Vous êtes ici: Accueil / N° 398

Philippe Claudel : « Il n’y pas d’humanité sans l’autre »

Ecrivain renommé en France et à l’étranger, traduit dans une trentaine de langues, réalisateur de cinéma, membre de l’académie royale de langue et littérature françaises de Belgique et du jury du prix Goncourt, docteur honoris causa de la KUL, Philippe Claudel propose une œuvre empreinte d’un profond humanisme.

Dans votre dernier livre, « Inhumaines », recueil de vingt-cinq nouvelles, vous dénoncez les outrances et dérives individualistes de nos contemporains post-modernes. Il y a de quoi s’inquiéter ?
— C’est un livre né d’une indignation devant l’acceptation de notre monde tel qu’il va. Je suis étonné qu’on ne soit pas plus « debout » face à cette pente sur laquelle glisse notre société, où on cultive une grande forme d’égoïsme, d’indifférence, de renversement des valeurs fondamentales qui nous amènent, sans qu’on s’en rende compte, vers une forme d’inhumanité.
— Face à cette pensée contemporaine dominante, strictement consumériste, vous avez voulu réagir, avec vos armes, celles de l’écriture…
— Je me suis interrogé : Qu’est-ce que je fais de cette colère, de ce dégout. Je pouvais faire un livre tragique, sérieux, presque dépressif. Par le passé, j’ai fait déjà des livres qui utilisaient ce matériaux-là, qu’il s’agisse de « J’abandonne », qui traitait de manière réaliste de la pornographie ou dans la pièce de théâtre « Le paquet » avec Gérard Jugnot dans le rôle principal. Là, le personnage était dégouté du monde dans lequel il vivait mais c’était traité sous une forme au départ comique puis on en arrivait à une sorte de dépouillement métaphysique à la Beckett. J’ai aussi fait un livre-enquête où je prenais le biais du fantastique pour parler de cela.
— Ici c’est une autre approche…
— Oui, je me suis dit : On va essayer de faire rire avec quelque chose d’atroce. Montrer en exagérant un peu ce que nous sommes devenus pour provoquer un rire énorme, un rire noir aussi qui aura peut-être la vertu d’un électro choc.
—  Mais un rire qui n’est pas celui de la dérision tel qu’on le voit beaucoup pratiqué par une certaine intelligentsia désabusée et revenue de tout…
— Je déteste cette ironie, comme une manière d’être, le fait de se moquer de tout et tous mais sans que cette moquerie soit féconde. C’est affecter une forme de supériorité par rapport à la personne ou l’objet dont on se moque. Dans le même temps, on a développé une sorte de discours consensuel qui nous interdit d’exercer un humour acerbe qui nous ferait réfléchir et agir. Je me suis souvenu d’œuvres anciennes qui m’avaient marqué, notamment chez Voltaire dans un conte comme « Le huron » ou Montesquieu dans « Les œuvres persanes ». Ils arrivent à prendre du recul par rapport à leur pays d’origine pour observer leurs contemporains. Dans un autre genre plus contemporain, il y a l’humour exercé par Roland Topor dans ses textes et dessins. Il y a la tradition des contes cruels et noirs, le « Gargantua et Pantagruel » de Rabelais et en peinture la façon dont Jérôme Bosch mettait en scène nos monstruosités. Je me suis nourri un peu de tout cela et cela a donné ce recueil de vingt-cinq nouvelles.
— Vous racontez ainsi l’histoire du cadavre d’un SDF momifié et qui devient une œuvre d’art. Vous poussez un peu loin mais c’est signifiant…
— Tout est poussé ainsi un peu loin dans chaque chapitre du livre. Dans l’histoire de l’art contemporain du XXème siècle, il y a eu un le jet initié par Marcel Duchamp qui a consisté à transformer un urinoir en soi-disant œuvre d’art. Dans mon histoire, c’est la même dérive et poussée encore plus loin. Ce n’est pas un objet ordinaire qui est proclamé œuvre d’art mais un homme mort dans l’indifférence la plus totale. Je pense que les SDF sont devenus une sorte de mobilier urbain. Nous passons à côté d’eux et nous ne les voyons pas plus qu’un banc, une poubelle et nous ne sommes pas émus, au premier sens du terme, mis en mouvement violemment face au sort de ces femmes et de ces hommes qui vivent dans la rue. Ce SDF, devenu un déchet de la société qu’on ne voit pas ou ne veut pas voir devient un produit artistique. On fait du malheur une valeur marchande et de l’argent.
