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Xavier Deutsch : « Nous devenons des humains hors-sol »

Ecrivain et romancier, auteur d’une quarantaine de livres, présent dans les media, citoyen actif et militant Ecolo, chrétien assumé, Xavier Deutsch, 52 ans, s’interroge sur les évolutions d’une époque où il n’est pas sûr de se trouver très à l’aise.

Après plus de vingt ans d’intense activité professionnelle comme écrivain et le cap de la cinquantaine franchi, on pourrait déjà tirer un premier bilan de vie. Si elle devait se terminer aujourd’hui, que diriez-vous de ce parcours de vie ?
— Je crois que j’aurais l’impression d’avoir accompli mon office. La question spirituelle qui accompagne mon existence est une question évangélique. C’est celle du maître à ses trois fils à qui il a confié des talents : « Qu’avez-vous fait de vos talents ? » Si on doit comparaître à un jugement dernier, si celui-ci existe, je crois que Dieu va nous demander si on a été heureux sur terre et ce qu’on a fait de nos talents. A mon avis, on est comptable de cela. J’ai envie de pouvoir répondre que j’ai plutôt fait fructifier mes talents, que je ne m’en suis pas moqué. On aura toujours un motif à regretter ce qu’on n’a pas fait mais on ne peut combler de bien absolu une existence. L’absolu nous attend plus tard. Fatalement, il y aura des choses accomplies et d’autres à côté desquelles on sera passé. Il faut l’accepter sans résignation mais avec sagesse.
— Maintenant, si vous vous projetez dans un avenir à dix-quinze ans, vous continuez dans la même direction, creusez le même sillon littéraire comme hier… ?
— Je continue mon sillon qui est la sincérité par rapport à moi-même. Et sur ce plan, actuellement, je ne vois pas ce qui me donnerait envie de changer de métier. Je m’y trouve bien et j’ai le sentiment de m’y trouver à ma place. J’ai l’impression d’être sur terre pour cela. Il se peut que cela change plus tard. On ne sait ce que l’avenir nous réserve mais pas pour l’instant.
— Ce choix de l’écriture comme métier exclusif est rare en Belgique francophone et pas toujours facile à assumer, notamment financièrement…
— J’ai publié mon premier roman quand j’avais vingt-trois ans mais je ne vis de mon écriture que depuis l’âge de trente ans. J’ai choisi de faire de l’écriture mon métier par conviction que cette activité menée à part entière mérite d’être mise au milieu d’une existence et non à la marge. Je n’ai aucun regret. Cela n’a jamais été facile et en même temps, en vingt et un ans, je n’ai jamais été en négatif sur mon compte. Je pense que lorsqu’on met sa barque au bon endroit de la rivière, la Providence prend soin. C’est aussi un passage d’Evangile qui m’avait fait sauter le pas. C’est l’épisode où les disciples se tracassent de savoir où ils vont manger et dormir. Jésus répond : « Regardez les oiseaux du ciel. Ils ne se tracassent de rien et Dieu pourvoit et combien plus pour vous les hommes ». Je me suis vraiment appuyé sur ce passage d’Evangile. J’ai fait confiance. « Aide toi. Le Ciel t’aidera » est aussi une maxime sur laquelle je m’appuie et je n’ai pas à le regretter même si cela comporte un inconfort, un stress. Je continue à descendre la rivière.
—  Cela s’accompagne alors d’un style de vie assez sobre…
— On appelle cela la simplicité volontaire ou consentie mais ce n’est absolument pas un sacrifice. Je n’envie pas ceux qui partent deux ou trois fois par an en vacances. Je n’ai pas un train de vie fastueux. Si je me trouvais tout à coup riche à millions, je ne saurais qu’en faire. Je ne changerais rien. Je ne partirais pas davantage en vacances. Je ne changerais pas de maison, de voiture mais j’achèterais peut-être des œuvres d’art, pas forcément chères mais j’aime qu’il y ait autour de moi des objets ou des photographies qui font exister un univers.
— Ecrire des romans, c’est cela la littérature ?
— Pour moi, la littérature résulte d’un déplacement du centre de gravité. Aussi longtemps qu’un auteur s’exprime sur lui, il a la maitrise, le pilotage. Il impose une intention, un projet. Il instrumentalise son texte et l’empêche de s’émanciper. Pour moi, la littérature implique nécessairement qu’un texte ait sa propre vitalité et que l’auteur se mette à son service. Je ne dis pas que cette manière d’écrire est meilleure que l’autre mais je les distingue.
