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Philippe Lamberts : « Le réalisme nous commande la radicalité »

Député européen Ecolo, Philippe Lamberts bataille contre l’emprise de la finance sur la société, prône la post croissance comme nouveau paradigme et ne cache pas le terreau chrétien qui nourrit ses convictions.

L’année 2017 au niveau européen, c’est l’anniversaire des soixante ans du traité de Rome, fondateur de l’Union et en même temps, le début des négociations pour le Brexit. Qu’est-ce que cela vous inspire comme réflexion ?
— Sur le plan de la paix, l’intégration européenne est un succès mais les dirigeants européens ne voient pas ou ne veulent pas voir la cause du sentiment de méfiance vis-à-vis de la construction européenne. Ils s’interrogent aujourd’hui à combien et à quelle vitesse faire l’Europe mais ne remettent pas en cause le modèle néo-libéral. C’est là que le bât blesse. Les politiques menées en Europe depuis trente ans ne profitent qu’à une partie infime de la population. Les trois familles traditionnelles en Europe libérale, sociale- chrétienne et sociale-démocrate ont peu ou prou adopté l’agenda néo-libéral.
— Que proposez-vous comme alternative ?
— Ma boussole, c’est d’abord l’article un de la déclaration des droits de l’homme : l’affirmation de l’égale dignité et liberté de tous les êtres humains d’ici et de là-bas, ceux d’aujourd’hui et des générations futures. De plus, l’avenir de notre planète a de l’importance, parce que c’est la maison des êtres humains et il faut qu’elle reste viable. Nous voulons donc une société plus juste, plus durable, plus démocratique. L’Europe est pour moi une étape dans la construction à terme d’une démocratie mondiale. Le repli frileux derrière des barrières aussi hautes que possible ne va pas nous assurer la protection face aux enjeux du XXème siècle comme le réchauffement climatique. Nous voulons rendre la démocratie souveraine par rapport au pouvoir des marchés financiers. La construction européenne est une belle et bonne idée, pas l’Europe néo-libérale sous la coupe des marchés financiers.
—  Vous êtes opposé au modèle de croissance actuel.
— Nos sociétés dépassent les capacités biophysiques de cette planète. C’est tout simplement la survie de l’humanité sur terre qui est en jeu. Il faut donc un changement fondamental de notre modèle de développement. Il faut vivre sur terre avec une empreinte beaucoup plus faible.
— Mais vous êtes minoritaire au parlement européen…
— Nous ne représentons que 5% des députés et dans l’électorat européen. Nous avons des alliés pour une société plus durable, plus juste et plus démocratique dans la gauche radicale, chez les socialistes et même au PPE mais ces gens sont minoritaires ou ultra minoritaires au sein de ces partis. Je pense que vingt % des parlementaires européens partagent ces idées. On essaye de rassembler ceux qui portent ces projets mais on en est encore loin. L’écologie politique est née il y a trente-cinq ans en Belgique. Il y a du travail encore si elle veut convaincre une partie plus substantielle de la population. Nous avons déjà atteint à deux reprises vingt % de l’électorat francophone belge, ce qui est bien et sans précédent dans la constellation européenne mais il faudrait pouvoir le garder et le développer sur le long terme et là, il y a encore du boulot…
— Vous avez mené un combat remarqué contre l’influence perverse de la finance sur l’économie et la société. On vous a traité d’ennemi de la « city » londonienne mais le poids du lobby financier est toujours décisif…
— La finance aujourd’hui n’est hélas toujours pas subordonnée à l’économie et au développement humain. La logique de maximisation des profits reste toujours la règle principale même si on veut un peu domestiquer les choses. Les quelques petites mesures qui ont été prises l’ont été de manière insuffisante. Les quelques pas en avant sont en train d’être détricotés de manière très discrète. On n’a pas séparé par exemple les banques d’affaires des banques de détail.
— Quelques mots sur votre parcours. Vous êtes bruxellois mais encore…
— Je viens d’une famille de la classe moyenne, vivant à Cureghem, près de la gare du midi, dans un quartier largement prolétaire. La diversité sociale et culturelle, la mixité sociale j’y baigne depuis toujours. Mon père était indépendant et avait une entreprise de fabrication et de distribution alimentaire. A l’école, j’étais plutôt dans les premiers de classe. Mes parents m’ont transmis le sens des responsabilités, le sens de l’autre. Je viens d’un milieu chrétien pratiquant et fréquentant une paroisse plutôt progressiste, très Vatican II, pas du tout un catholicisme identitaire, rétrograde mais plutôt avec l’évangile comme message de libération humaine. Mon parcours s’inscrit dans cette continuité.
— A dix-huit ans, que vouliez- vous faire ?
— J’ai décidé assez vite que je ne souhaitais pas succéder à mon père dans son entreprise et j’ai entrepris des études d’ingénieur en mathématiques appliquées à l’UCL.
— Vous avez travaillé ensuite vingt-deux ans chez IBM. Cela peut surprendre, connaissant vos critiques virulentes du néo-libéralisme et de certaine multinationales.