— Rester ou devenir « humain », c’est une préoccupation qui traverse toute votre œuvre…
— Je pense qu’il n’y a pas d’humanité sans l’autre. Nous sommes humains parce que nous sommes les mêmes. Nous sommes entourés de nos semblables et nous sommes devenus inhumains parce que nous avons oublié l’autre. Le monde moderne n’a cessé de cultiver notre égoïsme et de nous faire croire à tort que le bonheur pouvait être une aventure individuelle. Il n’y a pas de bonheur solitaire. Ce n’est pas possible. On peut être malheureux seul. On ne peut être heureux qu’à plusieurs. Cette idée de belle construction collective du bonheur, d’un rêve de société bienfaisante, d’une communauté, on l’a peu à peu abandonné au profit d’une sorte de fantasme, celui d’une réalisation de soi seul…
— Vous êtes plutôt critique sur la vogue du développement de soi…
— Ce mot n’est pas chargé d’un sens négatif à priori mais cela sert à quoi de se développer personnellement ? A peu de choses. Evidemment on va trouver une petite satisfaction mais qui sera vite stérile. C’est ensemble qu’on arrive à créer quelque chose de durable.
—  L’égoïsme, convenez-en, a toujours existé mais il serait, selon vous, plus exacerbé aujourd’hui dans nos sociétés qu’hier et ailleurs…
— Je trouve cela particulièrement préoccupant depuis une trentaine d’années et notamment avec les technologies contemporaines, internet et ses développements virtuels, les media électroniques, J’ai l’impression qu’il y a une grande rupture au milieu des années 80. Jamais l’humanité n’a utilisé autant des moyens de communication. Chaque jour, les gens envoient des milliards de sms, de mails. Les gens sont physiquement ensemble mais sont moins présents l’un à l’autre. J’ai vu une scène particulièrement hilarante il y a quelque temps : Un groupe de trentenaires ensemble, qui ne se parlaient pas mais qui s’envoyaient les photos que chacun avait sur son téléphone. De temps en temps, on entendait : « Tu as reçu ce que je t’ai envoyé. Oui, je l’ai. » On arrive au paradoxe, d’être seul mais ensemble et happé par cet écran qu’est le téléphone, le smartphone et à ne plus regarder vraiment l’autre
—  A quoi rêviez-vous quand vous aviez dix-huit ans, en 1980 ?
— Le but de notre vie, alors, ce n’était pas de posséder telle maison, telle voiture. On se demandait : Est-ce que j’arriverais à être médecin, chanteur, écrivain, menuisier, avocat. C’étaient cela nos rêves. L’argent n’intervenait pas et puis très vite l’argent a commencé à devenir dominant partout et dans des secteurs qui n’étaient pas touchés précédemment
— Par exemple… ?
— Le sport. Les rétributions des sportifs dans les années 1970-80, étaient dérisoire par rapport à ce qui a suivi quelques année plus tard. On convainc cette fois les hommes que gagner de l’argent, cela peut être un beau but dans la vie qui va procurer une valorisation non seulement financière mais aussi humaine. L’argent est devenu un dieu, adoré depuis longtemps mais cette fois de manière maintenant obsessionnelle.
— Quelques mots sur votre parcours : Vous êtes né en Lorraine en 1962, dans la région de Nancy, une région proche par certains côtés de la Wallonie, rurale et industrielle à la fois, avec une histoire industrielle semblable, faite de charbon, de sidérurgie et marquée aussi dans sa chair par les deux dernière guerres en première ligne. Vous en parlez dans des livres comme « Meuse, l’oubli » ou « Les âmes grises » ou encore « Le rapport de Brodeck ». Vous auriez pu avec le succès habiter Paris mais vous êtes resté au pays…
— On me pose souvent la question depuis que j’ai un certain succès en littérature et au cinéma. Cela m’étonne comme si à partir du moment où on a du succès, on devrait nécessairement habiter à Paris. Je suis né dans cette région. Je lui ressemble et elle me ressemble. Je suis comme ces appareils électroménagers qui sont sur un socle et qui se rechargent avec la prise électrique. J’ai besoin de la Lorraine parce que j’y trouve une sorte d’énergie, d’assise, de force, de modestie et de réalité. La ville où j’habite est une petite ville industrielle dans la banlieue de Nancy, ville quasi belge d’ailleurs parce qu’elle a été construite par l’entreprise Solvay, à la fin du XIXème siècle avec une architecture de briques peu habituelle en Lorraine. D’où mon appétence pour tout ce qui fait la culture belge. C’est le lieu qui me permet d’être celui que je suis. On demande souvent aux écrivains pourquoi écrivez-vous mais c’est aussi important de leur demander d’où écrivez-vous, de quel lieu, de quel temps. Les livres reflètent l’époque dans laquelle on est et le lieu où on vit. J’essaye d’être le moins possible à Paris qui est une ville qui me décharge.
