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ÉMILIE DEQUENNE : « J’AIME QUAND C’EST INTENSE »

Dans Chez nous, le nouveau film de Lucas Belvaux, la comédienne belge est Pauline, une infirmière à domicile embrigadée par un parti d’extrême- droite. Un beau parcours depuis Rosetta des frères Dardenne en 1999.

« Je n’ai jamais craint de rencontrer les journalistes. Le travail est fait, je ne peux rien changer et per- sonne ne peut me prendre l’expérience que j’ai vécue. Et je ne suis ni inquiète, ni stressée par la sortie de Chez nous, c’est un film engagé que je suis fière d’avoir fait. » Le regard franc, Émilie Dequenne défend avec son naturel coutumier un long métrage qui, sorti à quelques semaines de l’élection présidentielle française, apparaît comme une nouvelle mise en garde contre le vote extrémiste. La diffusion de sa bande annonce fin 2016 a d’ailleurs été très mal accueillie par plusieurs responsables du Front National (FN) en France.
À Hénard, une petite ville du nord de la France dont le nom évoque Hénin-Beaumont, ancienne cité minière du Pas-de- Calais dont le maire est FN, une infirmière à domicile, qui élève seule ses deux enfants, est recrutée par le Bloc patriotique pour les élections municipales. Après avoir hésité, convaincue par le médecin local, cette jeune femme sympathique que « tout le monde connait et aime » finit par accepter. Contre l’avis de son père, ancien ouvrier com- muniste. En quelques jours, sa vie va changer. Jusqu’à lui échapper. « Ton image ne t’appartient plus », s’entend-elle répondre lorsqu’elle s’en inquiète.

DÉSILLUSION ET COLÈRE.

« Lucas Belvaux n’est pas du tout dans le jugement, explique la comédienne. Pauline porte en elle, comme beaucoup de gens, une désillusion, une colère dont les partis d’extrême-droite se nourrissent. Avant, j’étais un peu désarmée, je ne savais pas comment argumenter face au fait que des gens puissent ainsi basculer. Ce film le montre d’une manière très pertinente. Pauline n’est absolument pas raciste ni antisémite, et elle croit que le parti ne l’est pas. Mais un grand nombre d’électeurs, désabusés, ferment les yeux sur cet aspect-là. Elle est convaincue de pouvoir aider les gens, elle sait très bien ce qu’elle in- carne, elle connaît ses valeurs. Pour elle, elle a raison et les autres ont tort. »

Née en 1981 à Beloeil, dans le Hainaut, d’un père menuisier et d’une mère secrétaire, Emilie Dequenne est entrée dans la peau de quelque vingt-cinq personnages depuis la révélation de Rosetta en 1999. Un film tourné à dix-sept ans qui lui a valu un prix d’interprétation au Festival de Cannes, tandis que les frères Dardenne étaient les premiers Belges à y remporter la palme d’or. Quand elle les a rencontrés, a-t-elle confié au magazine So Film, « j’étais blonde platine, les sourcils méga épilés, sur des platform shoes de 15 cm, une mini-jupe moulante et maquillée comme une voiture volée ».

TRAVAIL SUR SOI.

Ce qui ne l’a pas empêchée d’être choisie car ce rôle d’une jeune fille qui se bat pour retrouver un emploi était pour elle, elle le savait. « Je voulais être comédienne pour jouer, tout simplement  », se souvient celle qui faisait du théâtre amateur. Pour elle, jouer c’est une façon de se dépasser, et d’ainsi mieux se connaître, d’opérer un travail sur soi. Les films qui ont suivi, de genres très différents, ont fait d’elle une actrice de premier plan aujourd’hui. «  Je ne cherche pas à courir après le personnage, je le laisse venir à moi, explique-t-elle. C’est difficile de mettre des mots sur un processus intérieur. Je n’ai aucune stratégie ou plan de carrière, je fais simplement ce que j’aime. J’y vais à l’instinct, si j’ai le moindre doute, je n’y vais pas. Tant mieux si je suscite des désirs très différents chez les metteurs en scène. Je veux leur donner ce qu’ils attendent même si j’arrive avec mes propres émotions. »
Émilie Dequenne a joué plusieurs films à dimension sociale, voire sociétale, interprétant des personnages ancrés dans la vie quotidienne dans lesquels les spectateurs peuvent se reconnaître : une femme de ménage qui perd son appartement, une chanteuse qui ne parvient pas à percer, une ancienne délinquante, une fille qui invente s’être faite agresser dans le RER, une coiffeuse qui tombe amoureuse d’un prof de philo, une mère qui tue ses enfants... « Je m’engage toujours à fond quand je décide de faire un film, quel qu’il soit, un drame, une comédie ou un polar, commente-t-elle. Mais je ne veux pas servir de modèle. Je ne me soucie pas de l’image que je donne, seul compte le fait que le réalisateur soit content de moi. »

DEUX MAGRITTE.

« Je n’ai jamais accordé plus d’importance à un film qu’à un autre, ajoute-t-elle. La presse, le public peuvent dire que tel ou tel rôle est plus important, mais moi, je n’en ai pas le droit. Quand je signe pour un film, il est toujours important. » En bientôt vingt ans, la trentenaire a reçu plusieurs prix, notamment deux Magritte du cinéma belge. Son personnage de mère infanticide dans À perdre la raison, du Belge Joachim Lafosse, lui a notamment valu trois statuettes. «  Ces rôles tragiques ne sont pas les plus difficiles à interpréter, au contraire, précise-t-elle. Un rôle non émotionnellement chargé, sans faille, est plus compliqué. La densité émotionnelle d’un personnage est une chose riche, motivante, captivante. On se perd dans le travail, c’est plus jubilatoire, une sorte d’énergie, d’intensité se met en place. »
Quant au succès, il n’a pas perturbé cette authentique op- timiste qui est restée très simple et directe. « Commencer avec les Dardenne, c’est une leçon d’humilité, se réjouit-elle. Je ne fais pas ce métier pour les prix. Ils sont d’ailleurs tous chez mes parents, je ne me vois pas tellement les exposer chez moi. Cela vient de mon éducation. J’ai eu la chance d’être toujours bien entourée, d’avoir de vrais amis. » Et être mère à vingt-et-un an, cela n’a- t-il pas été une gêne dans son travail ? Elle éclate de rire. « Pourquoi ? Je suis comme n’importe quelle mère, j’ai même plus de temps que la majorité d’entre elles. Et puis, ce n’était pas très jeune, dans ma famille, c’était comme ça, les mères ont leur enfant à cette âge-là.  »
Dans quelques semaines, Émilie Dequenne sera à l’affiche du nouveau film d’Albert Dupontel, Au revoir là-haut, adapté du prix Goncourt best-seller de Pierre Lemaître. Elle y interprète la sœur d’un poilu de 14-18 qui, avec un camarade de tranchées, se lance dans une escroquerie aux monuments aux morts. ■

Chez nous. Un film de Lucas Belvaux, avec Émilie Dequenne, André Dussollier, Guillaume Gouix, Catherine Jacob, Anne Marivin, Patrick Descamps. Sortie en Belgique le 1er mars.

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