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Véronique OLMI : son amour pour Bakhita

À deux voix près, elle remportait le prix Goncourt. Tout comme celui du lauréat, son roman raconte aussi un moment de l’Histoire, sur base de faits réels, revisités. Habitée par son héroïne, elle raconte simplement comment, au cours de sa vie, Bakhita a répondu aux atrocités par la bonté, l’amour et la sagesse. 

La manière dont vous avez découvert Bakhita, l’héroïne de votre roman n’est pas banale…

—  On dit souvent que le sujet qui vient chercher l’auteur. Cela s’est vraiment passé ainsi. Je ne savais pas qu’elle existait. Un jour, en Touraine, à Langeais, je suis entrée dans une des églises de la paroisse Sainte-Joséphine Bakhita, qui en compte six. J’y ai vu son portrait et lu deux trois dates qui la situaient : sa naissance, son parcours, sa mort. Mais il y a des mots qui impriment, qui ont une résonance sur l’inconscient. En découvrant sa vie, j’ai été bouleversée par cette petite fille qui marche, est enlevée, réduite au rang d’esclave au point de ne plus savoir son nom, et ensuite traverse l’histoire… Cela parlait du Soudan, du Darfour, puis de l’Italie et de Venise… Tout était étrange dans ce que je lisais, ces mots allaient mal ensemble.

— Et vous avez voulu en savoir plus…

- J’ai découvert qu’il n’y avait pas de livre sur elle, hormis une Storia meravigliosa, son « histoire merveilleuse », une biographie plutôt conçue à des fins que je ne dirai pas prosélytes, mais presque, écrite en 1930 à la demande de la congrégation religieuse où elle était entrée. Et qui avait fait d’elle un personnage très populaire dans les milieux catholiques italiens de l’époque. Lors de sa canonisation, ce travail a été actualisé, complété par des apports d’experts, et a été publié par le Vatican sous forme d’un gros livre.
J’y ai trouvé des dates, des événements, ainsi que des références concernant les sœurs canossiennes, ces « filles de la Charité » dont elle faisait partie, et dont j’ai pu rencontrer des représentantes à Venise. Mais je n’ai pas voulu aborder son histoire comme une biographe ou une historienne. On commence toujours à écrire à partir d’une question. La mienne était de comprendre le parcours d’une âme : comment cette petite fille quasiment détruite par l’existence avait-elle fait pour ne pas mourir, ne pas devenir folle, indifférente ou renfermée. Comment cette âme avait-elle pu se développer et, malgré tout, se tourner vers l’altérité.

— Le fait qu’elle ne se rappelait plus de son nom a aussi été un des moteurs de votre recherche…

— Oui, car on est ce qu’on nous a raconté, tout ce dont on ne peut pas se souvenir, on s’en souvient par les récits, les photos, les lieux, les objets. On pense s’en souvenir soi-même, mais ce sont les récits qui nous permettent de nous en souvenir. Et Bakhita ne sait plus d’où elle vient, est incapable de montrer son lieu de naissance, sa région. Elle n’a plus son dialecte, ni son nom… Je me suis demandée comment on faisait pour préserver en soi son enfance, comme elle y a réussi, quand on a été privé de tout récit d’enfance, de tout souvenir de ce moment de sa vie. Cette question a guidé ma réflexion, car nous devons tous rester des enfants toute notre vie. Comme elle.

— Puis, vous avez commencé à écrire…

— Bakhita a nécessité un grand travail littéraire. J’ai recommencé quatre fois les 250 premières pages du livre. Parce que, pour être au plus près d’elle, je pensais dans un premier temps qu’il fallait parler comme si j’étais elle. J’ai donc commencé par rédiger mon roman à la première personne. Puis, je me suis aperçue que ce n’était pas la bonne manière de faire, car elle avait un langage très parcellaire, fait de mélange de dialectes, avec des phrases pas toujours compréhensibles. Pour être au plus proche d’elle, il me fallait donc un narrateur extérieur, qui pouvait décrire ce qui lui arrivait, ce qu’elle voyait…

— Vous avez aussi peaufiné le style…

— Choisir le bon temps de la narration a aussi été très compliqué. Finalement, j’ai retenu le présent, car ce temps correspond au rythme intérieur de Bakhita, toujours sur le qui-vive, la surprise. Dans sa vie, la violence a toujours été un surgissement dans l’instant, qui bouleverse et renverse la vie.
Ensuite, il y a eu le choix des mots. Comme Bakhita a subi beaucoup d’offenses qu’elle n’a pas voulu elle-même décrire, et qui ne figurent pas sa biographie officielle, je devais en parler, notamment évoquer son viol, mais sans le nommer. Dire, tout en respectant qu’elle ne l’ait pas dit.
Je ne voulais pas rajouter de la violence à ce qui l’avait déjà été, ni la mettre en scène d’une manière qui lui ferait honte. Donc, pas de mots crus sur ce qui a été cru. Je raconte le viol avec des mots qui respectent son intégrité. J’écris : « Elle est battue dedans et dehors ». Je parle du « crime dont on ne meurt pas »… 

— Vous avez mis deux ans à écrire ce livre. Certains moments ont été plus difficiles à traverser ?