— On peut plus ou moins singulariser le caractère du Chti ou du Provençal mais qu’en est-il du Lorrain et de vous donc, pour une part… ?
— J’ai toujours eu la sensation de vivre à l’Est, dans une région frontalière donc, voisine de l’Allemagne, du Grand-Duché de Luxembourg et de la Belgique, avec la langue allemande qui est à la fois celle du voisin pour une part en Lorraine et la langue de celui qui fut l’ennemi.
— Les trois dernières guerres ont été particulièrement marquantes en Lorraine ?
— Oui, 1870, 1914-18 et 1940-1945. On n’a pas cessé de m’en parler durant mon enfance. Ces guerres ont laissé des traces physiques dans le paysage et dans les mentalités. Le Lorrain est à la fois quelqu’un qui est très ancré dans une terre mais qui connait aussi la valeur du travail partagé avec l’autre parce qu’il n’y pas de Lorraine sans Italiens, Portugais, Polonais et de manière plus récente sans Maghrébins aussi. Donc, c’est une terre d’immigration, de mélange, de partage, d’accueil de l’autre et une terre de souffrance aussi à cause des guerres et pour des raisons économiques. J’ai le sentiment que les gens ont développé une sorte de force modeste. Le Lorrain n’est pas quelqu’un de très expansif. Il est endurant, tenace, sans complainte permanente ni expression spectaculaire de lui-même.
— Ce portrait du Lorrain résonne pour des Belges et des Wallons qui s’y retrouvent sans doute. Quelques mots sur votre famille ?
— J’ai une plaisanterie pour vous répondre. A quelqu’un, assez snob qui disait avec fierté : « Mes ancêtres ont participé à la guerre de cent ans, l’autre répond : Les miens aussi mais personne ne s’en souvient ». Je suis donc issu d’une génération de miséreux depuis la nuit des temps sans doute, des pauvres paysans qui ne possédaient pas la terre sur laquelle ils travaillaient. Ma grand-mère maternelle était lavandière, la condition la plus modeste donc, celle qui consiste à nettoyer le linge des autres. Mon grand père était ouvrier d’usine. Mon père était bucheron avant la guerre, résistant durant celle-ci puis devint gardien de la paix ou policier et ma mère était ouvrière textile. Un milieu très modeste et en même temps, mes parents curieusement étaient soucieux de culture. Ma mère adorait l’opéra, la poésie, mon père aimait l’histoire. Ils m’ont transmis cela. Les livres étaient sacrés chez nous. On n’avait pas d’argent mais quand je demandais un livre, je le recevais. Ils avaient aussi le respect des maîtres du savoir et de la culture. C’est assez représentatif de leur génération et qui a été un peu perdue en France aujourd’hui où on ne considère plus les maitres, hélas.
— Était-ce un milieu de gauche avec une forte conscience politique ?
— Je m’appelle Philippe parce que ma mère était dans l’admiration de de Gaulle dont le fils s’appelait ainsi. En même temps, elle avait douze-treize ans pendant la guerre. Il y avait Philippe Pétain et elle entonnait : « Maréchal : nous voilà » à l’école. Je suis le produit de deux Philippe et de deux visages de la France. Ma mère n’était pas pétainiste mais ce prénom d’un de Gaulle et de l’autre l’avait suffisamment marqué pour l’avoir choisi pour moi en 1962 quand je suis né. Il y avait une conscience ouvrière mais mes parents n’étaient pas des militants. Je me souviens de leur joie quand Mitterrand est arrivé au pouvoir en 1981 et vite de leur désillusion peu après.
— Un milieu chrétien ?
— J’ai fait ma communion. J’ai été enfant de chœur jusqu’à l’âge de quatorze ans. J’ai baigné dans la culture catholique qui était banale et normale à mon époque et dans mon milieu où on allait au catéchisme, à la messe tous les dimanches, respectait les grandes fêtes, où le vendredi était le jour du poisson. J’ai d’ailleurs le projet d’un livre qui s’appellerait « religion » et qui reviendrait sur ces pratiques rituelles qui ont bercé mon enfance et qui ont fait pour une part ce que je suis. J’ai eu vraiment une éducation catholique avec des parents qui avaient la foi, étaient pratiquants mais qui n’étaient pas bigots ou dans une fièvre mystique. Curieusement ils n’ont pas voulu de messe de funérailles, tout en ayant la foi. C’est très curieux et rare mais je ne comprends pas pourquoi.
