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Jean DUFAUX : « POUR MOI, LA VIE NE S’ARRÊTE PAS À LA MORT »

Deux cent cinquante. C’est, a minima, le nombre d’albums de bande dessinée écrites par Jean Dufaux depuis le début des années quatre-vingt. Touchant à tous les genres, avec une prédilection pour le fantastique et le paranormal, le scénariste porte un regard assez désabusé sur l’humanité. Faisant un pas de côté, il vient de publier le deuxième volet de sa trilogie « religieuse » consacré à Charles de Foucault.

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— Trois ans après saint Vincent de Paul, vous vous attachez, toujours avec le dessinateur Martin Jamar, à Charles de Foucault. Pourquoi cet intérêt pour ces deux importantes figures chrétiennes ?

— J’arrive tout de même à septante ans, et je commence à jeter des regards derrière moi. J’ai l’impression de n’avoir jamais cessé d’avancer, sans me ménager des temps d’arrêt. Sur près de quarante ans de carrière, j’ai dit en gros ce que je voulais formuler en bande dessinée. Il me manquait deux ou trois pièces. Je suis croyant et il m’importait de le manifester, même si j’ai beaucoup de points de désaccord avec l’Église. Je considère que mener une vie sans dimension spirituelle est absurde, cela ne m’intéresse pas. Mais je voulais écrire des ouvrages qui peuvent être lus par tout le monde, même par des gens qui n’ont aucune foi, sans les embêter avec la mienne. C’est ainsi qu’est née l’idée de faire ces albums autour de personnages dotés d’une résonance à la fois spirituelle et intellectuelle. Je souhaitais aussi témoigner qu’être croyant, ce n’est pas forcément être un inactif, un penseur, un homme retiré du monde. Saint Vincent s’y prêtait merveilleusement bien. Foucault était plus compliqué, car il est encore très contesté. Et nous avons été contactés par l’association Matéo Ricci, que je connaissais très peu. Ce sera le dernier tome de cette trilogie.

— Dans l’album, vous racontez les derniers mois de la vie de Charles de Foucault dans le désert, face aux Touaregs. En quoi ce personnage vous intéresse-t-il ?

— Principalement parce qu’il est à l’écoute des autres cultures et religions. C’est une dimension essentielle pour moi, d’autant plus aujourd’hui. Sa vie est au croisement des fois chrétienne, musulmane et juive. Mais il est aussi un militaire, il travaille pour l’armée. C’est pour cela que certaines personnes le considèrent comme un colonialiste pur et dur, sans discussion possible, le reste n’est qu’alibi. Dans l’album, on le voit d’ailleurs passer des documents à un militaire. Cet élément a été attaqué par sa famille qui n’aime pas que soient montrés certains aspects de lui. Or, la tentation du désert me semblait très intéressante pour un homme qui avait tout de même beaucoup d’orgueil. Il est finalement, comme tout être humain, extrêmement com- plexe, ce qui le rend d’autant plus intéressant.
— Avez-vous eu une enfance religieuse ?

— Je suis au centre de deux courants opposés : un athéisme profond par mon père et une foi tout aussi profonde du côté de ma mère et de ma grand-mère. C’était un combat permanent. J’ai pris la voie des humanistes, des penseurs grecs et latins, des philosophes comme Montaigne. Les livres m’accompagnent depuis que je suis tout petit, ils ont été une seconde famille, ils ont fait mon instruction. J’adore les encyclopédies et les dictionnaires. Il me semble en effet essentiel de savoir ce qui nous a précédés pour comprendre ce qui va suivre. Mais la foi ne m’a jamais quitté, je m’y trouve très bien.
— Vous êtes arrivé assez tard à la bande dessi- née, passé la trentaine. Ce n’était donc pas un rêve d’enfant ?

— J’ai suivi à l’IAD (Institut des Arts de Diffusion) des études sur la psychanalyse de l’art. J’ai toujours eu très en- vie d’écrire, surtout pour l’image. La bande dessinée a été un hasard heureux. Vers trente-deux, trente-trois ans, j’ai rencontré un jeune dessinateur qui cherchait un scénariste. J’ai commencé par des commandes pour Tintin, ce qui m’a permis d’apprendre le métier sur le tas. Je me prouvais ainsi que je pouvais être professionnel.