— Il y a l’écrivain mais aussi l’homme engagé dans la vie citoyenne. Vous êtes militant Ecolo depuis longtemps. Un choix qui se confirme ou à la longue ?
— Sur le plan fédéral, il y a quelques reproches cosmétiques que je pourrais faire ici et là mais je suis surtout actif au niveau local, dans mon village de Chaumont-Gistoux et là, je n’éprouve aucune déception. C’est un groupe de personnes intelligentes, impliquées, honnêtes, agréables à rencontrer.
— Vous venez de publier un essai, pas une œuvre littéraire donc selon vos critères, intitulé « Donc voilà » où vous faites part de vos sentiments face au monde d’aujourd’hui, qui largement vous irrite, une époque dites-vous, où je ne suis pas sûr de me trouver très à l’aise…
— On est dans une civilisation de l’épuisement et ce qui nous épuise, c’est la précipitation. On est dans une religion de la vitesse, du bruit et de la technicité et je voudrais que nous allions vers une civilisation de la lenteur, du silence et de la relation au monde réel. J’ai l’impression que le monde vibrionne. Je le sens par les ondes électromagnétiques, les tensions au sein du monde politique, la mobilité incessante, une excitation dans l’information. Je sens cette vibration permanente autour de nous qui nous épuise.
— Vous pointez la place considérable qu’a pris le monde virtuel dans la vie des gens en quelques années : ordinateur, smartphone, GPS…
— Je plaide pour le progrès, c’est à dire tout ce qui contribue au bien-être au sens large de l’être humain ou de son environnement mais je ne pense pas que tout changement technique soit un progrès. Parmi les nouveautés techniques, il y en a qui ne servent à rien ou à peu de choses comme amélioration mais contribuent à une régression de l’être humain dans ses relations à l’autre et à son environnement.
— Par exemple ?
— Le GPS. Il semble un élément de confort pour trouver sa route mais il nous prive d’une compétence qui était acquise dans notre cerveau depuis des millénaires. En termes de lien à l’espace, le GPS nous désapprend. Les gens ne savent plus où ils se trouvent et n’ont plus de connexion avec le réel du territoire. Il y a d’autres exemples de l’effet pervers du virtuel mais celui-ci est significatif. Le virtuel semble alléger nos existences comme si nous étions de purs esprits alors que nous sommes aussi un corps, inscrit dans un environnement. Peu à peu, on nous déconnecte de ce réel. Le virtuel nous désapprend ce que c’est que l’existence terrestre. Cela me semble un préjudice grave. J’ai l’impression que nous devenons des humains hors-sol, comme on parle d’élevage hors sol de vaches qui ne connaissent plus les prairies.
— Vous vous inquiétez aussi de l’évolution de l’information suite aux développements techniques
— Je ne veux pas être caricatural. Je pense qu’il y a toujours des journalistes remarquables, intègres et compétents et qui nous informent bien mais les journalistes sont soumis à des exigences de rapidité qui conduisent à la précipitation. L’autre ornière, c’est le choix d’une information qui privilégie les émotions et nous infantilise.
— Vous vous inquiétez aussi d’un certain féminisme que vous trouvez trop agressif ou radical
— La civilisation contemporaine est blessante, aliénante, pathogène pour l’être humain en général et les femmes en particulier. La critique d’un certain féminisme est délicate, peut être mal comprise mais je m’y risque. Je comprends un certain combat féministe mais par certains côtés, je le trouve violent et contreproductif pour la cause des femmes. Certaines féministes se battent par exemple pour l’accès à des postes à responsabilités ou physiquement difficiles mais certains de ces postes sont-ils est si enviables, désirables ? Si certaines femmes souhaitent devenir présidente de la république, camionneuse ou bucheronne pourquoi pas mais la société contemporaine dans ce qu’elle a de rapide, de précipité, a coupé, éteint chez certaines femmes ce qui était de l’ordre de leur charisme et de leur patrimoine particulier, leur richesse propre depuis l’aube des temps. Un certain combat féministe est un combat de type masculin avec un vocabulaire, une violence de type masculin. Les femmes en arrivent à être privées d’elles-mêmes. Dans ce que je dis, il y a beaucoup de femmes qui me rejoignent mais il faut dire cela avec précaution, délicatesse, des mots choisis. Cela résonne assez difficilement à notre époque. L’époque contemporaine blesse l’être humain : l’homme masculin d’une certaine façon et la femme d’une autre. J’aspire à ce que les hommes et les femmes puissent retrouver un univers apaisé et s’épanouir selon leurs charismes et aspirations propres, masculins ou féminins.
