Vous êtes ici: Archives / Numéros parus / N°371

Entre rap, slam et Islam, Abd Al Malik bénit le cinéma

Dix ans après son livre « Qu’Allah bénisse la France ! », Abd Al Malik adapte l’histoire de son parcours au cinéma. À 39 ans, le rappeur français ajoute une flèche à son arc de chanteur et d’écrivain. Enfant des cités et des banlieues, il connaît la violence, la délinquance. Entre rap, slam et Islam, Abd Al Malik revendique son identité.

­– Le titre « Qu’Allah bénisse la France ! » invite-t-il à reconnaître que la France est un lieu d’intégration ?

– Mon histoire est une histoire qui se finit bien. Et si elle se termine bien, c’est aussi parce qu’elle s’est passée en France. Parce qu’il y a des opportunités en France, parce qu’il y a des institutions particulières, une philosophie particulière, une littérature particulière… C’est un tout. Moi, le musulman, je rendais hommage à mon pays. Et puis il y a aussi cette idée de sortir d’une espèce de cliché qui voudrait que parce qu’on vient des cités, des banlieues, qu’on est musulman... on serait dans une attitude où on n’aime pas notre pays et où on ne reconnaîtrait pas que la France est notre patrie. Dans ce titre, il y a quelque chose qui devient subversif dans le bon sens du terme et c’est malheureux. Si j’avais dit « Dieu bénisse la France », tout d’un coup, cela n’aurait pas eu la même portée. Et c’est cela qui est marrant. Mon intention est de dire que l’islam - comme le judaïsme, comme le christianisme - est une religion européenne aussi.

– Vous adoptez la France. Mais adopte-t-elle la diversité en son sein ?

– Il faut faire le distinguo entre les hommes, leurs responsabilités et ce qu’est le pays dans ses institutions et dans ses intentions. Sur le fronton des lieux publics, il est écrit « liberté, égalité, fraternité », c’est un magnifique projet. Mais ce projet est encore quelque chose en puissance. Encore faut-il qu’il soit rendu actif. Et qui permet que cela se concrétise dans la réalité ? Ce sont les politiques. Il y a une responsabilité des politiques à faire en sorte que l’on puisse bien vivre ensemble. Un politique n’est pas là pour mettre de l’huile sur le feu. Il est là pour faire la concorde des différences. Je fais ce distinguo-là. Et c’est pour cela que je peux dire « Qu’Allah bénisse la France ! » Je parle vraiment de la France. Je vais vous dire quelque chose d’assez fort, je parle de la de la France éternelle ou du génie français, qui est positif.

– Pourquoi un film en noir et blanc ?

– Au-delà du fond, je voulais dire qu’on est au cinéma et que l’on va voir un film. Et moi, ma démarche première était de rendre hommage au cinéma. Pour cela je ne pouvais pas faire autrement que de faire du noir et blanc. Je rendais hommage en même temps à Mathieu Kassovitz avec « La Haine », au néo-réalisme italien, mais aussi à Bresson, au cinéma muet… En plus de cela j’avais ce sentiment que le noir et blanc amenait l’intemporalité et qu’il permettait de mieux souligner les émotions.

– Votre parcours personnel est au centre du film. Est-ce facile de parler de soi ?

– Je n’ai pas fais un film sur moi parce que je me trouve merveilleux, beau ou magnifique. C’est surtout parce que mon histoire est pertinente. Je viens des cités et des banlieues et que l’on fantasme énormément sur ces lieux. Je viens du rap et des cultures urbaines… et l’on fantasme énormément sur le rap. Et je suis musulman… et l’on fantasme énormément sur eux. Donc, il se trouve que c’est mon histoire. Tant mieux, parce que l’on parle mieux de ce que l’on connaît. Aujourd’hui, la démarche du cinéaste est de mon point de vue une démarche politique. Pas au sens politicien, mais au sens du questionnement de la gestion de la cité et des valeurs. En partant de là, mon histoire est symbolique.

– Vous parlez volontiers de « fantasmes malsains » ?

