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Thierry Michel : « Je suis à la recherche de sources de vie »

Réalisateur de reportages à l’étranger, surtout au Congo, Thierry Michel, soixante-quatre ans, se passionne aussi pour la Wallonie industrielle et ouvrière. Son dernier film « Enfants du hasard » sort ce vingt-deux mars 2017. Il raconte l’année vécue par une classe de sixième primaire composée d’enfants d’origine turque en banlieue liégeoise.

A lire votre filmographie, on y voit principalement, comme centres d’intérêt, les soubresauts du monde et la vie ancienne ou récente dans le sillon industriel wallon…
— J’habite Liège et je suis originaire de Charleroi. Mon grand- père était ingénieur des mines, présent dans le fond. J’ai donc été très tôt sensibilisé aux conditions de travail des ouvriers de notre région, que ce soit dans les mines ou la sidérurgie. J’ai aussi un intérêt marqué pour ce qui se passe dans le monde et particulièrement au Congo où j’ai effectué dix reportages et films, notamment sur Mobutu, le fleuve Congo ou l’exploitation des ressources du Katanga par des groupes industriels et le tout dernier consacré au Docteur Mukwege, « L’homme qui répare les femmes ». Cette fois, j’ai voulu revenir à notre région et dans une thématique que j’avais peu traitée, celle de l’enseignement, de l’éducation et de la présence dans nos écoles des enfants de l’immigration. L’occasion s’est présentée de suivre pendant un an une institutrice expérimenté et remarquable à différents moments de l’année scolaire. Le film coréalisé avec Pascal Colson s’appelle « Enfants du hasard ». C’est le nom du charbonnage proche où ont travaillé les grands- parents des enfants.
— Votre mère était comédienne et enseignante : Cela a peut-être joué un rôle dans votre intérêt pour la transmission d’un savoir et d’une éducation ?
— Oui, j’ai été très marqué par le bon rapport de ma mère avec ses élèves. A son décès à quatre-vingt-quatre ans, des élèves qu’elle avait eus quarante ans plus tôt sont venus me dire comment ma mère par sa personnalité avait changé le cours de leur destin. Je me suis dit en filmant l’institutrice liégeoise en fin de carrière mais toujours passionnée par son métier qu’elle aussi devait marquer les enfants qui passaient dans sa classe et c’est bien ce qui apparait, je pense, dans le film. Elle les oriente en effet vers plus d’autonomie, de liberté, de responsabilité, une réflexion sur la vie de manière intelligente mais sans prosélytisme.
— Il y a plusieurs pistes de réflexion dans ce film : La pédagogie, l’éducation, les enfants de l’immigration…
— Oui. C’est un film d’abord sur l’enfance face à l’apprentissage du monde, de soi-même et du rapport aux autres, et indirectement sur l’immigration, la religion musulmane et la mémoire industrielle puisque les enfants sont des petits- enfants de mineurs.
— Ces enfants d’origine turque vivent des choses semblables aux enfants d’origine belge…
— Ils vont en classe et jouent comme d’autres enfants du même âge et ils sont par ailleurs de religion musulmane et c’est une dimension de leur vie qui est importante parmi d’autres influences. Ils ne sont pas discriminés grâce au travail essentiel de l’enseignante qui a une autorité naturelle bienveillante et chaleureuse. Le film pose aussi la question de l’autorité face aux enfants.
— Vous avez un regard admiratif sur cette enseignante à l’ancienne…
— Absolument. Je pense que ce n’est pas la technologie ni même des théories pédagogiques qui font la bonne enseignante mais la personnalité, une forme de charisme. C’est important que l’éducateur puisse transmette à l’enfant des valeurs, un respect mutuel, une exigence. Il n’y a pas un prêt à porter dans l’éducation. On peut rencontrer des éducateurs qui prennent des enfants en otage dans la culpabilisation ou projettent leurs problème personnels sur les enfants à leurs dépens, croyant parfois le faire pour leur bien ou des enseignants indifférents aux enfants et qui n’attendent que de prendre au plus tôt leur retraite, convaincus que qu’il n’y a rien à faire, que la situation est désespérée. J’ai vu de tout à ce sujet. Dans ce film, l’institutrice a soixante-cinq ans et pourrait prendre sa pension mais préfère continuer avec passion ce métier qu’elle aime et qui nourrit sa vie.
