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Frédéric Van Leeuw, un magistrat visionnaire

Pourquoi des jeunes embrassent-ils des idéaux destructeurs ? Comment canaliser leur radicalité dans un monde replié sur lui-même ? Acteur majeur de la lutte antiterroriste en Europe et en Belgique, le procureur fédéral Frédéric Van Leeuw soutient en outre des projets en faveur des plus démunis à Liège et à Bruxelles. Il a également mis sur les rails des programmes humanitaires pour les populations au Mozambique et en Albanie.

— Est-il exact que, récemment encore, de jeunes résidents belges sont partis en Syrie pour y rejoindre un groupe considéré comme terroriste ?
— En 2017, seuls deux départs ont été identifiés, dont celui d’une gamine de quatorze ans qui est revenue jeune maman. Depuis la fin 2012, un peu moins de cinq cents résidents belges sont partis en Syrie ou en Irak. La grosse majorité d’entre eux sont des jeunes. La création d’un soi-disant État islamique a en effet drainé un certain nombre de personnes qui n’avaient pas le « profil » : des mineurs, des femmes, des convertis… Ils ne sont pas tous revenus, certains y sont encore. Beaucoup y ont trouvé la mort. Depuis 2015, les tribunaux belges ont prononcé plus de trois cents condamnations pour terrorisme. Il y a, d’une part, ceux que l’on appelle les combattants terroristes étrangers, qui sont des gens partis pour combattre en Syrie ou en Irak. Et, d’autre part, ceux que l’on nomme home grown terrorists, c’est-à-dire ceux qui, comme les auteurs des attentats de Barcelone, ne sont jamais allés en zone djihadiste. Dans les deux cas, il existe un lien avec nous. Cela nous amène à réfléchir sur un certain nombre de facteurs déclencheurs, comme celui des prisons. En Belgique, près de cinq cents personnes, pas toujours condamnées pour terrorisme, sont suivies de près. Ce qui équivaut à environ 5% de la population carcérale.

IDÉAUX DESTRUCTEURS.

— Engager des poursuites judiciaires, est-ce le seul moyen pour éradiquer la menace terroriste ?
— Nous avons souligné devant la Commission parlementaire d’enquête que, parfois, on passe trop vite au judiciaire, et donc au répressif. Depuis 2014, beaucoup de choses ont évolué. Le Service Public Fédéral Justice est censé trouver des solutions aux nombreux échecs de la société. Il est temps de s’interroger sur les raisons qui poussent ces jeunes à embrasser de tels idéaux destructeurs. Des cellules locales ont ainsi été créées pour assurer le suivi des personnes à risque, et pas uniquement par une approche policière. C’est ce qui a conduit à se pencher sur des questions diverses, comme celle du secret professionnel : pas pour que la police puisse intervenir davantage, mais au contraire pour qu’un cadre plus sécurisant soit mis en place, de sorte que les intervenants sociaux soient en mesure de jouer leur rôle. Personnellement, j’y crois ! On parle beaucoup de nous lorsque des actions spectaculaires se déroulent, mais il faut savoir que le travail quotidien des intervenants sociaux et des enseignants notamment, permet d’éviter tous les jours des attentats.

— Comment se fait-il que tant de jeunes aient pu en arriver là ?
— Ce que je relève, avec mon expérience, c’est que beaucoup se posaient des questions « intérieures » auxquelles ils n’ont trouvé des réponses claires que dans la propagande terroriste. À certaines périodes, l’État islamique adressait, via différents réseaux sociaux, plus de quarante mille messages par jour. Ces messages n’étaient en fait pas des discours religieux, mais jouaient sur la dignité, la solidarité, ou sur la justice et l’amitié. Autant de thèmes qui touchent particulièrement les jeunes et ceux qui, à tort ou à raison, se sentent marginalisés. C’est la « génération selfie », où le moi est à l’avant-plan et le monde le décor. Une génération qui aime se mettre en scène sur Internet. Le smartphone permet d’être instantanément au courant de tout ce qui se passe dans le monde, mais sans aucun filtre ni véritable espace de discussion. L’univers devient un monde virtuel, sans frontières ni limites. Facebook, Whatsapp, Instagram, etc…, sont pour tant de gens un moyen d’échapper à la solitude, tout en évitant le risque de fragilité qu’implique le vrai contact personnel. La question clef est celle de savoir si nous avons compris les enjeux de cette nouvelle façon de communiquer et d’être en contact. En tout cas, l’État islamique l’a compris et l’a utilisé avec le succès que l’on sait.

