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Annelien Boone : « Je demande à l’Église d’écouter les jeunes »

Après son discours lors du pré-synode des jeunes, le pape François le lui a chuchoté à l’oreille : « Vous êtes une femme courageuse. » À 28 ans à peine, Annelien Boone dirige la pastorale des jeunes en Flandre. Pour cette économiste reconvertie dans le secteur non marchand, le bonheur se cache dans les choses simples.

— Vous avez activement participé au « pré-sy-node » qui a précédé le synode de la jeunesse organisé à Rome en octobre dernier. Cela a été un moment important pour vous ?
— Je garde un très bon souvenir du pré-synode au cours duquel nous avons pu échanger entre jeunes issus d’hori- zons variés. Tous n’étaient pas croyants, mais l’important est qu’ensemble, nous avons discuté en toute franchise et avec discernement de sujets brûlants, par exemple celui des vocations religieuses. Le document final, fruit de nos dé- bats, a donc le mérite d’avoir pu rallier tous les points de vue, parfois assez divergents, exprimés par des jeunes venus des quatre coins du monde. Il résume bien ce que nous, les jeunes, attendons de l’Église universelle. La diversité est une richesse immense. J’ai quand même constaté une certaine retenue lorsque les évêques abordaient certains thèmes, une réserve contrastant avec cette liberté de parole des jeunes, naturelle et franche.

— Avec le recul, estimez-vous que le synode lui- même a été une réussite ?

— Je n’y ai pas directement participé, mais j’ai bénéficié d’un regard inside et d’une écoute privilégiée en tant qu’observatrice attentive dans les coulisses. Au moment des pauses et pendant les repas ou le soir, j’ai pu discuter avec de nombreux jeunes qui étaient là en tant que participants au synode. Je sais donc ce qu’il s’y est dit. D’autre part, ces occasions me paraissaient sans précédent pour établir des contacts avec des clercs, mais aussi des jeunes de tous horizons, j’en ai bien profité... Qu’après deux mille ans, l’Église réussisse encore à rassembler tant de personnes pour évoquer les sujets du moment, c’est une gageure !

BONHEUR VERSUS RELIGION.

—  Mgr. Jean Kockerols, évêque auxiliaire de Bruxelles présent au synode, regrettait un texte final « trop vague ». Qu’en pensez-vous ?

— Oui, nous aurions peut-être pu accoucher d’un document dépourvu de ses lourdeurs et avec des propositions plus concrètes et spécifiques. Si seulement nous étions restés une semaine de plus à Rome... En même temps, ce texte « minimaliste » donne l’occasion aux conférences épiscopales des différents pays de bénéficier d’une marge de manœuvre plus grande pour l’implémentation locale des idées retenues. À être trop concret, on risque parfois de rendre inopérantes ou inapplicables les initiatives épinglées.

— Qui doit fédérer les initiatives retenues pendant ce synode ?

— Souvent, j’entends dire dans les paroisses : « Qu’allons-nous faire pour nos jeunes ?  » Vous savez, ce n’est pas la bonne question. Autrefois, cela se passait comme cela. Aujourd’hui, on se demande plutôt comment associer les jeunes à notre projet et réussir un cheminement prometteur. La religion catholique et ses pratiques ne mobilisent plus vraiment les jeunes. Mais de leur engagement chrétien, ils parlent volontiers ! Tolérante et optimiste, et en même temps en rupture avec l’image traditionnelle de la relation monogame, la génération What, celle des 18 à 34 ans, estime que le bonheur et l’épanouissement ne passent pas par la religion. En quête de sens, de nombreux jeunes ont une soif immense d’absolu, mais trop souvent l’ignorent. Qu’attend l’Église pour leur tendre la main ? D’une façon crédible, sans préjugés et de façon constructive ?

APPUYER SUR « PAUSE ».

— Que peut faire concrètement l’Église afin que cette rencontre aboutisse vraiment ?

— Beaucoup. Elle peut être, pour de nombreux jeunes, un lieu d’accueil sûr, un havre de paix, un port d’attache où il leur est possible de s’exprimer en toute confiance. Une oreille tendue, c’est si précieux ! Le luxe, aujourd’hui, se résume en un mot : pause. Seulement appuyer sur ce bouton « pause » pour faire le point sur soi, sur le monde et ses défis. Se sentir à l’aise, être soi-même, sans masque, s’exprimer librement, ouvertement, sans être jugé, c’est très important. Frère Alois de Taizé dit que l’écoute fortifie les jeunes.

— Vous aimez beaucoup la prière de Taizé. Pourquoi ?

— Elle est simple et tellement puissante à la fois ! Le silence aussi fait partie de ce moment unique où je vis une authentique introspection qui me procure une énergie hors pair. Catholiques, orthodoxes et protestants se côtoient au sein d’une même communauté fraternelle. Une force
mystérieuse, et sans doute divine, se dégage de cette commu- nauté de frères toujours prêts à l’écoute. Liberté, ouverture, sentiment d’être en communion avec le monde entier : Taizé est un vrai ressourcement pour moi.

— Qui est Jésus pour vous ?

— Jésus-Christ s’est manifesté sur cette Terre pour chacun de nous. Il nous a montré le chemin à suivre. Il nous a enseigné la charité. Pauvreté, Prière, Patience (PPP), nous dit le pape François, un homme qui vit selon sa foi, confiant d’être appuyé dans sa mission par Jésus, tout en ayant un regard lucide sur le monde environnant. C’est tellement beau ! Ce pape très « down-to-earth » nous enseigne que Dieu est Amour. Pendant le pré-synode, j’avais le sentiment très précis d’un homme qui semblait dire : « Soyez vous-même, moi je suis comme vous, un chrétien parmi les chrétiens. » Ni plus ni moins. Pendant le pré-synode, j’ai eu l’occasion de parler (en français) en séance plénière de la façon dont les jeunes Européens perçoivent l’Église aujourd’hui. Pendant dix minutes, le pape était assis juste à côté de moi... J’ai donc pu constater qu’il a bien écouté mon discours !

AGIR ENSEMBLE.

— Qu’est-ce qui vous préoccupe en ce moment ?

— L’intransigeance des uns et des autres et le chacun pour soi, cette frilosité qui ne mène à rien. La crise des migrants, par exemple. Ce repli sur soi est un lent poison pour notre vieille Europe. Les réactions des jeunes sur facebook (la dureté, le cloisonnement) me tracassent. Le populisme continue son ascension. Beaucoup ont perdu le sens des nuances. Arrêtons de nous taper dessus et laissons de côté les clivages politiques. Mettons plutôt nos efforts en com- mun pour essayer de construire un monde meilleur. C’est un méga-défi, mais il en vaut la peine. Le pape François nous parlait de patience. C’est vrai, nous avons perdu le sens de ce mot. On veut tout, tout de suite. Impossible ! Il nous faut redécouvrir le discernement dans nos jugements aussi. Pourquoi pas la sobriété et l’option préférentielle pour les pauvres ? C’est le devoir de l’Église de s’occuper des démunis. ■

Propos recueillis par Jacques HERMANS

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