— C’est un film très encourageant. Vous auriez pu tout aussi bien faire le portrait d’enseignants débordés et démotivés…
— Cela ne m’intéressait pas de renforcer ce sentiment de scepticisme, de doute, de « noir-jaune- blues ». Je suis plutôt à la recherche de sources de vie. Je pense que au-delà de tous les systèmes, il y a ou non chez certains individus la capacité de transcender les difficultés.
— Vous êtes originaire de Charleroi. C’est marquant dans votre parcours ?
— Totalement. Charleroi me poursuit à travers tous mes films même quand ils sont tournés au plus profond du Katanga. C’est le paysage qui m’a fondé. C’est une culture industrielle extrêmement forte et familiale. Mon grand-père était originaire du Borinage et venait de milieux populaires mais il a réussi des études d’ingénieur. Mon père était comptable. Ma mère était de Charleroi et premier prix de conservatoire de Bruxelles. La grande histoire a croisé sa vie avec la guerre, l’exode, la mort de son premier fiancé. Elle a épousé finalement mon père, ami de son fiancé décédé et est devenue professeur d’art dramatique, en jouant aussi des rôles au théâtre à Charleroi. Donc, j’ai rencontré à la fois une sensibilité très populaire du côté de mon père et plus artistique du côté de ma mère.
— Il y a chez vous une sensibilité particulière aux malheurs des autres. Cela vous a été transmis par vos parents ?
— Oui mais tout autant par la religion chrétienne. Je viens d’un milieu très chrétien, intégriste du côté de mon père, plus bohème et original du côté de ma mère. Mon père était très à droite et j’ai pris le contrepied. La transmission chrétienne est venue beaucoup aussi par l’enseignement et l’éducation chez les jésuites à Charleroi. Pour eux, l’ordre conduit à Dieu et chaque mot a son sens. On suivait attentivement Vatican II. On a vécu ces moments où à la messe on est passé du latin au français et tous les autres changements qui l’accompagnaient. J’ai été aussi enfant de chœur. Donc, oui, j’ai été marqué par les valeurs chrétiennes sûrement. Un film qu’on avait vu en retraite m’avait touché. C’est « l’Evangile selon Saint Matthieu » de Pasolini avec le discours sur la montagne, les Béatitudes ou le cri de révolte de Jésus contre les marchands du temple. C’était une vision de Jésus qu’un homme de gauche peut apprécier. L’engagement chrétien a été déterminant pour mon engagement politique qui a suivi. Cette sensibilité sociale est venue aussi d’une expérience. En Espagne avec ma mère dans les années soixante, j’ai vu des gosses de mon âge, sans chaussures, pieds nus, mendier. Je me suis senti alors très privilégié et culpabilisé. J’ai rompu à cette époque avec la religion. Je n’ai plus été à l’église vers quatorze ans, en le cachant d’abord à mes parents. Je regardais la messe et le rituel comme du cinéma et je n’y adhérais plus. C’était fini. J’ai gardé les valeurs mais plus la pratique religieuse. Mes deux enfants n’ont pas été baptisés mais ont décidé, adultes, de se faire baptiser.
— Vous avez ensuite entamé des études de cinéaste à l’IAD, l’Institut des arts de diffusion…
— Je voulais gagner du temps pour aller m’émanciper à Bruxelles. J’ai donc quitté le collège à seize ans et j’ai réussi le jury central. Mai 68 a été un choc redoutable. L’IAD était aussi alors en pleine contestation et ouvert sur le monde. Dès dix-sept ans, avec un appareil photo et un vélo, j’ai fait un reportage sur la mémoire industrielle du pays noir puis sur les enfants des bidonvilles de la banlieue parisienne ou sur des mineurs turcs en grève. J’ai rejoint la FGTB et la ligue révolutionnaire des travailleurs. Un engagement à gauche très clair mais je n’ai pas été marxiste-léniniste ou stalinien. J’ai fait aussi l’expérience du travail en usine de jour et de nuit. Aujourd’hui, je n’ai plus qu’une carte de presse, aucune affiliation politique mais toujours une sensibilité d’humaniste de gauche ou écolo mais pas nécessairement bobo…
— Vous êtes ensuite entré à la RTBF et êtes devenu cinéaste-réalisateur avec une carte de presse. Un beau métier…
— Oui, il n’y pas mieux pour moi que le métier que j’exerce, à la foi celui de cinéaste et de journaliste où il s’agit de rendre compte au mieux du réel.
