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Marie de Hennezel : « Dieu ? Je le cherche ! »

Psychothérapeute, promotrice en France de l’accompagnement des personnes en fin de vie et des soins palliatifs, Marie de Hennezel, 72 ans, propose aujourd’hui une réflexion sur la vieillesse assumée. Son dernier livre « Croire aux forces de l’esprit » raconte sa proximité avec François Mitterrand, leur recherche spirituelle commune.

Après avoir longtemps plaidé pour l’accompagnement des personnes en fin de vie, vous vous intéressez aujourd’hui plus particulièrement au troisième âge. Peut-on recommander un art de vivre commun aux personnes âgées ou est-ce particulier à chacun ?
— Cela dépend beaucoup de la personnalité, de la manière dont on a vécu mais il me semble que les gens qui ont compris que vieillir est une aventure spirituelle vieillissent mieux que les autres. Saint Paul dit : « Tandis que notre homme extérieur s’en va en ruine, notre homme intérieur se renouvelle de jour en jour  ». Notre homme extérieur s’en va nécessairement en ruine. Cela ne sert à rien de s’accrocher à sa jeunesse. Mais sur le plan de la vie intérieure, spirituelle, profonde, non seulement on ne vieillit pas mais on peut vivre des choses nouvelles. Ceux qui ont compris cela acceptent beaucoup mieux le vieillissement du corps. J’ai rencontré beaucoup de gens très âgés d’une fraicheur d’esprit et de cœur, même si leurs facultés cognitives et mentales diminuaient.
— Vous insistez beaucoup sur le lâcher prise…
— Il y a quelques années, je n’étais pas très douée pour cela : l’acceptation de la réalité. Elle me vient avec l’âge. Il y a un moment où il ne me parait plus important de vouloir essayer de prouver des choses. Maintenant est venu le temps de l’acceptation des évènements comme ils viennent, des enfants comme ils sont, de leur parcours tel qu’il est. Beaucoup de seniors découvrent cela avec l’âge et c’est une qualité qui peut se développer.
— Pour certains, une vieillesse heureuse, c’est de continuer à désirer, à avoir des projets. Pour d’autres, la sagesse, c’est au contraire d’accepter un certain renoncement…
— Idéalement, les deux sont nécessaires. Il y a des gens qui ont encore un appétit, un goût de vivre de nouvelles expériences et c’est bien. Mais un certain renoncement est souhaitable aussi. Il consiste à ne pas essayer d’obtenir des choses qui sont de l’ordre de la maitrise ou du contrôle. Sœur Emmanuelle me disait que la mission des personnes âgées, c’est d’aimer et d’être aimé.
— Aujourd’hui, vous écrivez, êtes conférencière. Pourriez-vous nous dire quelques mots de votre parcours ?
— Je viens d’une famille nombreuse, assez conservatrice, catholique, mais qui n’avait pas d’argent, où on avait le respect du travail, le sens du partage, pas une famille « bling bling ». Mon père avait le sens de l’accueil. Je suis une fille de l’après-guerre. J’avais vingt-deux ans en mai soixante-huit qui a tout bouleversé. J’ai remis en cause beaucoup de choses. J’ai fait une analyse, ce qui était incompréhensible dans ma famille. Cela m’intéressait de savoir ce qui se passait dans les profondeurs de ma psyché et j’ai choisi un analyste jungien. J’avais été touchée par l’esprit de liberté de Jung. Enfant, malgré ce milieu, je me sentais très libre. La liberté était une grande valeur dans ma famille, même si on respectait des conventions. Un moment, j’ai un peu envoyé cela par-dessus bord et j’ai fait mon chemin. Sur le plan religieux, je me suis beaucoup éloignée de ma religion catholique d’origine. Pendant tout un temps, j’ai été très intéressée par le bouddhisme. J’ai fait des recherches spirituelles dans tous les sens et puis je suis revenu au christianisme grâce à Taizé, un lieu où j’avais été un soir de Noël et où j’ai eu une émotion très particulière et retrouvé le sens de la prière. Frère Roger était un homme qui ne faisait pas des discours, qui allait à l’essentiel. Lors d’une homélie, il disait quelques phrases qu’il donnait à méditer. Il faisait appel à l’intériorité des gens. J’ai l’impression aujourd’hui de m’être rapproché de l’essentiel de la religion chrétienne et beaucoup éloigné du dogme.
— Vous assumez l’étiquette de chrétienne ?