— Historiquement, les femmes ont été longtemps et de manière première au centre du foyer, épouse et mère. Vous voudriez qu’elles y retournent ?
— Si les femmes choisissent volontairement de rester au foyer, dire que c’est nécessairement un retour en arrière et une régression, c’est aussi un slogan réducteur. Que les femmes fassent des enfants, si elles le souhaitent. Ce n’est pas une obligation. Je ne plaide pas du tout pour une politique nataliste ni pour que les femmes retournent en masse au foyer et soient cantonnées à s’occuper de leurs bambins. Pas du tout mais que chacun, homme ou femme puisse rejoindre ses aspirations, ses enthousiasmes, exercer les professions qu’il ou elle souhaite mais en dehors des contraintes, des violences, des diktats que fait peser sur les uns et les autres la société contemporaine.
— Vous n’êtes pas partisan d’une présence équivalente obligatoire de femmes et d’hommes, d’une parité dans les parlements ou les directions d’entreprises...
— Il faut distinguer les parlements et la direction des entreprises. Je ne serais pas du tout opposé à ce que 80 % de femmes soient dans un conseil d’administration si elles sont choisies pour leurs compétences mais je ne trouve pas nécessaire de l’imposer de manière artificielle ou obligatoire. Pour les fonctions politiques, il faut distinguer les mots représentant et représentatif. Le parlement est constitué de nos représentants mais il n’est écrit nulle part que le parlement doit être représentatif ou être une photographie sociologique, fidèle de l’électorat. Dans ce cas, il faudrait 50% d’hommes et de femmes mais alors aussi un pourcentage X ou Y de chômeurs, d’ouvriers, de personnes d’origine étrangère, de jeunes et de vieux. Je ne suis pas partisan non plus d’un quota équivalent d’hommes ou de femmes sur les listes électorales.
— Selon vous, les femmes ont eu dans l’histoire et ont encore un certain pouvoir, difficile à définir mais réel...
— Bien sur les hommes disposent d’instruments visibles de pouvoir mais ce sont souvent des hochets. L’homme possède du pouvoir, qui est réel en terme politique, symbolique, économique, patrimonial, quoique cela change mais la femme dispose d’un pouvoir aussi, plus ancré, profond, silencieux et actif.
— Ne faut-il pas s’adapter à certaines évolutions, faute de quoi, on chemine sur des sentiers où ne se retrouvent pas les autres êtres humains ?
— D’abord, j’aime bien les sentiers où ne se trouvent pas nécessairement les autres êtres humains et ce n’est pas nécessairement une perte pour moi. Et sur les sentiers que j’emprunte, il se trouve nombre d’êtres humains avec lesquels je peux partager. Si on pense de moi que je suis un schtroumpf grognon ou un aigri, peu importe. Je suis profondément quelqu’un d’enthousiaste. Il y a effectivement dans ce monde une série de choses qui ne me conviennent pas et je me secoue de ces scories qui me grattent, m’encombrent de manière à pouvoir vivre dans quelque chose qui me convienne davantage. Non, nous ne sommes pas contraints à accepter le monde tel qu’il est. Le monde depuis toujours a été fait d’ajustements. Il y a des dérives qui ont été combattues. Moi j’ai absolument le sentiment que l’histoire dérive. On peut citer parmi les dérives, l’industrie agro-alimentaire, les cultures intensives, le dérèglement climatique, le nucléaire civil et militaire, l’emprisonnement humain qui tend captif avec le virtuel, etc… Non, le monde ne marche pas dans une direction souhaitable, il dérive et je ne l’accepte pas. J’aime cette planète, le genre humain, et quand quelque chose me tracasse non pas en surface mais profondément, que le genre humain dérive dans une direction périlleuse, je ne m’y résigne pas et crois pouvoir le dire.