— Quand j’ai commencé, IBM avait une très bonne réputation comme employeur et cette capacité, j’en ai fait l’expérience, de trouver un point d’équilibre entre la logique du profit, le bien-être des travailleurs, une approche long terme et la satisfaction du client mais j’ai ensuite de l’intérieur vécu de 1987 à 2009 la financiarisation progressive de l’entreprise. La grande crise à IBM au début des années nonante a été le point de basculement. Au fil des ans, j’ai vu la prise de pouvoir, la dictature du profit à court terme au dépens de toute autre considération et au profit exclusif des actionnaires et des dirigeants. C’est ce qui est en train de tuer nos sociétés humaines et la planète.
— Une expérience professionnelle toutefois intéressante…
— J’en retiens une approche pragmatique des problèmes. IL s’agit là de répondre à des questions simples. C’est quoi le problème à résoudre ? Quels sont les faits ? J’ai appris à me faire le pédagogue de solutions à des problèmes parfois complexes.
— Parallèlement à cette carrière professionnelle, vous avez été conseiller communal Ecolo à Anderlecht de 1994 à 2006. Pourquoi ce choix ?
— Ce sont des rencontres, des lectures, mais aussi le paysage politique de l’époque dans les années nonante qui m’ont décidé. Les trois familles politiques traditionnelles qui se partagent le pouvoir ne me tentaient pas et c’est le dévoiement de la démocratie dans ma commune dominé par un parti socialiste clientéliste qui a été ma porte d’entrée en écologie politique. Les dimensions sociale et environnementale sont venues ensuite.
— Vous êtes devenu député européen pour la première fois en 2009 puis réélu en 2014 et dans un style très incisif…
— Certains me trouvent trop radical mais c’est l’observation du réel qui nous oblige à trouver des solutions radicales. Le système lui-même nous mène à notre perte. On ne peut pas se contenter de gommer les aspérités les plus visibles du système. C’est la logique même de celui-ci qu’il faut remettre en cause. Etre radical, c’est littéralement aller à la racine des choses. Le réalisme nous commande la radicalité. Une croissance infinie dans un monde matériel fini est une impossibilité thermo dynamique et biophysique.
— Le magazine Le Vif a consacré il y a quelques temps un dossier aux catholiques. Vous avez été interrogé à ce sujet et vous ne cachez pas l’inspiration chrétienne de votre action, ce qui irrite certains…
— Je suis un chrétien en recherche qui essaye de trouver une source d’inspiration dans les paroles de l’évangile mais je ne suis pas membre d’une organisation particulière. Je considère d’ailleurs que l’ Église au cours des siècles a souvent servi de justification morale au pouvoir des puissants mais on ne fait pas de l’action politique sans conviction. La politique, ce n’est pas un simple métier ou une carrière. Faire de la politique, c’est porter un projet politique et qui doit s’inscrire dans une dynamique d’amélioration de nos concitoyens. Chacun enracine ses convictions selon sa liberté. Je ne prétends pas qu’on ne peut faire le bien qu’en ayant une inspiration religieuse. Ce serait une injure à tous les athées et agnostiques dont je partage les combats mais on ne peut pas dénier à qui que ce soit la possibilité d’enraciner ses convictions dans un cheminement spirituel et religieux. J’ai lu quelques réactions après mon interview au Vif. On a l’impression d’entendre de leur part : « Cachez- moi ces convictions que je ne saurais voir. C’était bien ce que vous faisiez jusqu’au moment où j’ai appris que ces convictions étaient enracinées dans le christianisme ». Alors, cela deviendrait insupportable. Ces réactions sont très minoritaires mais existent. Ce qui prouve que pour certains, ce n’est pas l’action qui compte mais l’identité supposée. Ce que vous ferez sera éventuellement disqualifié par ce que vous êtes. C’est dangereux. On a connu cela en Europe et cela, je le combats. Quand on affirme dans l’évangile, l’égale dignité de tous les fils et filles de Dieu aux yeux du Père, est-ce différent, hormis la référence à une transcendance de l’article un de la déclaration des droits de l’homme qui affirme l’égale dignité et liberté de tous les êtres humains ? Moi, je vois le lien, une cohérence avec le message de l’évangile. Je ne dis pas que les chrétiens doivent mettre le grappin sur la déclaration des droits de l’homme. C’est vrai que le message évangélique a été instrumentalisé à des fins d’accaparement du pouvoir par beaucoup de monde et je comprends donc la méfiance dans les milieux non-chrétiens à l’égard de ceux qui brandissent l’étendard du christianisme comme argument identitaire et d’exclusion. Ainsi, pour moi, Orban, le premier ministre hongrois qui au nom de « valeurs chrétiennes » met les migrants en prison, bafoue le message de l’évangile qui nous commande d’accueillir et d’abord les plus fragiles.
— Au-delà du message évangélique, il y a dans la religion chrétienne une référence à une transcendance appelée Dieu. Amour ? Esprit ? Puissance… etc… Qu’est-il pour vous ?
— Pour moi, c’est essentiellement un mystère. Je ne l’ai jamais rencontré. C’est plus une intuition qu’autre chose. Il est ce plus dans la vie, au-delà de ce que je peux observer. Je ne peux pas mettre davantage de mots que cela.