— Il y a différentes manières d’exercer le métier de journaliste : par exemple celle de a dénonciation, de l’engagement, partisan parfois ou celle d’une approche plus nuancée de la complexité des situations rencontrées…
— Comme cinéaste et journaliste, je travaille avec une préoccupation esthétique et une approche de la complexité du monde. Je fais parfois aussi du journalisme de dénonciation notamment en révélant certaines choses sur le Congo qui me valent des campagnes diffamatoires des autorités.
— Rendre compte de la complexité du monde, être simple mais pas simpliste, n’est-ce pas le défi majeur du journaliste ? 
— On peut approcher la vérité et pour certaines réalités, c’est parfois plus facile que pour d’autres. Je pense que j’y suis arrivé dans certains films. Par exemple quand j’ai montré à la fois la guerre économique au Katanga menée par les grands groupes industriels qui se disputent les ressources minières, le portrait des grands patrons, le lumpen prolétariat des creuseurs exploités qui essayent de survivre dans la misère, la répression de la contestation. Parfois, on m’a reproché de ne pas me positionner assez. Il faut laisser au spectateur sa propre lecture du film et ne pas lui imposer un prêt à porter de ce qu’il faut penser automatiquement. Non, le spectateur voit des personnages en action et il décide lui-même ce qui lui semble bien ou pas. Les lectures peuvent être plurielles. Je ne fais pas un journalisme militant. Je peux l’être dans ma vie personnelle mais pas dans mes films.
— Vous n’êtes pas de l’école de la dérision qui a fait le succès de certaines émissions « Strip-tease »...
— Certainement pas. J’ai essayé de faire deux émissions « Strip-tease » et les producteurs m’ont dit chaque fois que cela manquait de peps, que c’était trop beau, trop gentil. J’avais trop de respect des gens que je filmais. Ceci dit, à titre personnel, comme tout le monde, j’aime bien rire parfois des autres et j’apprécie l’humour.
— Trop bienveillant… ?
— Je ne sais pas. A propos du film sur Mobutu, dix ans plus tard, un de ses fils m’a dit que le film était juste parce que j’avais montré son charisme, ses qualités en somme. Mobutu savait notamment faire rire son assistance et faire pleurer mais j’ai aussi montré sa perversion machiavélique, tous les usages qu’il a fait des ruses et astuces de la politique.
— Vous pensez plus largement que tous les êtres humains …
— sont portés par des forces de bien et de mal, certains plus que d’autres. Est-ce qu’il y a des monstres absolus ? Mobutu n’était pas un monstre absolu. Hitler probablement et encore, je n’en suis pas certain. Je pense que la société est comme un grand théâtre. La vie, c’est souvent pour une part une comédie de Molière et une tragédie de Shakespeare. Il faut percevoir ce qu’il y a dans les coulisses de ce théâtre. Il faut montrer que cette comédie est dans certaines circonstances une tragi-comédie.
— C’est un métier de manipulation, à la caméra, on choisit un cadre, on coupe au montage, on choisit un propos…
— Bien sûr. On a un pouvoir absolu. On peut faire dire une chose et son absolu contraire par la juxtaposition de deux images. C’est une responsabilité et là, c’est chacun qui assume en fonction de son éthique. C’est pour cela aussi que sur une même réalité, on peut avoir des visions très différentes.
— Vous avez aussi été professeur à L’IAD pendant vingt ans. Qu’est-ce que vous avez essayé de transmettre à vos étudiants, au-delà de l’aspect technique du métier ?
— J’ai d’abord essayé qu’ils trouvent en eux ce qu’ils ont à dire et l’esthétique, l’écriture propre qui leur est propre, de sortir des stéréotypes, de se libérer. On étudiait les différents types de narration : de l’approche la plus poétique jusqu’à l’investigation la plus serrée. Je montrais des grands films de référence, pas les miens, de différentes écoles belges ou étrangères.
— Le pays marquant dans votre histoire personnelle, c’est le Congo puisque vous lui avez consacré pas moins de dix films.