– De manière générale, on associe cités, banlieues et délinquants. Comme s’il n’y avait que cela dans les cités. Le rap, c’est la musique de la révolte. On lui enlève son côté artistique, chaque rappeur devient une sorte d’animateur social ou à l’inverse quelqu’un juste bon à gagner de l’argent et qui vante les mérites du capitalisme et du libéralisme. On mettra aussi en avant sa misogynie… Encore des clichés. Et l’Islam ? Malheureusement, il sera associé à des meurtriers, des djihadistes et à des horreurs absolues. Ce sont des clichés malsains. A partir de ce moment là, c’est important pour moi de me réapproprier ma propre histoire et de parler de ces choses, mais de l’intérieur. Et surtout de sortir de cette vision statistique ou des faits divers pour montrer qu’il y a de vrais hommes et de vraies femmes qui vivent.

Renaissance et continuité

JPEG - 81.6 ko
Photo : St Grawez/l'Appel

– Dans votre parcours, vous abandonnez votre prénom Régis pour celui d’Abd Al Malik. Est-une forme de renaissance, de conversion, de maturité ?

– Je crois qu’il y a une forme de renaissance, mais pas différente de celle d’une personne qui passe de l’adolescence à l’âge adulte. Vous devenez adulte parce que la vie fait de vous un adulte. Ce n’est pas juste l’âge qui fait de nous un adulte, ce sont aussi les expériences vécues. C’est cela qui cimente les choses. Symboliquement en devenant Abd Al Malik, je voulais souligner cela. Mais en même temps si vous creusez un peu, Régis et Abd Al Malik veulent dire la même chose : le roi. Cela veut dire aussi qu’il y avait continuité.

– « L’intégrisme existe mais c’est une minorité » dites-vous. Entre votre livre de 2004 et le film de 2014, les choses ont-elles changé ?

– Les choses ont empire. Le regard biaisé, les amalgames et les incompréhensions ont empiré. Quel est le problème ? On ne connaît pas l’Islam. On associe aux musulmans des comportements monstrueux. Et pire, on demande aux musulmans de se désolidariser de choses qui sont en soi négatives. C’est comme si on demandait aux chrétiens de se désolidariser de la pédophilie parce qu’il y a eu des prêtres pédophiles. C’est ridicule. C’est comme si lorsqu’il s’agit d’Islam, intellectuellement les gens devenaient bêtes… Mais en même temps, il est quand même important de se justifier. Je suis contre, mais je le fais tout de même. Car il vaut mieux se justifier que de ne rien dire ! Car qui ne dit rien consent… mais je trouve malheureux que l’on soit obligé de se justifier. Mais je n’ai pas de problème à me désolidariser totalement.

– Pour un jeune des cités, la tentation est forte de vouloir se radicaliser ?

– Elle est aussi forte que de devenir un braqueur ou un délinquant. Parce que là, on est en train de parler de délinquance en fait. Ils instrumentalisent l’Islam et le prenne en prétexte. Mais c’est bien un processus de délinquance qui est à l’œuvre. La délinquance des pseudos-djihadistes, c’est la même délinquance. Les mecs qui coupent des têtes sont comme des meurtriers, ils sont fous. Pourquoi leur donne-t-on plus d’importance qu’un malade qui défraye les faits divers ? C’est pour cela que je dis « pseudo djihadiste », je leur refuse des termes qui sont liés à la chose religieuse.

– Pour quelqu’un qui ne connaît pas bien l’Islam, on vous situe dans le courant du soufisme…

– On connaît peu ou pas l’Islam et on ne se rend pas compte que ce que l’on appelle le soufisme, c’est l’Islam. Il n’y a pas de branche. Il y a évidemment des conceptions différentes parce qu’il y a des êtres humains différents. Untel va interpréter de cette manière, un autre va penser comme cela. Mais l’islam est un.

– On vous décrit comme un symbole de la France de la diversité… Comment assumez-vous ce symbole ? Est-ce celui d’une réussite ?

– Je l’assume très bien. Je ne sais pas si c’est le symbole d’une réussite. En tout cas, c’est une volonté de montrer que l’on peut s’appeler Abd Al Malik, venir de cités HLM, être d’origine africaine, et être totalement en phase avec son pays. Moi, je me sens totalement français et européen et mes racines sont africaines et congolaises. Et tout va bien en moi, il n’y a pas de schizophrénie en moi. Et si je suis un symbole de ce qu’est être français aujourd’hui, cela me va !

– Vous a-t-on reproché certaines prises de position ?

– Quoique vous fassiez, quand vous avez choisi de vous mettre en avant, on vous le reproche toujours. Moi, cela ne me dérange pas. A chacun son point de vue. Ma mère me dit toujours : « Tu as choisi un métier, il faut accepter. Quand on dit des choses positives, c’est bien. Quand on dit des choses négatives, c’est bien aussi ».