— Et vous ?
— Moi, j’ai tout gardé de la religion catholique sauf Dieu mais ce n’est pas très grave. Quand on parle de valeurs humaines, ce sont généralement des valeurs chrétiennes, évangéliques et qui sont véhiculées par toutes les religions. Le message de fraternité, de charité, de compassion, j’essaye de l’appliquer dans ma vie quotidienne mais je ne suis plus « croyant ». J’ai l’impression que Dieu est sorti de ma vie mais tout le message évangélique est toujours là. Il m’a forgé et je continue à lui être fidèle.
— Un moment, une certaine image de Dieu véhiculée par le catéchisme n’a plus été crédible pour vous mais certains conservent le vocable « Dieu » et parlent à son propos de manière plus évasive ou poétique de ce qui nous anime à l’intérieur, de l’Amour avec un grand A, d’un Souffle, du tout Autre, d’un mystère ou d’une interrogation…
— Dans ce sens-là, oui, peut-être. Ma conception, c’est que nous sommes tous dépositaires d’une parcelle de Dieu ou d’humanité. Chaque être humain est gardien de l’humanité. Chaque fois qu’on tue quelqu’un, on tue une parcelle d’humanité. On devrait avoir à cœur cette mission de préserver cette flamme d’humanité. Donc, j’envisage plus une sorte de Dieu qui n’a plus de nom et qui est dispersé, éclaté en chacun de nous et qu’il convient de porter. Mais, si vous me posez des questions sur une résurrection et une vie après la mort, j’y croyais enfant mais je n’y crois plus du tout.
— La religion, c’est aussi la célébration et être ensemble avec d’autres pour quelque chose ou quelqu’un qui nous dépasse… …
— Il m’arrive encore de temps en temps d’aller à la messe, non pas pour avoir comme un autre Claudel une illumination, auprès d’un pilier de Notre-Dame mais pour être ensemble à un moment, dans un même lieu, à entendre les Evangiles, écouter une homélie, à y réfléchir et à célébrer. Je pense à ce mot de Nietzsche : Je suis un athée que le sacré fascine. C’est vrai que célébrer me manque beaucoup parce que j’ai été enfant de chœur et sensible à ce « théâtre de la messe » pour reprendre un mot de Giono, dans « Un roi sans divertissement ». Enfant de chœur, j’ai adoré le spectacle du sacré et je trouvais que cela avait du sens. Aujourd’hui, on vit dans une société qui a abdiqué tout sacré, dans une désacralisation totale.
— La république laïque n’est peut-être pas suffisante pour accompagner ou porter tout ce que l’on a au fond de soi…
— Bien sûr et surtout à partir du moment où vous avez des présidents qui veulent être des présidents normaux comme l’avait dit François Hollande en oubliant que le citoyen ne veut pas un président normal. Un président n’est pas un homme normal, et surtout en république française où le président a toujours été plus ou moins l’héritier des rois que nous avons décapité. On a besoin de sacré, de sacrement, de transcendance.
— Vous en parlez aussi indirectement dans votre dernier livre « Inhumaines »
— On s’est fourvoyé dans nos sociétés dans le sens où on a brisé les idoles, les instruments de culte, les prières, les invocations et on se retrouve, après avoir tué Dieu, les idéologies ensuite puis même les messages humanistes, on se retrouve comme des cons, tout seuls, au bout de la planche…
— On n’en serait peut-être pas là si, notamment, les Eglises chrétiennes avaient évolué autrement…
— La religion catholique qui est celle que je connais le mieux a complètement raté le virage sociétal. Si on avait permis le mariage de prêtres, on aurait sans doute évité la crise massive des vocations et puis il y a des positions tellement absurdes ici et là de l’Eglise qui ont entrainé la désaffection.
—  J’ai lu que vous avez rencontré des prêtres de qualité dans votre jeunesse …
— Oui et j’en connais toujours. Le curé de ma petite ville et qui a pris sa retraite il y a trois ans était quelqu’un que j’aimais beaucoup. Celui dans la commun à côté est un type formidable et dans mon enfance, ceux que j’ai connu ont compté pour moi parce que c’étaient des gens qui étaient dans la bienveillance, dans l’écoute de l’autre, la modestie, et qui justement arrivaient à nous faire comprendre que l’essentiel dans la vie, ce n’était pas le compte en banque et qui appliquaient cela pour eux-mêmes en vivant de manière frugale.