— Vous fréquentez la communauté monastique et œcuménique de Taizé en France. C’est précieux pour vous ?
— Oui, c’est mon lieu d’enracinement. C’est un lieu d’ouverture et œcuménique, même si je ne vois pas ce que j’ai de commun avec les fondamentalistes chrétiens américains ou avec l’Église orthodoxe russe qui sert de pilier à Poutine. Pour moi, la source de l’évangile n’est la possession exclusive de personne. A Taizé, il me semble qu’on revient au message essentiel de l’évangile, à la simplicité des célébrations, au silence, à quelques textes et chants sans rites incompréhensibles. On y rencontre beaucoup de gens différents. Ici, la dignité humaine est au cœur de tout et la solidarité entre humains y est centrale.
— Vous y passez beaucoup de temps ?
— Depuis une vingtaine d’années, j’y retourne chaque année. En été, nous y passons quelques semaines en louant un gite proche et en participant à des ateliers de réflexion, aux célébrations, tout en se promenant, rencontrant des amis. Ce n’est pas une approche sectaire. On peut considérer Taizé comme une source mais où on encourage chacun à retourner là où il est et à être acteur de changement. Il ne s’agit pas de se réunir dans une sorte de cocon. Ce lieu de ressourcement m’aide à rester sain d’esprit alors que je vis dans un monde politique où la dimension addictive est présente. Cela permet de garder les pieds sur terre. Qui sait ? Je finirai peut-être mes jours dans le sud de la Bourgogne. C’est un coin de France où au fil des années on a tissé des liens avec des amis et des gens du coin.
— Assumer l’étiquette de chrétien, ce n’est pas trop difficile, celle de catholique, c’est parfois plus difficile au regard de certaines positions et attitudes de l’Eglise ou de certains de ses représentants…
— Je ne me vois pas comme membre d’un club et je n’assume absolument pas les dérives qui ont été celles de l’Église catholique au temps de l’inquisition ou les comportements de pédophilie ces derniers temps par exemple. Je trouve qu’il a fallu trop de temps pour que l’attitude de l’Église catholique sur ce point devienne un peu décente. Je m’affirme comme chrétien. Je suis catholique parce que je suis né ainsi en Belgique. J’aurais tout aussi bien pu être protestant. Un de mes collèges protestant me dit d’ailleurs que mon attitude dans les combats politiques est proche de points de vue protestant. Ce n’est pas un hasard si j’aime Taizé, un lieu fondé par un protestant mais ouvert aux catholiques. Pour faire image à ce que je veux dire, à soixante km de Taizé, il y a Paray le Monial, autre leu de rassemblement chrétien. Là, c’est tout autre chose et vous ne m’y verrez pas.
— Que vous inspirent certaines positions de l’Eglise en matière de morale ?
— Ce qui importe, c’est de respecter l’autre. L’approche du doigt pointé sur la société n’est probablement pas la meilleure voie pour la transformer. Comme disait Gandhi, soyez le changement que vous voulez. C’est ce qu’on commence à voir avec le pape François. C’est intéressant d’observer combien les franges les plus conservatrices se rebiffent contre lui. Il indique une direction très différente de ce qui a été pratiqué par ses deux prédécesseurs.
— Il y a des personnes qui vous inspirent ou stimulent votre réflexion ou votre engagement ?
— Par exemple, Gandhi, Amin Maalouf, Jean-Claude Guilebaud, l’économiste et jésuite Gaël Giraud ou des gens inconnus et simples que je rencontre par exemple à Taizé et qui ne sont pas nécessairement de grands penseurs, des gens qui sur le terrain, dans l’anonymat, accueillent des réfugiés ou comme Jean Vanier qui a créé la communauté de l’arche pour accueillir des handicapés. Ce sont des gens comme cela qui nous encouragent à continuer. A leur contact, je puise l’inspiration pour continuer parce qu’on peut vite s’assécher. Ici au parlement européen, comme écologiste, on rame à contre-courant et cela peut être fatiguant et frustrant mais d’un autre côté, c’est aussi notre responsabilité de représenter tous ces acteurs de changement qui ont mis la dignité de tous les êtres humains au cœur de leur action. C’est ce que j’essaye de faire.
— Le travail au parlement européen, c’est, si je comprends bien, à la fois exaltant, frustrant, épuisant…
— Oui, c’est tout cela. Quand on reçoit des petits messages d’encouragement par mail, téléphone ou lors de rencontres citoyennes, on est encouragé effectivement à continuer. Quand je vois l’attitude constructive de certains media à propos de notre action, cela encourage aussi. C’est effectivement frustrant de sentir qu’ici au parlement européen, on est dans un déni de réalité, volontaire ou involontaire, Cette arrogance du pouvoir nourrit la colère de nos concitoyens. J’essaye de montrer qu’il y a des gens en Europe qui restent en connexion avec le réel et essayent de faire bouger les lignes en fonction de l’intérêt général et non particulier.

Propos recueillis par Gérald HAYOIS

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