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Nadine Labaki : « La non-tolérance est absurde »

A presque 40 ans, la libanaise Nadine Labaki vient de présider le Jury du FIFF 2013 à Namur. Au carrefour de cultures et de conflits qui secouent son pays, elle poursuit son travail artistique. « La colère me nourrit. Nous vivons une frustration qui nous donne envie de dire des choses. »

Nadine LABAKI (Photo : St GRAWEZ)« Mon histoire avec le cinéma a commencé assez tôt. J’ai grandit au Liban. A cause de la guerre, je manquais parfois l’école. Le fait de ne pas pouvoir sortir, de rester enfermée … conduit à un certain ennui quotidien. Pour moi, les films ont commencé à prendre une importance énorme par envie d’évasion, envie de sortir de cet ennui quotidien. J’habitais à côté d’une petite boutique qui louait des films. J’y passais beaucoup de temps et je regardais souvent les mêmes films par manque de choix. Quand j’ai compris que pour créer ces mondes et ces réalités différentes il fallait être cinéaste, j’ai voulu faire cela très tôt. J’avais dix ou douze ans. »

De retour à Namur

Comme présidente du jury du FIFF 2013, Nadine Labaki vit une première. « Comme présidente, oui. Mais j’ai déjà fait partie de plusieurs jurys, comme à Venise, à San Sébastian, à Sundance  ». Présider le jury, c’est une occasion de jouer un rôle particulier et de découvrir différemment les films. « Oui, il y a certaines autres responsabilités, mais moi je ne considère pas ma position de présidente comme autoritaire. Pour moi c’est un échange. Cela aurait été la même chose si j’étais membre du jury. Il y a une certaine direction qui correspond à la personnalité du président. Mais les choses s’installent aussi par rapport à la relation qu’il y a entre les autres membres du jury ; et cela s’est très bien passé. »

De plus, Nadine Labaki connaît bien l’ambiance du Festival namurois où elle avait été remarquée par son deuxième film « Et maintenant on va où ? » (sorti fin 2011). Le FIFF lui avait décerné son Bayard d’Or. Depuis, la jeune réalisatrice récolte de nombreux prix. Ce film raconte la volonté et l’imagination d’un groupe de femmes de toutes religions, à protéger leur famille et leur village des menaces extérieures. « Sans préciser le lieu de l’action, c’est un film qui s’inspirait de ce que l’on vit au Liban, de cette tension quotidienne qui existe entre les gens. Ce n’est pas uniquement une histoire de conflit entre chrétiens et musulmans. C’est une sorte de conflit entre êtres humains. Et des événements qui se sont passés en 2008 ont reconduit les gens à reprendre les armes et à redescendre dans la rue  » explique-t-elle.

Vision universelle

« Cette tension aurait pu se passer ici à Namur entre voisins d’un même immeuble, ou entre deux équipes de football, ou entre des familles. Dans mon travail, j’essaye de parler autant que possible de la non-tolérance entre êtres humains. Et cette non-tolérance je la trouve absurde, c’est quelque chose que je n’arrive pas à comprendre cette méfiance quotidienne de l’autre et de sa différence. Et cela je le vois partout. »

Loin de baisser les bras, Nadine Labaki persiste : « Je rêve d’un monde meilleur où les relations entre les gens seraient plus simples, plus vraies, moins filtrées. D’ailleurs je suis comme cela, j’ai du mal à me sentir à l’aise avec des personnalités compliquées, où il y a beaucoup d’obstacles. J’essaye autant que possible d’entrer dans des relations vraiment transparentes, où on voit l’âme avec les yeux. C’est la complication qui rend les choses difficiles. C’est un peu mon côté innocent, un peu enfantin, un peu naïf, un peu idéaliste. J’espère que l’on ne va pas me faire taire à travers les différentes remarques, le cynisme des gens vis-à-vis de ce que je fais, sur ma vision des choses. »

Résidant toujours au Liban, elle continue : « Je trouve absurde que l’on puise être en conflit pour des raisons politiques ou religieuses. Quand on vit au sein d’un espace, que l’on est voisin, que l’on partage des repas, …. Comment peut-on se retourner les uns contre les autres en l’espace quelques heures ? Au Liban, on a franchi beaucoup de choses, on est parvenu à vivre quelques années en paix. Mais il suffit encore de la moindre petite mésentente pour que cela explose, pour que l’on entre dans l’escalade. On est souvent au bord d’une espèce de guerre civile. On vit dans un danger permanent, avec un nuage noir au dessus de nos têtes. »

Humour, genre et émotions

Une menace qui n’empêche l’humour… « C’est quelque chose de très important l’humour, il crée une distance qui cela permet de voir les choses autrement, d’avoir un autre angle de vue. Quand on rit de nos défauts ou de ce qui nous arrive, on arrive à une compréhension du ridicule de ce qui nous arrive, et cette prise de conscience est une voie vers la guérison. »

Les relations hommes-femmes sont aussi empreintes d’une forme de dérision… Au point d’en faire une réalisatrice de la cause des femmes ? « Je ne décompose pas vraiment les relations entre hommes et femmes. Je ne prétends pas vraiment définir ou parler de cette relation-là. J’essaye surtout de parler d’une manière naturelle, normale franche et vraie de ma responsabilité en tant qu’être humain et il se trouve que je suis une femme. Donc du coup, je parle souvent des femmes et de ma vision des choses et notamment de la société autour de moi… Et les hommes en font partie ! »

Et c’est sans doute cela qui explique aussi le succès du film, notamment dans les pays arabes. « Et maintenant on va où ? a eu un énorme succès dans les pays arabes. On a battu tous les records du cinéma libanais. C’est un film qui a eu un accueil énorme dans tout le Moyen Orient. Nous avons recueilli beaucoup de retours très positifs et très émotifs. Les réactions pointaient moins la qualité du film mais plutôt ce qu’il évoque. Cela remue beaucoup de choses chez les gens. Et c’est cela le plus important pour moi. »

Artiste plurielle

La situation de tension au Liban rend le travail artistique compliqué. « C’est difficile parce qu’il n’y a pas de cinéma, pas d’industrie cinématographique. C’est toujours dur de faire un film. Mais en même temps, la situation est toujours très inspirante. C’est une colère qui nous nourrit. C’est une frustration qui nous donne envie de dire des choses. »

Se définit-elle comme artiste multiculturelle ? « Oui, pourquoi pas ?, sourit-elle. Je n’en suis pas vraiment consciente, c’est naturel parce que je vis dans un pays où on est exposé à plusieurs cultures. Je suis le fruit de cet amalgame, de plusieurs cultures, de plusieurs éducations… »
Si elle prépare son prochain film pour lequel elle n’est qu’au tout début, Nadine Labaki compte aussi d’autres projets. « Je vais aussi réaliser un des segments de la série « Paris je t’aime », « New York, I love you ». Le prochain sera « Rio, je t’aime », dont le tournage a commencé fin octobre 2013 ». Une sortie sans doute prévue avant le Mundial de foot… Brésil oblige !
Et puis, à l’écran, elle sera en février 2014 dans « Mea culpa » de Fred Cavayé (avec Vincent Lindon et Gilles Lellouche). Ensuite, on pourra la retrouver dans « La Rançon de la gloire » de Xavier Beauvois (aux côtés de Benoît Poelvoorde).

Stephan GRAWEZ

Cet article a été publié en version restreinte dans le N° 361 du magazine L’appel (novembre 2013).

(Photo : L’Appel / St. GRAWEZ)

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