— Oui, mais c’est plus difficile de se dire catholique. Je suis une très mauvais catholique. Je me suis aussi intéressée à l’orthodoxie. J’ai écrit un livre « Une vie pour se mettre au monde » avec Bertrand Vergely, un philosophe, chrétien et orthodoxe. J’ai été très tentée par l’orthodoxie parce qu’on y est beaucoup dans la louange, qu’il y a la beauté du chant, de la musique, de la liturgie mais pour devenir orthodoxe, il fallait malgré tout adhérer à un certain nombre de critères théologiques et cela m’ennuyait. Je me suis dit que rien ne m’empêcherait d’assister à des offices religieux orthodoxes et j’en suis resté là.
— Vous seriez une chrétienne « en recherche », comme on dit, s’il fallait absolument mettre des mots sur une identité complexe ?
— Oui… peut-être… Chercheuse…
— A vingt-ans, vous rêviez de quoi ?
— J’avais envie de liberté, de comprendre, d’explorer. Un de mes oncles, chercheur scientifique m’avait offert un microscope et je me souviens que cela avait développé l’envie de connaître l’infiniment petit, relié à l’infiniment grand. J’avais envie de voir au-delà des apparences ce qui m’a amené à des études de psychologie et notamment à l’étude des rêves et à une cette sensibilité à l’invisible. Mon prochain livre sera d’ailleurs consacré à l’invisible.
— Vous avez travaillé comme psychologue dans un centre d’aide sociale et en hôpital psychiatrique. Puis, en 1984, vous faites une rencontre inattendue avec François Mitterrand à partir de laquelle une relation amicale, une grand proximité vont s’instaurer. Une aventure assez étonnante...
— Totalement extraordinaire, à laquelle je ne m’attendais pas du tout, une rencontre forte, que je qualifie comme une rencontre d’âmes. Nous étions sur une même longueur d’onde. Ce qui a noué notre relation, c’est que lorsque je l’ai rencontré en 1984, il était malade. Les médecins lui avaient donné peu de temps à vivre, trois ans maximum et il a vécu encore douze ans et est mort en 1995. Je lui ai dit que le temps qui lui restait à vivre ne pouvait pas être prédit par un médecin et que c’était lié aussi au désir de vivre, à ce qu’on a à faire sur terre, aux forces de l’esprit et là, j’ai senti que je l’avais touché. Il était très vulnérable quand je l’ai rencontré, très seul. Il a senti que j’allais le soutenir dans son désir de vivre.
— Vous le rencontrez donc à un moment où les grandes questions existentielles étaient pour lui importantes puisque il pensait que sa fin était peut-être proche.
— Il n’avait pas vraiment d’interlocuteur sur le plan spirituel et ce qui lui plaisait chez moi, c’est que je n’allais pas le convertir à quoi que ce soit. J’étais en recherche et mes recherches l’intéressaient. Il voulait en savoir plus sur ce que j’explorais moi-même. Le fait que je croyais qu’il y a un rapport entre le corps et l’esprit, c’était une idée qui lui plaisait et je crois qu’il s’est accroché à cela. Dans ce temps qu’on a à vivre, l’esprit est très important. Je ne dis pas que cela marche forcément pour tout le monde mais je pense qu’on a un temps sur terre pour faire quelque chose, qu’on a une mission. J’appelle cela maintenant un mandat céleste.
— Il était ouvert à des intuitions de type spirituel alors que par ailleurs, c’était un homme très rationnel…
— Oui, c’était un homme d’intuition et de sensation. C’est pour cela qu’il se disait proche des mystiques parce que ceux-ci sentent la présence de Dieu alors que les théologiens pensent à Dieu. C’est très différent : sentir et penser. François Mitterrand n’était pas à l’aise avec la pensée théologique.
— Il avait pris du recul par rapport à la religion catholique de son enfance et de sa jeunesse. La dimension spirituelle était par contre très présente mais cachée…
— Oui, il était beaucoup entouré de laïcs et de francs-maçons au parti socialiste et cela aurait été difficile de leur parler de cela.
— Vous veniez tous les deux d’un milieu catholique. Cela a favorisé les affinités…
— Oui, on venait de familles un peu voisines et j’avais, comme lui, effectivement une certaine liberté par rapport au discours religieux et c’est cela qui lui a plu.
— Votre livre « Croire au forces de l’esprit  » est le récit de ce cheminement spirituel de concert entre vous durant près de dix ans avec des intermittences. Vous avez repris ce titre, extrait de la dernière déclaration télévisée de François Mitterrand aux Français où il disait cette phrase qui a étonné : « Je crois aux forces de l’esprit ». Pourriez-vous nous dire ce qu’il entendait par là : nos facultés mentales ou l’Esprit avec un grand E, autre manière de nommer Dieu ?
