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Edito

SERVITEUR DU PEUPLE.

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Ce président-là n’est pas un "fils de– . Il ne sort pas d’une grande école forgeant tous les commis d’un État. Il n’a pas gravi pas à pas tous les échelons de la course politicienne, de petit conseiller communal à ministre en passant par la case "parlementaire– et toutes les concessions qu’impose la volonté de gagner des galons. Ce président-là est venu de nulle part, ou presque. C’est un "petit prof– d’Histoire. Un enseignant qui, un jour, s’énerve quand le surveillant-chef de son école dé- barque dans sa classe et réquisitionne ses élèves pour placer les affiches des candidats aux élections présidentielles. Un prof qui en a tellement marre de voir son travail dénigré qu’il vide alors son sac haut et fort contre les dirigeants et la classe politique de son pays. Un de ses élèves filme le prof vociférant en colère, et met la vidéo sur les réseaux sociaux. Elle fait le tour de la toile. Tout le monde considère que le prof a raison. Qu’il ne faut plus laisser faire. Ses élèves expliquent ce succès à l’enseignant, plutà´t embêté, et lui proposent de se présenter à ces fameuses élections. Mais, pour être candidat, il faut payer une forte somme à l’État. « Pas de problème, lui disent ces élèves 2.0. Il suffit de lancer une opération de crowdfunding. » En fait, ils l’ont déjà mise en ligne. En quelques heures, la somme est rassemblée. Le prof se retrouve donc obligé d’être candidat. Lors de l’élection, il recueille plus de 60% des voix. Le voilà propulsé président du jour au lendemain...

Le pays dans lequel pareille révolution démocratique a pu avoir lieu existe réellement. Enfin presque. C’est parce qu’il a incarné ce personnage à la télé dans une série intitulée Serviteur du peuple que Volodymyr Zelensky est bel et bien devenu président de l’Ukraine en 2019, avec 73% des voix. Un momentum peu commun, mais pourtant prévisible : le comédien avait présenté sa candidature car ce qu’il rêvait pour son pays collait avec le discours du prof d’Histoire qu’il incarnait dans lasérie, abhorrant parvenus, oligarques, parlementaires oisifs et... Vladimir Poutine. Et il a été élu parce que les Ukrainiens ont confondu le candidat et le discours de son personnage télévisé.

Dans la vraie vie, la trentaine de mois de présidence de Zelensky n’ont pas tout à fait été à la hauteur des réformes que, dans la série, il ambitionnait de mener. Lui et ses proches ont été au coeur de quelques scandales ne collant pas vraiment avec le profil d’un sauveur de la Nation.

Depuis le 24 février 2022, il incarne cependant l’image du chef d’un pays qui résiste. Sa réputation est devenue immense. Ses talents de comédien n’y sont sans doute pas étrangers, mais Zelensky est entré dans son personnage, et dans la légende des drames de ce siècle.

Il n’est pas inutile de consacrer quelques soirées à regarder (au moins) les premiers épisodes de la fiction télévisée qui a fait basculer Zelensky dans la vraie poli- tique. Pour les Occidentaux que nous sommes, ils sembleront peut-être un peu caricaturaux. Mais pas tant que cela. Car cette série permet de remettre nos pendules à l’heure à propos de ce qu’est la politique, et de ce que l’on est en droit d’attendre des femmes et des hommes qui se proposent de gouverner en notre nom.

Elle fait réfléchir sur celles et ceux à qui nous déléguons notre pouvoir et rappelle qu’ils sont là pour servir le peuple. À un moment où le paysage se recompose en Belgique et où la France flirte avec un basculement historique de son fonctionnement politique, le comédien Volodymyr Zelensky démontre que les perversions de la démocratie ne concernent pas que la lointaine Ukraine. Elles menacent toutes les nations.

Frédéric ANTOINE

Rédacteur en chef

Serviteur du peuple est encore visible sur www.arte.tv jusqu’au 18 mai.

Mot(s)-clé(s) : L’édito
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