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Edito

Elle le savait bien…

Tout. Elle avait tout fait pour ne pas entrer à l’hôpital. Jour après jour, elle avait tenu bon face à la douleur et aux difficultés qu’elle rencontrait à se déplacer dans sa grande maison. Elle aimait la vie, les amies, les spectacles et les restaurants. Elle en a profité presque jusqu’au bout. Jusqu’à ce matin où elle n’a plus su atteindre la porte d’entrée pour ouvrir à son infirmière. L’après-midi, elle était admise aux urgences de l’hôpital local. Deux mois plus tard, elle décédait dans une chambre du service gériatrie, sans avoir jamais remis le nez à l’extérieur.
Au cours de ses premiers jours là-bas, elle avait continué à être pareille à elle-même, malgré les douleurs qu’elle ressentait aux jambes. Affable, taquine, elle passait son temps à lire et à faire des mots croisés. Dans les chambres pour personnes âgées, cet hôpital-là n’estime en effet pas nécessaire d’offrir la télévision…
Avec le temps, son humeur a commencé à faiblir. Elle a fini par accepter une opération, dont elle espérait sortir guérie. L’intervention n’a pas tout résolu. Pour calmer la douleur, les médecins sont passés à la morphine et aux calmants. Et elle est devenue plus somnolente. Par moment, elle perdait ses esprits, s’égarait. On arrêtait la morphine ? Elle redevenait elle-même, mais avec de la souffrance en plus.
Petit à petit, elle s’est mise à manger moins et à s’interroger sur l’utilité de cette vie de douleurs. Les médecins l’ont entendue, ont augmenté les doses, annonçant que leur rôle se limitait désormais à des soins palliatifs. Installée dès le matin dans un fauteuil, elle n’en bougeait plus le reste de la journée, à moitié endormie, recroquevillée sur elle-même.
Un lundi matin, on l’a transférée de sa chambre « commune » vers une chambre particulière. Un signe qui ne trompe jamais : à l’hôpital, lorsque la mort s’approche, on s’empresse de mettre à l’écart celui sur qui elle a jeté son dévolu. Le médecin a expliqué que son rôle était désormais d’éviter qu’elle souffre. Et que, pour cela, il allait petit à petit l’emmener dans un monde déconnecté du réel. Elle serait bien, mais n’aurait plus de contact avec le monde extérieur. Cette après-midi-là, elle a eu un long moment de lucidité, où elle a confié qu’elle sentait venir la fin. Le lendemain matin, elle ne parlait plus. Quatre heures plus tard, elle partait, une larme au bord de la paupière.
À 20h, alors que la famille venait d’arriver, les infirmières les ont fermement invités à libérer les lieux dans le quart d’heure. Une vie s’était arrêtée. Celle du service continuait.
Elle, elle avait bien perçu que, si elle entrait à l’hôpital, elle n’en ressortirait plus…
Triste « fin de vie » ou fin de vie triste ? Ce mois-ci, L’appel n’élude pas la question…
Frédéric ANTOINE

Mot(s)-clé(s) : L’édito
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