— Vous avez écrit plus de deux cent cinquante albums, abordant quasiment tous les genres, de l’anticipation au western, en passant par le policier, la science-fiction, la fantasy, la piraterie ou l’histoire. Et en vous déplaçant autour du globe, et même dans l’espace et sous terre. Quel regard portez-vous sur l’humanité ?

— Je raconte toujours la même histoire, quel que soit le lieu ou l’époque. Les questions que j’aborde sont toujours et partout identiques. Ce n’est pas parce que l’on se déplace dans le temps ou dans l’espace que le problème disparaît. Mes bouquins parlent de moi, ils sont une autobiographie éclatée. La part du bien et du mal, le rapport au pouvoir, à toutes formes de fascisme, à la vie spirituelle, au monde des femmes, à la violence, sont des questions que je ne cesse de me poser. Je pars du principe qu’il n’y a pas le bien et le mal, l’ombre et la lumière. Sans la lumière, il n’y a pas d’ombre, et inversement. D’où la complexité des personnages, même s’ils sont des héros ou héroïnes. Nous avons tous Docteur Jekyll et Mister Hyde en nous. Comme Simenon, je ne juge jamais un personnage, même s’il est détestable, même s’il ne correspond pas du tout à ma vie ou à ce que j’aimerais qu’elle soit. Je me souviens des difficultés rencontrées dans les années quatre-vingt pour imposer Jessica Blandy à des éditeurs qui ne voulaient pas d’une femme qui buvait, avait des amants, était bisexuelle.

— Quand vous imaginez des mondes futuristes, comme dans Samba Bugatti où la planète est contaminée par un virus, ou dans Medina qui dépeint un futur post-apocalyptique, de quoi partez-vous ?

— Je pars d’une logique du présent qu’il me suffit de pousser un peu plus loin. Je trouve alors un autre décor qui ne dévie pas de cette ligne. Le futur est souvent l’exploitation du passé. Star Wars, par exemple, ce n’est rien d’autre que la mythologie grecque. Si l’homme se renouvelle par son imaginaire, il reste toujours confronté aux mêmes problèmes. Et le pire pour lui serait la disparition de la planète, ce dont il est capable. Si nous ne réagissons pas rapidement, on va vers la catastrophe. Est-ce encore de la science-fiction ?

— Les sociétés que vous créez sont souvent terrifiantes. Des États totalitaires y règnent par la violence.

— N’oubliez pas que je suis un enfant de Mai 68 ! Pasolini disait que tout pouvoir est fasciste, quel qu’il soit. Il s’agit de rester extrêmement vigilant. D’autant plus que les pouvoirs, avec les technologies nouvelles, prennent de plus en plus de liberté pour s’incruster dans la vie privée des gens. Il faut bien comprendre que, d’ici vingt ou trente ans, nous n’aurons plus de liberté individuelle. C’était la grande idée de Staline qui voulait savoir, vingt-quatre heures sur
vingt-quatre, ce que chacun pensait. J’écris donc contre le pouvoir, surtout s’il est insidieux et se cache derrière des faux discours démocratiques.

— Vous n’hésitez pas à mettre en scène la violence, mais aussi l’érotisme. Comment abordez-vous ces deux domaines ?

— Ils sont inhérents à l’homme. Puis-je concevoir un monde sans violence et sans sexualité ? Il ne faut pas tricher tout en essayant de ne pas être gratuit. L’érotisme, tel que je le conçois, fait partie des beautés, des fonctions et des moteurs de la vie. Quant à la violence, l’histoire a montré qu’elle en était riche. Quoi que j’écrive, je sais que je serai en dessous de la réalité.

— Le fantastique traverse aussi de larges pans de votre travail, même dans des histoires qui, apparemment, en sont éloignées. D’où vient cet intérêt ?

— Nous avons tous une dimension fantastique, simple- ment, on n’y prête pas attention, on ne prend pas le temps de s’y intéresser. C’est essentiel pour moi, cela fait par- tie de ma vie. Il suffit simplement de se placer dans une géographie différente pour que des éléments fantastiques commencent à voir le jour et que l’on passe du côté des morts. Je peux très bien, dans la pièce où je suis, percevoir une autre présence qui écoute. Cela m’est naturel depuis que je suis petit. J’ai d’ailleurs lu très tôt des auteurs fantastiques, et je n’ai jamais arrêté. En cela, je suis resté très sincère par rapport à l’adolescent que j’étais, je pourrais toujours lui serrer la main.

