Belgique puisse en recommander le déroulement afin d’assurer une meilleure fluidité du trafic routier et une « meilleure gestion des accidents » (5,7% d’heures perdues en moins, estiment-ils). Moins de files, moins de perte d’argent, plus d’économie, plus de business, davantage de chacun pour soi et de « moi je suis le premier dans mon char d’assaut sur roues, tant pis pour les autres ».

Pour ceux qui ont osé avancer cette idée, la question de l’homme n’a visiblement plus de sens. Pas plus que celle d’un être humain qui pourrait être à « à l’image de Dieu ».

Que reste-t-il d’humain, de respect pour l’autre, et par conséquent de divin, dans un monde où, afin de dégager les routes, on proposerait d’embarquer froidement avec leur carcasse de ferraille les accidentés de la route, blessés légers ou déjà décédés ?

Le dieu dont il est ici question ne se préoccupe pas des petits, des faibles et des abandonnés. Il n’a qu’un nom : « Argent ».

Pour ceux qui défendent ce monde-là, seules comptent les mécaniques, au fonctionnement implacable et constant. Les écrasantes mécaniques du temps, de la vitesse, de l’économie, du profit, dont les passagers des automobiles ne sont que des rouages. Un rouage se bloque et la mécanique se grippe ? Éliminons donc le rouage fautif, et la mécanique reprendra son inexorable cours. Quelque soit la nature du rouage.

En commençant par proposer d’éliminer les incarcérés de la route, la porte s’ouvre à l’abandon progressif de tout égard vis-à-vis de l’homme souffrant ou décédé, puis un jour du pauvre et du malade. Jusqu’à ce que la planète ne soit plus un jour qu’un grand billard où tout roulera. Mais où l’idée même d’humanité aurait disparu.

Alors qu’aujourd’hui plus que jamais, le monde a besoin des hommes.

Frédéric ANTOINE

Mot(s)-clé(s) : L’édito
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