— Je pense que pour lui c’est l’esprit dans les deux sens du mot. Nous avons tous en nous des forces intérieures et l’Esprit avec un grand E, qu’il appelait aussi la Présence avec un grand P, qui est ce qui est mystérieux dont il sentait bien que ce n’était pas du tout une simple idée. Il le sentait. Il avait aussi le sens des lieux sacrés comme Solutré, Taizé, Vézelay. Il sentait qu’il y avait des lieux qui étaient inspirés par l’Esprit avec un grand E. Il aimait entrer dans ces lieux et dans les églises. Il me disait : J’entre quand il n’y a personne parce que je sens qu’il y a quelque chose.
— C’était un homme, écrivez-vous, qui pouvait méditer et même prier. Vous révélez que dans son bureau, il y avait en bonne place une prière écrite que lui avait offerte Frère Roger de Taizé : « Esprit du Dieu Vivant, tu souffles en nous une brise légère, fraicheur de l’âme, pour reprendre chaque jour la marche de l’ombre vers la clarté de ta présence ».
— Il le récitait. Il me l’avait dit. Nous parlions de prières que nous aimions réciter. Lui, c’était celle-là. Moi, je lui disais que c’était cet extrait d’un psaume : « Je tiens mon âme, silencieuse et tranquille, comme un enfant sur le sein de sa mère ».
— C’est toujours votre mantra ?
— J’ai changé de mantra. Il y a quelques années, j’ai découvert la méditation chrétienne proposée par Laurence Freeman, un bénédictin anglais, une méditation comme la pratiquent les bouddhistes. La seule chose qui change, c’est le mantra qu’on récite et qui est Ma ra na tha qui, en araméen, veut dire : « Viens Seigneur ». La première fois que j’ai récité ce mantra, j’ai eu vraiment le sentiment que la Présence était à l’intérieur de moi.
— Votre relation avec François Mitterrand est restée sur un plan amical…
— Il est difficile de mettre des mots sur cette relation. Elle n’était pas d’ordre sensuel. Elle était inclassable, disait-il. J’ai compris très vite que si cette relation devenait une liaison sexuelle, cela ne durerait pas. Pour que cette relation dure jusqu’à sa mort, il fallait que cette relation soit à un autre niveau.
—  On a écrit plein de choses sur Mitterrand. Certaines pages de son histoire, pour ce qu’on en sait ou croit savoir, ne sont pas très glorieuses. Que faite-vous de ce côté plus sombre de sa personnalité ?
— J’ai eu conscience dès le début de vivre une histoire inattendue et extraordinaire et que je n’avais qu’à me laisser guider. Je ne prenais pas d’initiative, même ce sur quoi nous allions parler. C’est lui qui décidait quand on se voyait ou se parlait par téléphone.
—  Vous étiez « à disposition », pourrait-on dire peut-être…
— Je ne l’ai jamais vécu comme cela, d’abord parce que j’avais accepté de le laisser mener la relation et que cela me dépassait. Il ne m’a jamais manipulé ou instrumentalisé. Je me suis toujours sentie respectée dans ma liberté. Je n’étais pas dans le jugement. Il ne m’a jamais parlé de sa vie privée, moi non plus. J’étais dans le tiroir secret des questions spirituelles. Donc, je ne sais pas ce qu’était sa vie. Des choses me revenaient mais je n’avais pas à le questionner sur ce dont il ne me parlait pas lui-même. En tant qu’analyste jungienne, je me doutais bien qu’il avait une part d’ombre mais je n’étais pas sa psy. Je n’étais pas là pour explorer l’ombre.
— Et quand vous avez découvert après sa mort des pans de sa vie et des attitudes décevantes...
— Cela n’a rien changé parce que j’ai eu l’impression d’avoir rencontré l’homme intérieur, son « soi » comme dit Jung, d’avoir été en contact avec une part de sa vérité intérieure. Je sais que c’était un homme de contradictions. Je n’ai pas cherché à connaître ce qu’il ne voulait pas me laisser connaître. J’ai eu affaire à l’homme intérieur. Certains ont eu affaire au côté manipulateur ou autre, pas moi.
— Donnez-vous du crédit à ces pans d’histoire peu glorieux ?