— C’est ainsi que vous n’hésitez pas à mettre en scène le monde des morts, l’au-delà.

— Les mondes des vivants et des morts cohabitent. Pour moi, c’est très clair, la vie ne s’arrête pas à la mort, même si je ne sais pas comment. Pour raconter tout cela, je mets en marche la grande machine de l’imaginaire entretenue par le cinéma et la littérature dont je suis un grand consommateur. Sur Facebook, je suis par exemple tombé sur une jeune femme de l’Académie des Beaux-Arts qui a confectionné une robe de mariée noire pour une morte. Si le monde des morts lui en commandait, que se passe- rait-il ? En répondant à cette question, un décor apparait, puis survient le nom d’un personnage, et c’est parti. Mes inductions, si elles sont bonnes, amènent tout un monde.

— De Jessica Blandy à Saria, en passant par Djinn, L’impératrice rouge, Sortilèges ou Lady Elsa, les femmes occupent une place prépondérante dans vos séries. Vous faites figure de pion- nier dans un art resté longtemps très masculin.

— Ayant eu la malchance de perdre mon père à douze ans, j’ai été éduqué par une femme, d’affaires en plus, dotée d’un caractère très fort. Les femmes ont toujours eu une place prépondérante dans ma vie, je leur dois beaucoup. C’est pour cela que certaines choses m’insupportent. Il est par exemple indispensable que les femmes puissent disposer de leur corps et gagnent autant que les hommes. Dans mes scénarios, elles représentent une force corrective par rapport au monde des hommes, même si elles peuvent également sombrer. Et ce qui me fait énormément plaisir, c’est l’évolution de mon métier. Quand j’ai commencé, il n’y avait quasiment pas de dessinatrices ni de scénaristes, et très peu de lectrices. Moi-même, j’ai travaillé avec quatre ou cinq femmes.

— Les graphismes de vos albums sont extrêmement différents, voire parfois aux antipodes les uns des autres. Comment choisissez-vous les dessinateurs ?

— Je dois d’abord être enchanté par le dessin, il doit me donner envie de raconter une histoire. J’ai eu la chance de travailler avec de très grands dessinateurs qui m’ont apporté non seulement un univers graphique, mais une façon de penser différente. Et j’ai des goûts éclectiques. Ce qui est passionnant, dans la culture, c’est l’instinct de curiosité qui permet de ne pas m’ennuyer. Je déteste les cloisonnements culturels. La culture doit être au contraire généreuse et ou- verte.

— C’est cette curiosité qui vous a conduit à récemment adapter Nez de cuir, un roman d’un auteur totalement oublié, Jacques de la Varende, qui se passe en France au milieu du XIXe siècle ?

— J’avais été impressionné, enfant, par le film avec Jean Marais. Je trouve qu’il y a, dans ce roman, un style extraordinaire et une très grande liberté de ton. Et puis, cela me permettait de me colleter à un genre que je n’ai pas telle- ment pratiqué, le romantisme. Ça m’intéressait d’autant plus que l’on se trouve devant une autre de mes marottes : l’apparence et le masque. Et donc l’illusion contre laquelle se fracasse le héros : se faire aimer sans son masque.

— En quoi le Jean Dufaux d’aujourd’hui diffère-t-il de celui d’il y a vingt ou trente ans ?

— En vieillissant, on apprend à ralentir, on voit mieux la beauté des choses simples autour de soi. J’ai tellement travaillé que je suis passé à côté de nombre d’entre elles. Je prends plus le temps de m’arrêter, de regarder, de flâner. Je publie dès lors moins qu’avant, quatre ou cinq albums par an. Je n’écris pas spécialement vite, je réécris par exemple énormément mes dialogues, mais très régulièrement. Quand je m’installe, ça vient. Je ne me sens pas bien lorsque je suis chez moi et que je n’ai aucune excuse pour ne pas écrire. Et aujourd’hui, je me confronte à des techniques différentes. J’ai écrit le scénario d’un polar et deux adaptations de séries qui intéressent les producteurs, ainsi qu’un roman. ■

Propos recueillis par Michel PAQUOT

Jean DUFAUX et Martin JAMAR, Foucault, une tentation dans le désert, Paris, Dargaud, 2019. Prix : 14,99. Via L’appel : –5 % = 14,24€.

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