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Yasmina Khadra : « DIEU EST DANS NOTRE CONSCIENCE »

Traduit dans quarante-cinq pays, l’écrivain franco-algérien publie son nouveau roman, « Dieu n’habite pas à La Havane ». L’occasion de lui faire parler du divin.

Yasmina Khadra est l’écrivain algérien le plus vendu au monde. Rien qu’en France, quatre millions d’exemplaires de ses livres se sont écoulés depuis vingt ans. Derrière ce pseudonyme féminin, se « cache » un homme, Mohammed Moulessehoul, né en 1955 dans la Sahara algérien. Officier dans l’armée - il y restera jusqu’en 2000, révélant alors son identité -, il publie plusieurs livres sous son nom. Mais lorsqu’en 1989 sort son premier roman policier, Le Dingue du bistouri, pour échapper à la censure, il choisit comme non de plume les deux prénoms de sa femme.
La demi-douzaine de polars qu’il écrit dans la foulée, tout comme ses deux romans suivants, Les Agneaux du Seigneur et À quoi rêvent les loups ?, abordent en effet avec une force exceptionnelle la guerre civile opposant l’armée algérienne aux groupes islamistes, notamment le GIA. Sans jamais renvoyer les deux parties dos-à-dos, l’auteur pointe les dérives de la première. Et il raconte comment le système né de l’indépendance, pourri et corrompu, a nourri l’intégrisme et fabriqué des monstres.

HORIZONS DIVERS.

Installé avec sa famille à Paris, où il a dirigé pendant quelques années le Centre culturel algérien, Yasmina Khadra a situé ses intrigues suivantes dans de différents pays, l’Afghanistan (Les Hirondelles de Kaboul), Israël et la Palestine (L’Attentat), l’Irak (Les Sirènes de Bagdad), le Darfour (L’Équation africaine) ou la Libye (La dernière nuit du Raïs). Avec des retours dans l’Algérie coloniale (Ce que le jour doit à la nuit, Les Anges meurent de nos blessures) ou contemporaine (La Place du mort, Qu’attendent les singes). Plusieurs de ses romans ont été adaptés au cinéma, au théâtre ou en bandes dessinées.
Aujourd’hui, il fait étape aux Antilles avec Dieu n’habite pas à La Havane (lire ci-contre). Mais si Dieu ne vit pas dans la capitale cubaine, où est-il ? « Il habite partout, sourit l’écrivain. Dans la conscience de chacun. Il est dans un regard humain, des scrupules, une morale. »
Il dépasserait alors le cadre strictement religieux ? « La religion, c’est quoi ? Amener l’homme à être bienveillant pour lui-même et pour les autres. Si ce n’est pas le cas, on est très loin de la foi. Ce n’est pas la pratique qui fait la religion. C’est la correction, la droiture, la solidarité, la fraternité. Si on n’est pas capable d’aimer l’homme, on ne peut pas aimer Dieu. »
Pourtant, que de crimes, depuis l’aube de l’humanité, n’a-t-on pas commis en son nom ! « Pour moi, poursuit le romancier, il ne s’agit pas de religion mais de politique, d’ambitions des hommes. Chez ces criminels, Dieu est un prétexte pour commettre l’inconcevable. Ils ne voient pas leurs crimes, uniquement la légitimité qu’ils se sont octroyée. Or la religion doit se limiter exclusivement au lien entre une personne et son créateur. S’il y a une troisième entité, c’est le diable. »

CROYANT PRATIQUANT.

Lui-même se définit comme croyant pratiquant et considère que la société doit obéir à ses propres règles. Elle fixe un cadre commun dans lequel chacun doit trouver sa place, qu’il soit croyant ou non. La foi reste une affaire privée. C’est pourquoi il se méfie des excès tant de ceux qui « prennent Dieu en otage » que de ceux qui pensent que la laïcité, c’est le rejet de la religion. Alors que c’est la neutralité. La laïcité est, pour lui, une façon de mettre tous les citoyens sur un pied d’égalité.
Les romans qu’il publie depuis trente ans constituent, pour lui, le moyen de transmettre ses valeurs, sa générosité, son humanisme. En écrivant, il a le sentiment de faire quelque chose de « bien », et c’est ce bien qu’il veut transmettre. Il n’aime ni la polémique, ni le parti-pris, ni affirmer une opinion de manière péremptoire ou tranchée. Il préfère laisser au lecteur le soin de se faire sa propre opinion. Même, par exemple, lorsqu’il se met dans la peau de Kadhafi durant les semaines précédant sa mort.
« Je suis un écrivain qui veut comprendre son époque », remarque celui qui est lu dans le monde entier.

ÉLECTION PRÉSIDENTIELLE.

En 2014, il a voulu se présenter à l’élection présidentielle algérienne contre le président sortant Abdelaziz Bouteflika. Malgré une campagne qui lui a permis de parcourir son pays dans tous les sens, il n’a pas obtenu les parrainages suffisants. « C’était un devoir de citoyen », se justifie-t-il, conscient qu’il avait « 99% de chances de ne pas être élu ». « Ce n’est pas la politique qui fait la société », constate-t-il. Il préfère les artistes, se demandant s’ils ne sont pas « le salut de l’humanité ».
Le héros de son nouveau roman est d’ailleurs un chanteur. Et, comme lui, Yasmina Khadra se veut résolument optimiste. « Toute personne sur terre se doit de l’être, insiste-t-il. C’est la seule façon de combattre l’animalité qui est en nous. L’optimiste essaie de consolider cette conviction par le don de soi, l’enrichissement réciproque, la construction d’un monde meilleur, Le pessimiste, lui, ne voit que la noirceur. »
Mais son optimisme n’est ni béat, ni naïf. « Les drames, les tragédies sont des agents dormants. Ils attendent leur heure. Plus on est éveillé, plus ils dorment. Mais si l’on s’assoupît, ils se réveillent. C’est à nous de rester vigilants. »

Michel PAQUOT

Joie de vivre cubaine

Dieu n’habite pas à Cuba est le roman le plus allègre de son auteur. Si son héros, chanteur populaire quasi sexagénaire, a perdu son boulot suite à la fermeture du cabaret où il se produisait depuis quinze ans, s’il est divorcé et s’inquiète pour ses enfants, s’il est hébergé par sa sœur, il a néanmoins conservé un indéfectible plaisir de vivre. Cette joie, entretenue par quelques amis fidèles, se voit décuplée lorsqu’il rencontre une jeune fille seule et farouche dont il tombe amoureux. Au point de perdre tout bon sens. Yasmina Khadra a découvert l’île lors de repérages pour un film dont il a écrit le scénario. Il a été « bouleversé » par ce peuple « magnifique, miraculeux dans sa façon de survivre aux interdits, à la répression silencieuse, à un régime qui ne croit pas en Dieu, donc en l’homme ».

Yasmina Khadra, Dieu n’habite pas La Havane, Paris, Julliard, 2016. Prix 21,95€ -10% = 19,76€.

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