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Edito

Tout un monde d’émotions

Va-et-vient de combis de police et contrôles renforcés mis à part, la vie est redevenue à peu près tranquille aux abords du couvent de Malonne dont bien peu de Belges, hormis les Ma- lonnois eux-mêmes, connaissaient l’existence jusqu’au mois d’août. À ce moment-là, pourtant, ne se serait-on pas cru remonter le temps ? En quelques jours, l’aiguille des années semblait avoir reculé de seize ans et s’être bloquée sur août 1996, lorsque Marc Dutroux était enfin arrêté. Devant les objectifs des caméras, les cris de haine des manifestants de Malonne étaient identiques à ceux de Neufchâteau. Les ballons, les calicots, les marches... rappelaient eux aussi d’autres moments. Sur les images télévisées, l’émotion était à son comble et les comportements atteints de la même irrationalité qu’il y a seize ans. On parlait à l’époque de lynchage. On redoute aujourd’hui un crime. Déjà circulent des menaces de mort...
Une grande différence distingue toutefois le début de la plus pénible affaire que le pays ait connu de longue date et l’événement de la fin août. Il y a seize ans, personne n’aurait son- gé à porter secours à Dutroux et à ses complices. Cette fois, au nom de leur mission et en témoignage de l’Évangile, une communauté de religieuses a choisi de s’engager aux côtés d’une condamnée. Et des voix se sont manifestées pour leur apporter un soutien. Contre vents et tourments, face à ce qui ressemblait médiatiquement à une marée humaine.
La question de la légitimité de la libération de l’ex-épouse de Dutroux a animé bien des conversations et suscité bon nombre de débats, du coiffeur au gouvernement en passant par le fauteuil du dentiste.
Sur le terrain cependant, ce n’est jamais une véritable foule qui s’est déchaînée au pied du monastère. Et ce n’est qu’avec peine que les médias ont essayé de faire passer pour des milliers ceux qui ne furent au plus quelques centaines. Et des personnes dans leur quasi totalité complètement étrangères à la localité et aux troubles éventuels que l’arrivée de Mme Martin aurait pu causer à l’environnement immédiat.
Émotion certainement il y eut. Surenchère médiatique assurément aussi. Davantage de retenue de la part des télévisions et d’une partie de la presse aurait sans doute calmé le jeu et évité les effets de manche. Mais qui oserait reconnaître que, médiati- quement parlant, l’affaire Dutroux a toujours fait vendre, hier comme aujourd’hui ? Les tumultes apaisés, il est temps de reprendre ses esprits. De replacer cet événement dans son cadre évangélique. D’inscrire ce moment de folie en regard du message chrétien. Même si, pour certains, le pardon restera inatteignable.
Bien sûr, ne peut vivre sans sentiments et émotions. C’est là ce qui fait de l’homme un être de chair et de vie. Mais, à l’image de Dieu, l’être humain ne peut exister sans capacité de prendre distance, de penser, de peser, de soupeser. Sans se laisser submerger par ses sentiments au risque d’en perdre la raison.
Et comme les médias ne sont pas les premiers à accompagner sur cette route étroite, il faut parfois prendre soi-même son bâton de pèlerin et partir seul en quête de la Sagesse...

Frédéric ANTOINE

Mot(s)-clé(s) : L’édito
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