— J’ai commencé à m’y intéresser dans les années nonante .J’ai fait plusieurs films sur Mobutu. J’ai été aussi à la découverte du pays en remontant le fleuve pendant six mois avant de m’interroger sur la mondialisation et l’exemple du Katanga, avec son ex-gouverneur Katumbi, qui avait le pouvoir non par la force mais par l’argent et les élections, une démocratie manipulée via l’argent, les media et le sport, nouvelle forme plus contemporaine de pouvoir. J’ai été entrainé ici et là ,de chronique en chronique, dans cette histoire du plus grand pays francophone du monde. Comme le disait Frantz Fanon, si l’Afrique a une forme de revolver, c’est le Congo qui en est la gâchette. Tout ce qui résonne là a une répercussion sur l’ensemble du continent.
— Quels sentiments vous animent après avoir été si souvent dans ce pays ?
— J’admire l’énergie du peuple, sa capacité d’adaptation, d’autonomie incroyable, cette puissance créatrice d’un peuple pauvre, exploité mais qui parvient à survivre avec une joie de vivre exceptionnelle, la cordialité de ses habitants. J’ai aussi le sentiment que l’histoire n’avance pas, qu’on est dans un carrousel infernal de cycles de violences, de répression, de non développement avec des élites complètement corrompues, une opposition comme on dit « opposant de jour, composant la nuit », où qui que ce soit est achetable dans la classe politique, et au milieu de cela , il y a des gens formidables comme le docteur Mukwege qui continue à soigner les femmes violées, à dénoncer ces crimes abominables au risque de sa vie. Il y a tous ces collectifs de femmes qui ont été violentées et qui gardent cette force d’être des acteurs du changement. IL y a un peuple dont je suis solidaire et des élites que j’exècre.
— En disant cela, vous devenez persona non grata là-bas…
— Je le suis. J’ai été plusieurs fois arrêté. Je connais les cachots, les casernes, les commissariats, où j’ai été en résidence surveillée. J’ai été deux fois expulsé et deux fois poursuivi en justice où j’ai dû me défendre contre un général en chef de la police congolaise. Je n’ai pas d’espoir maintenant d’obtenir un visa. J’y ai toujours été avec des visas réguliers et expulsé malgré ces visas, une fois par Mobutu et une fois par Kabila. Si j’en obtiens un maintenant, ce serait probablement pour m’arrêter. Du temps de Mobutu, je ne risquais pas de terminer dans un cercueil mais selon mes amis congolais, si j’y vais maintenant et que je suis arrêté, j’aurai probablement une intoxication alimentaire extrêmement rapide et si pas arrêté, je risque d’avoir un taxi qui me renverse malencontreusement.
— C’est un métier dangereux parfois…
— J’ai été arrêté aussi en Iran, au Maroc. Cela fait partie du jeu.
— Quel est votre regard sur le monde aujourd’hui en ce printemps 2017 ?  
— L’histoire du monde, ce sont des flux et des reflux. On est dans une période où la gauche sud-américaine est en repli. Aux Etats-Unis, l’ère Obama se termine par un populisme vulgaire, brutal et violent et la Belgique survit avec une coalition de droite moins féroce qu’on aurait pu l’imaginer au départ parce qu’elle est neutralisée par des forces sociales très réactives. Par ailleurs, je reviens du Burkina qui a fait une révolution qui semble réussie, où il y a une superbe énergie tout comme au Sénégal. Le Congo me désespère complètement. L’ état du monde, c’est toujours cette lutte permanente entre l’obscurité et la lumière et où les hommes doivent se remobiliser à chaque fois pour préserver la liberté. Je ne suis pas désespéré parce qu’il y a toujours cette capacité de mobiliser des peuples et toujours des gens prêts à prendre des risques pour des convictions, des sentiments de solidarité humaine et de liberté fondamentale.
— Que faites-vous pour vous ressourcer ?
— Je lis beaucoup des auteurs fondamentaux de philosophie, de sociologie comme Camus, Jankélévitch, Hannah Arendt, des philosophes de la responsabilité qui pensent bien les tumultes du monde et essayent de l’analyser au-delà des stéréotypes établis. Il faut toujours aller au plus profond de la complexité. Pour faire le vide, j’ai décidé, comme petit fils de musicien de me mettre enfin à la musique. Je fais de la clarinette et espère d’ici quelques années atteindre le niveau de Woody Allen.

Propos recueillis par Gérald HAYOIS.

Enfant du Hasard, un film de Thierry Michel et Pascal Colson, Liège, Les films de la passerelle, 2017.
1990-2015-Collection Congo-Zaire, Livre-Coffret DVD 10 films, Thierry Michel-Colette Braeckman-René Michelems, Liège, Les films de la passerelle, 2017.

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