COCKTAIL EXPLOSIF.

— Comment éviter que des jeunes se radicalisent ?
— En nous remettant en question ! Le discours ne peut pas être : « Nous ne changerons pas notre mode de vie. » J’ai entendu des terroristes dire que nous, Européens, sommes complices des massacres perpétrés en Syrie et ailleurs. On peut retrouver une réelle frustration du monde musulman qui ressent, sur le plan de la géopolitique mondiale, une certaine humiliation. Dans le même temps, les Occidentaux sont dominés par la peur du monde extérieur. Ils se sentent impuissants ou, pire, ils sont indifférents, alors qu’ils sont davantage au courant qu’auparavant. Ces deux sentiments prédominants mettent évidemment les musulmans d’Europe dans une situation identitaire compliquée. Certains jeunes Européens en quête d’identité se heurtent à un monde globalisé empreint de consumérisme, où le chacun pour soi dicte inexorablement ses lois. Beaucoup nourrissent des sentiments partagés : la frustration du monde arabe, d’une part, et la peur perçue en Europe, de l’autre. C’est, pour certains, un cocktail explosif. De nombreux jeunes tentent de compenser ce vide existentiel. Leur vie tombe dans le vide, aucune question intérieure n’est prise au sérieux d’un point de vue spirituel ou philosophique. Le premier individu qui semble apporter, par de beaux discours, un début de réponse à leur questionnement est alors suivi aveuglément. En très peu de temps, leur soif d’idéal semble trouver réponse, souvent sur le Net.

— Qu’y trouvent-ils en fin de compte ?
— Certains embrassent l’idéal du kamikaze. C’est une radicalisation fulgurante pour ces jeunes désorientés en pleine crise identitaire et culturelle. Ils y trouvent leur nouveau « prophète », un modèle auquel souvent ils s’identifient et qui est censé leur indiquer le chemin à suivre, un sauveur de pacotille suscitant chez nombre d’entre eux une adhésion foudroyante. Et nous devons être vigilants. Même si le niveau de la menace descend du fait de la victoire sur le califat physique, ce processus de radicalisation dans nos contrées est toujours en cours.

QUELLES PROPOSITIONS ?

— Que faire pour les sortir de cette impasse ?
— Ce qui frappe, c’est cette aspiration à une nouvelle vie, à un idéal qui les transcende, celui du preux chevalier djihadiste chez lui, de la princesse chez elle. Je me pose la question : notre société se soucie-t-elle encore de proposer quelque chose à ces jeunes ? Les grandes idéologies ont disparu à la fin du XXe siècle, de même que le service militaire ou le service civil. Où met-on encore ensemble, par exemple, un jeune de Molenbeek et un autre d’une famille flamande aisée, avec la proposition de travailler pour l’intérêt commun ? Nous sommes trop centrés sur nous-mêmes et nous oublions souvent les plus jeunes et leur soif de signifier quelque chose. En Belgique, il y a eu quelques rares expériences où, face à quelqu’un qui tout à coup avait affiché sa radicalité, le choix a malgré tout été fait par son employeur de ne pas le renvoyer. Après un certain temps, ces jeunes gens se sont presque tous déradicalisés d’eux-mêmes car l’exclusion recherchée, consciemment ou non, n’était pas venue. Cette solution ne va pas de soi, certes, mais la patience et l’attention peuvent être payantes, et la réponse sécuritaire ne doit pas être automatique ni trop hâtive.

Jacques HERMANS

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