— Je ne suis pas compétente pour donner du crédit à l’une ou l’autre de ces affirmations. Je ne sais pas. Il tenait des choses complexes et contradictoires ensemble. C’est certain. Je m’en suis rendu compte. C’est aussi une des grandeurs de l’être humain. Personnellement, cet homme ne m’a fait que du bien et je lui ai dit avant de mourir. J’ai eu cette chance extraordinaire de connaître peut-être une âme, le soi, qui n’est pas liée à la personnalité mais qui est là, au fond.
— Votre parcours spirituel est-il assez proche de celui de François Mitterrand, fruit d’une éducation chrétienne, mais assez libre et évoluant avec le temps… ?
— Oui mais moi, j’assume tout à fait et ouvertement l’inspiration chrétienne de ma vie spirituelle mais la vie spirituelle, c’est plus large que le religieux. Tout le monde a une vie spirituelle. Certains l’expriment à travers une religion, d’autres pas. Je ne suis pas liée à un groupe. J’ai croisé quelques groupes mais ne me suis pas attaché à un courant ou à un maître.
— Certains parleront de manière péjorative de zapping ou de faire son marché dans la grande surface de l’offre spirituelle…
— Peu importe comment on qualifie ma recherche. De toute façon, je pense que tout ce qui monte converge et tout le monde va puiser à la même source.
— Vous croyez aussi à la présence ici et là d’énergies.
— Elle est partout, en nous, dans la nature. Je sens quand il y a des bonnes énergies dans certains endroits. Je crois que certaines ondes sont porteuses aussi des pensées. Ce sont des choses que la science et les neuro sciences expliqueront peut-être un jour. François Mitterrand était très sensible à cela. Il croyait aux énergies telluriques, cosmiques. Moi, je le sens aussi. D’autres sont imperméables à cela. Il y a des endroits qui me ressourcent, par exemple dans une forêt. L’énergie des arbres est là. Cela me fait du bien aussi de marcher en montagne. Je pense aussi que la pensée crée de l’énergie. Ce sont des choses qu’on sent et qu’il ne faut pas chercher à expliquer.
— Dieu : une énergie, une Présence ?
— Je ferais référence au prêtre suisse Maurice Zundel qui disait : «  Dieu se respire ». Dieu, c’est pour moi à la fois de l’énergie et de l’amour. Certains veulent en faire simplement une personne. Je trouve cela étroit mais c’est vrai que l’énergie s’incarne dans des personnes. Il y a cette autre phrase de Zundel : « Ne parlez pas trop de Dieu. Vous risqueriez de l’abimer ». La manière dont certains prêtres parlent de Dieu aux enfants me navre. Parler ainsi, c’est le meilleur moyen de les éloigner de Dieu. Frère Roger disait quelques phrases. C’est autre chose que certains bla-bla que l’on entend.
— Vous avez fait aussi une expérience de type spirituel dans le désert...
— Oui, j’ai dormi seule dans le désert, une nuit de pleine lune. Je me suis sentie en sécurité extraordinaire et j’ai eu une expérience forte que tout était bien. J’aimerais au moment de ma mort être dans cet état-là. Je me sentais protégée comme si j’étais dans la paume de Dieu.
— Vous croyez à une vie après la mort ?
— Je ne sais pas. Maurice Zundel dit encore que rien ne nous interdit de penser que notre longueur d’onde caractéristique puisse subsister après la mort et aller informer d’autres formes de vie. C’est son idée de la résurrection. Cela me va mais je n’ai aucune certitude. Je ne sais pas mais je ne suis pas inquiète. « L’important, c’est d’être vivant avant la mort », comme dit encore Zundel et Rilke dit que nous sommes des abeilles qui butinons le miel du visible pour construite notre être invisible. Je n’ai pas de représentation de l’après. La résurrection, ce n’est pas la résurrection des corps mais de la chaire, de la personne. C’est très différent. Je ne crois pas à la réincarnation mais je pense que nous avons en nous une mémoire du monde. Je pense que notre âme a des informations, comme si, par exemple, la vie de Saint François ou de Sainte Thérèse pouvait continuer à inspirer les hommes. Je crois ou j’aime l’idée que nous avons une vibration qui va au-delà du corps et qui subsiste. C’est une idée qui me plait mais je ne sais pas si on a un corps spirituel comme le dit Saint Paul.
— La vie et les paroles de Jésus sont-elles inspirantes pour vous ?
— J’en parle peu. Dans la Trinité, c’est le Saint Esprit qui me touche, avec lequel je me sens plus connecté qu’avec le Père ou le Fils. Je porte d’ailleurs tout le temps une médaille, un bijou le représentant. L’Esprit est porteur pour moi.

Propos recueillis par Gérald HAYOIS

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