— Malgré ce que vous dénoncez, vous trouvez du bonheur en adoptant un autre style de vie ?
— Je suis quelqu’un d’heureux. J’habite une petite maison dans un village que j’aime bien avec des gens que j’aime bien. Je pratique le métier que j’aime. J’ai une compagne avec laquelle je suis parfaitement heureux. Je suis en relative bonne santé. Mon mode de vie n’est pas sensé correspondre à tous. Il y a des gens qui s’épanouissent parfaitement en vivant en ville. Tout le monde ne me ressemble pas et tant mieux. Ce à quoi j’aspire, c’est que chacun puisse accomplir sa propre existence. J’ai construit ma vie. Je n’ai pas d’enfant. C’est moins de contrainte, c’est aussi un chagrin. Chacun doit chercher à construire sa vie dans le sens de son épanouissement. Ce n’est pas toujours possible mais il faut essayer de s’en donner les moyens. J’ai lu que le pape avait mis sur la porte de son appartement privé Vietato lamentarsi . Interdit de se lamenter. Je trouve en effet que l’on vit dans une société qui cultive la victimisation. Souvent, les gens se privent un peu eux-mêmes des ressources qui sont à portée de main. Je n’aime pas souffrir mais il faut accepter la vie telle qu’elle est. La pluie, ce n’est pas du mauvais temps. C’est la vie comme la suite des saisons. Il fait acquiescer à cela.
—  La dimension spirituelle de la vie est importante pour vous. Vous n’avez jamais caché que vous étiez chrétien. A la cinquantaine, quel est votre cheminement ? On ne vit peut-être pas cette dimension de la vie de la même manière à cet âge qu’enfant, adolescent ou jeune adulte ?
— Fondamentalement, je reste un croyant très enraciné dans sa foi mais j’ai fait du chemin. Je considère que la religion telle que souvent pratiquée s’est embourbée dans la morale et dans des instruments de pouvoir. La religion chrétienne comme la religion juive repose sur dix commandements et l’Islam sur cinq piliers. Ce que j’aime dans le christianisme, c’est que Jésus n’a pas dogmatisé. Il n’a pas légiféré ni dit de quelle manière nous devons faire. « Aimez- vous les uns les autres comme je vous aimés ». C’est un conseil, ce n’est pas une loi. Il n’a pas fait la morale à la femme adultère. Le rapport que j’ai à la religion est de l’ordre de la spiritualité.
— Comment faites-vous pour vivre cette dimension ?
— En allant notamment à la messe. Je reste fidèle à la pratique, même si ce n’est pas simple de trouver des messes satisfaisantes sur le plan spirituel. La messe commence ainsi par la reconnaissance des péchés puis on demande pitié à Dieu… Ce n’est pas très encourageant comme début. Cela ne nous tire pas vers le haut. Je continue quand même à y aller malgré cela surtout pour l’écoute de l’Evangile et l’Eucharistie. Par ailleurs, j’ai construit une petite chapelle dans mon jardin et j’ai un rapport familier avec Jésus et un saint particulier que j’aime bien, saint Joseph pour qui j’ai une tendresse particulière. Je les invoque, leur parle, leur demande, les remercie, me sens accompagné quotidiennement. Je cultive cette présence.
— Dieu, qui est-il pour vous ?
— Cela reste un peu une abstraction mais Dieu dans sa grande sagesse a eu l’idée de nous confier des avatars qui nous permettent de faire le lien avec lui. J’appelle avatars les incarnations, les personnifications de Dieu. Je pense que Dieu met sur notre route des incarnations qui nous permettent d’entrer dans sa familiarité sans que nous ayons de lui une idée précise. Pour moi, Dieu est père ou mère, amour, lumière. Je ne peux pas aller au-delà de cela. Je n’ai pas une vision d’un homme barbu sur son nuage.
— le Pape… ?
— Il m’inspire plutôt de la sympathie parce qu’il me semble dans une logique qui libère. Il fait respirer l’Evangile davantage. Je m’y retrouve plutôt mieux.
— Vos vœux pour vous demain ?
— Essayer d’être moi-même et de faire des choses qui ont du sens, qui me paraissent justes, quoi que puissent en penser les gens.
Propos recueillis par Gérald HAYOIS
Xavier Deutsch, Donc voilà, Editions Luc Pire, 2017.

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