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EDITO

Faire mourir la mort ?

Elle avait décidé de s’en aller, sans vraiment être malade, mais usée plutôt par la vieillesse et l’impression de devenir inutile, voire un poids pour la famille. Son unique fils l’avait accompagnée, chez elle, durant ses derniers jours, résigné.
Les mois qui ont suivi le décès de sa mère, il s’est fort préoccupé de ces personnes âgées qui manquent d’activité, que l’on délaisse parfois. Il voulait « faire quelque chose », comme si son deuil le laissait dans la culpabilité de ne pas avoir assez agi en temps opportun…
Trente ans plus tard, c’est lui, le fils, qui s’en est allé. Une disparition en quelques mois, rongé par un cancer surgi soudain d’on ne sait où et contre lequel la science est encore sans remède. Et ce sont les enfants de ce père qui se sont sentis désemparés face à cet homme, quelques semaines plus tôt si actif et si droit, réduit au rang de malade frêle et démuni relégué dans une chambre d’hôpital qu’il savait ne plus jamais devoir quitter. Quelques jours avant sa mort, lui aussi a alors cessé de lutter, s’est résigné à partir, laissant la pieuvre prendre lentement possession de se corps…
Arrive-t-on un jour à faire le deuil de proches lorsque leur souvenir reste associé à la maladie, à la déliquescence de l’être, tellement fragilisé ? Comment faire le deuil de cette image de celui qui, la veille de sa mort, maqué par la morphine, avait posé un geste presque inhumain de tendresse envers cet ‘enfant’ qui, discrètement, venait de lui dire à l’oreille : « C’est dur, hein ? »…
Même s’il revient parfois le temps d’une seconde, le chagrin, le vrai, ne peut avoir qu’un temps. Mais, une fois dépassé, il ne doit pas empêcher de continuer à faire vivre ceux qui ont disparu. C’est alors presque naturellement que, davantage sans doute quel lors de leur vivant, l’image de ces êtres chers soudain surgit dans la mémoire. Tant et si bien qu’il n’est presque pas de jour où l’on ne se trouver à penser, à l’un ou l’autre moment, à ce père, à cette mère, à ces grands-parents dont on conserve au fond de soi tant de petits films souvenirs qui se mettent à s’animer sans qu’on le leur demande.
Il faut essayer de faire mourir la mort, pour que renaisse la vie. Mais l’expérience le démontre : il faudrait aussi apprendre à vivre avec la mort. Ce numéro de L’appel essaiera de contribuer à rendre possible cet étrange voyage.

Frédéric ANTOINE

Mot(s)-clé(s) : L’édito
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