— Au début de votre jeunesse, vous avez traversé une période plus sombre…
— Oui, j’ai connu quelques années de vie un peu débridée mais qui s’expliquaient par les turbulences de la post adolescence et par le fait que j’étais passé dans un internat de l’enseignement public extrêmement coercitif, cadenassé, Du coup, quand j’ai eu le bac et suis devenu libre avec un peu d’argent, j’ai fait un peu tout et n’importe quoi avant que je trouve un travail de surveillant.
— Qu’est ce qui a été salvateur ? Une rencontre peut-être ?
— Oui, la rencontre avec celle qui est devenue ma femme, avec qui je vis toujours et qui soudain m’a alors fait comprendre que j’étais en train de gâcher ma vie. Les vrais miracles sont là. Il y a des moments où l’autre est là. On le regarde ou pas et c’est stupéfiant parce qu’on n’a pas tous cette chance.
— Vous êtes ensuite devenu professeur de français, écrivain, C’est par l’écriture que vous avez trouvé votre manière d’être au monde…
— Ecrire, c’est ludique d’abord. Jeune j’ai ainsi appris à écrire des petits poèmes. Il y a un côté plaisir. J’aime cela tout simplement.
— Et puis vous avez rencontré un public qui vous lit…
— Cela vient bien après car j’ai longtemps écrit sans que ce soit montré à qui que ce soit. J’ai été publié assez tard, quand j’avais trente-sept ans. C’est émouvant quand on prend conscience qu’on vous lit, que ce soit un public modeste ou autre, peu importe. L’autre vous lit et ce que vous faites seul, vous savez que cela va rencontrer l’autre. Ce que j’aime dans le phénomène de la lecture, c’est ce que j’appelle la table commune. Le livre est une table commune. C’est comme un repas dressé par les écrivains et chacun peut s’y inviter quand il veut et s’asseoir. C’est assez émouvant parce vous ne rencontrerez quasi jamais les lecteurs et ce qui est émouvant aussi comme lecteur, c’est qu’on peut s’asseoir aussi à la table commune d’Homère, de Saint Augustin, de Pascal, de Rabelais…
— Dans vos livres, vous avez scruté l’âme humaine sous différentes facettes. « Les âmes grises » vous ont valu le prix Renaudot et une reconnaissance plus large. Gris, ce n’est ni noir ni blanc…
— C’est la grande découverte de mes douze années à enseigner en prison, où j’étais au plus près d’une humanité souffrante, des coupables comme des victimes qu’indirectement je connaissais. Toutes les catégories un peu simples ont volé en éclat. J’ai découvert la complexité de l’âme humaine. Le meurtrier que je rencontrais me ressemblait comme un frère. J’aurais pu être lui. Il aurait pu être moi, à peu de chose près. Nous avons tous en nous des noyaux de bien et de mal. Le sens d’une vie humaine, c’est d’étouffer ces métastases qu’on a tous en nous et faire proliférer les cellules du bien. Ce n’est pas simple et plus compliqué selon les périodes. D’où le gris. Des êtres monstrueux, des âmes noires, il y en a mais de manière rarissime. Des âmes blanches, des saints, il y en a très peu et on est tous dans une énorme majorité, dans une zone mouvante, selon les moments, du côté du gris clair ou du gris sombre.
—  Votre livre « L’arbre du pays toraja » évoque la mort d’un ami proche et dont on se remet difficilement…
— A partir du moment où on avance dans la vie, la règles est de voir la perte des êtres aimés. La difficulté dans le deuil, c’est que parfois on a la chance d’avoir trouvé une sorte d’équilibre dans nos relations et soudain, on nous arrache quelqu’un de très important et il faut reconstruire un nouvel équilibre. Il n’y a pas de recette, pas de miracle. Le temps détruit tout mais répare aussi. Le livre s’inspirait de la perte de mon ami Jean-Marc Roberts qui était aussi mon éditeur. Dans le même temps, je perdais mon papa et ma maman, une belle sœur, une tante. Il y a ainsi des années difficiles. Je ne veux pas être dans la complainte. Seul le temps parvient à cicatriser. Aujourd’hui, quelques années après le décès de mes parents, je me rends compte, après avoir eu des rapports pas toujours simples avec eux, que je n’ai jamais autant pensé à eux depuis qu’ils ne sont plus là. Il y a une sorte de décantation qui s’est produite. Toutes les écorchures, les scories ont disparu et je ne garde d’eux que le meilleur, ce qui permet d’avoir un deuil, si je puis dire, heureux.
Propos recueillis par Gérald HAYOIS

Philippe Claudel, Inhumaines, Stock, 2017. Prix : 18,50€ . Via L’appel : - 10% = 16,65€ .

Mot(s)-clé(s) : Le plus de L’appel
Partager cet article
Vous êtes ici: Accueil / N° 398