– Comme chanteur, écrivain et cinéaste, …est-ce facile de parler de ses convictions ?

– Il n’y a pas de question à se poser. Dans une démarche artistique on doit faire ce qui est mu par une nécessité intérieure. Si viscéralement on n’a pas envie de parler de quelque chose, si on n’est pas porté par la passion, cela ne sert à rien. Moi je ne fais pas du cinéma parce que j’aime le monde du cinéma. J’en fais parce que j’ai le sentiment que je peux dire des choses que j’ai vraiment dans mon cœur et dans mes tripes et que je peux le dire de la bonne manière par le canal du cinéma. Je ne me pose pas la question est-ce que c’est facile, est-ce qu’ils vont comprendre ?

– Viendrez-vous un jour au théâtre ?

– Pourquoi pas ? Mais je n’ai pas de projet précis. Certains metteurs en scène ont déjà voulu adapter au théâtre d’autres de mes bouquins et sont en train d’y travailler. J’ai fait un travail autour d’Albert Camus, « L’art et la révolte », qui est une espèce de rencontre entre le tour de chants, le théâtre, la déclamation poétique, la lecture, la danse, l’art pictural… Albert, pour moi, c’est comme un grand frère de ma cité. Quand j’ai lu « L’envers et l’endroit », j’avais l’impression que c’était un mec de ma cité qui me disais : « Écoute, petit ! Tu as des velléités artistiques. Si tu veux arriver, voilà comment cela se passe ». Ce bouquin était à la fois comme une préface fabuleuse, une feuille de route en tant qu’artiste. Et les histoires qu’il écrivait étaient comme s’il racontait ma vie. Il y a eu quelque chose de l’ordre de l’identification qui s’est passé, je devais avoir 13 ou 14 ans. Cela a été bouleversant.

– Des gens vous ont fait confiance et ont compté pour vous. Aujourd’hui vous êtes vous-même un repère pour certains ?

– On ne fait pas cela pour devenir un repère, pour devenir un modèle. Mais quand on le devient, on l’assume. Je n’ai aucun problème avec cela. Puisqu’on parle de Camus, on a une responsabilité en tant qu’être humain, en tant qu’artiste. À partir de çà, il faut l’assumer, c’est tout. Il ne faut pas se demander si c’est difficile ou pas. Cela se sont des états d’âme ! Je ne suis pas quelqu’un qui me construit dans le spleen et le questionnement sur moi. Ma démarche n’est pas égocentrique, c’est une démarche artistique avec une envie de modifier le réel. De le transformer par l’art.
Il y a vraiment le questionnement lié à la question de l’identité, à la question de la spiritualité. Et cette envie de relever le défi du XXIè siècle : comment bien vivre ensemble à l’heure de la mondialisation ?

– Est-ce important pour un artiste d’être au cœur de combats ?

­ Pour moi ce n’est pas important, cela va avec. Encore une fois la notion d’artiste engagé est un pléonasme. Le cinéma doit nous dire des choses sur le monde, sur l’époque, sur l’humanité… C’est pour cela que le cinéma nous parle d’amour, de vivre ensemble, de politique.

– À quand un prochain album ?

– Avant il y avait la musique et mes autres activités gravitaient autour. Maintenant, il y a le cinéma et les autres activités qui gravitent autour. C’est comme un déplacement, mais en même temps une suite logique. Je ne parle pas du cinéma comme du septième art, pour moi il comprend les sept arts. C’est un peu un art de synthèse. C’est logique si on a envie de pousser plus loin : dans l’empathie, vouloir faire ressortir les émotions… On ne peut pas faire fi de l’image, c’est impossible.

Propos recueillis par Stephan GRAWEZ

© Photos : St GRAWEZ / L’Appel


« Qu’Allah bénisse la France » d’Abd Al Malik a été présenté au FIFF de Namur en octobre, catégorie « Première œuvre de fiction ». Sortie en salle le 10 décembre 2014. 96 min.
Dernier album : « Château Rouge ». 2010. Universal Music.

Cet article a été publié en version réduite dans le N° 371 du Magazine L’appel (Novembre 2014).
Mot(s)-clé(s) : Le plus de L’appel
Partager cet article
Vous êtes ici: Archives / Numéros parus / N°371