— Il y a eu des passages humainement difficiles à rédiger. Et, comme j’écris laborieusement, j’ai parfois passé des journées entières sur la même page. Ainsi à propos de ce qui se passe quand, après être devenue religieuse à Venise, Bakhita est envoyée dans un nouveau couvent, à Schio. Et là, elle est « exposée » pendant deux jours pour que toute la ville puisse la voir. Quand j’ai découvert qu’elle avait été ainsi à nouveau « montrée » comme une bête, une esclave, une négresse, j’ai été sidérée. Je suis restée deux jours sans pouvoir écrire. Le troisième jour, les deux pages sont sorties d’un jet. C’est le seul passage que je n’ai pas retravaillé. J’ai réalisé récemment que mon état de sidération avait duré autant de temps que son « exposition »… L’amour que j’ai pour elle fait que, en écrivant le livre, je recevais violemment, avec une empathie forte, les violences qu’elle subissait.

— Un peu comme si vous étiez elle…

— Mais je ne suis pas Bakhita. Elle, elle a vécu tout cela. Moi, j’écris ; je ne fais que transmettre. Et plus j’écrivais, plus je la respectais. Mais je ne me suis pas approprié Bakhita. Beaucoup d’autres livres peuvent être écrits sur elle. J’ai essayé d’approcher le mystère de sa personnalité et de son âme. Et je ne me sens ni détentrice ni représentante d’elle. Je la regarde comme une flamme qui vacille : est-ce qu’elle va tenir ? Est-ce qu’elle va s’élever ?
Mon livre est à la fois une réflexion sur ce qu’a été Bakhita, et sur la réflexion de sa lumière en moi. Elle a suffisamment été exploitée, objet et non sujet, pour que je ne me l’approprie pas. 

— Mais vous avez tout de même dû vous mettre à sa place…

—  Comme écrivaine, je sais qu’en me mettant à sa place, je ne prends pas sa place. Quand j’ai écrit mon roman Bord de Mer, par exemple, je parlais à la place d’une femme qui avait tué ses enfants. Mais je sais que je n’ai pas tué les miens. La fusion crée la confusion. Or, rien ne m’autorise à penser que je suis dans sa peau. Cela aurait été un non-respect.

— Vous n’évoquez le fait que Bakhita a été canonisée que dans l’épilogue de votre roman. Ce n’est pas important ?

— Cela fait partie de son parcours. Jean-Paul II l’a canonisée, elle est la patronne du Soudan… mais cela ne fait pas partie de ma recherche. Sa sainteté est un éclairage, un don supplémentaire. Une autre manière de lui rendre hommage. Mais je ne peux pas penser à la place de l’Église, mais, personnellement, je ne pas ce qu’est une sainte. Pour moi, Bakhita est une héroïne au quotidien, qui rejoint la sainteté des femmes, comme ces Russes qui ont été recherché les corps de leurs fils morts en Tchétchénie et ont été aidées par des femmes tchétchenes, ou les « folles de la place de Mai » en Argentine, qui de mère en fille réclamaient des nouvelles des disparus du temps de la dictature. Pour ces femmes comme pour Bakhita, l’amour de la vie est plus haut que la douleur, mais est empreint de cette douleur. Elles choisissent toujours la vie. C’est peut-être cela, la sainteté : choisir toujours la vie.

- C’est incontestable, vous êtes habitée par Bakhita. Sa présence vous accompagne…

— J’ai rencontré beaucoup des gens qui m’ont parlé de Bakhita. Mais, là où j’ai le plus appris sur elle, c’est dans le silence d’un cloître où elle s’était tenue, dans une rue qu’elle avait arpentée, en regardant à la tombée du jour la montagne qu’elle aussi pouvait contempler… Quand vous rencontrez quelqu’un d’exceptionnel, votre vie ne peut que marquée, bouleversée, influencée, par cette figure majeure que vous avez croisée. 

— Vous soulignez bien que votre livre n’est pas une biographie. Où situez-vous le décalage entre votre roman et cet autre genre littéraire ?

— Dans les ellipses temporelles. Moi, j’ordonne le temps. Il y a des années que je n’évoque pas. Et il se fait aussi par la création de personnages temporaires qui cristallisent l’époque. Je voulais que tout passe par Bakhita, par ce qu’elle ressent et qu’elle traverse. Donc, de temps à autre, surtout dans la deuxième partie de sa vie, j’invente des personnages. Le début de l’histoire peut paraître plus précis. En fait, il ne l’est pas nécessairement, car sa mémoire était parcellaire et a été comblée par ceux qui ont écrit sur elle.

— Le livre terminé, l’image qui vous reste de Bakhita est-elle celle d’une enfance massacrée, d’une transfiguration, ou celle de quelqu’un qui, finalement, a été « utilisé » par l’Église ?

— Ce qui me reste c’est la force, la résistance, l’amour de la vie et des autres, l’altérité inaltérable, le dialogue avec la nuit, la connaissance profonde de l’âme humaine, la sagesse… Au cours de sa vie, elle a tout vu. Elle sait quand elle peut demander. Et elle fait des actes d’insoumission incroyables pour une esclave. Bakhita, c’est une insoumission permanente derrière une grande connaissance de l’âme humaine. Cela pourrait passer pour de la résignation. Mais elle ne s’est jamais résignée.

Propos recueillis par Frédéric ANTOINE

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