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Jean-Paul Marthoz : « JE SUIS TRÈS INQUIET POUR L’AVENIR DE L’AMÉRIQUE »

Imprégné dès l’enfance d’un amour absolu pour États-Unis, le journaliste Jean-Paul Marthoz est devenu un spécialiste critique de ce pays. Il explique quel rôle a joué la dimension religieuse dans l’élection de Joe Biden et précise quels sont les défis que doit relever le nouveau président.

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Joe Biden est, après John Fitzgerald Kennedy, le second président américain catholique. « Il est intéressant d’analyser les derniers événements à l’aune des religions, commente le journaliste Jean-Paul Marthoz. On n’imagine pas leur importance dans le comportement - principalement électoral - des citoyens. “Le rôle des bénitiers”, comme je l’ai écrit, a en effet été déterminant, tant dans le déroulement de la campagne électorale que dans le résultat des élections. Si les évangéliques blancs votent massivement républicain, l’électorat catholique, qui représente près d’un électeur sur cinq, est profondément divisé sur les questions éthiques (avorte- ment, mariage pour tous), l’immigration, la justice sociale, l’égalité raciale et entre les communautés blanches (Irlandais, Italiens, etc.) et hispaniques. Il se partage entre les Démocrates et les Républicains, il est donc “à prendre”.  »

La hiérarchie catholique est quant à elle encore dominée par les “évêques de Jean Paul II” très anti-communistes, dans la ligne de la politique menée à l’époque par Ronald Reagan. Elle continue à pencher majoritairement du côté conservateur, attribuant au parti démocrate « toutes les pathologies sociales du pays  ». Le pape François essaie tant bien que mal de corriger le tir en tentant de pousser une politique davantage centriste et moins clivante par son mes- sage plus social et solidaire avec les plus pauvres, les plus démunis et les migrants. Plutôt neutre et modéré devant les questions d’éthique, tout en étant profondément attaché à la culture de son parti relativement ouvert à cet égard, Joe Biden temporise.

MARMITE NORD-AMÉRICAINE

Si Obélix est tombé dans la marmite de potion magique quand il était petit, lui donnant sa force légendaire, Jean- Paul Marthoz est, lui, « tombé » dans une famille très pro-américaine. Ses grands-parents maternels habitaient Oppagne (entité de Durbuy), dans la province de Luxembourg qui a connu intensément la bataille des Ardennes en décembre 1944. La libération de la région par la troisième division blindée du général Patton a entraîné chez eux une véritable fascination pour les G.I. et, par voie de conséquence, pour les États-Unis. Leur ferme a d’ailleurs hébergé de nombreux blessés dans les étages, tandis que la famille vivait à la cave.

C’est dans cette ferveur que naît Jean-Paul Marthoz en 1950. Les cadeaux qu’il reçoit sont la plupart du temps connotés “américains” et la bibliothèque regorge de livres de la même provenance. Comme travail de fin d’études à la fin du collège, il dresse un parallèle entre Martin Luther King et Nelson Mandela. Devenu journaliste, au cours de ses voyages outre-Atlantique, notamment pour suivre les campagnes électorales et la politique étrangère du pays, il entre en contact avec le monde de la presse et les milieux des droits de l’homme. Plusieurs séjours en Amérique latine lui ouvrent les yeux sur le sud du continent, l’amenant à nuancer le regard façonné par ses grands-parents. Il deviendra le premier Européen francophone à représenter l’association Human Rights Watch, dont il est encore aujourd’hui vice-président de la division Europe/Asie centrale. Avant de rejoindre le Committee to protect journalists, comité pour la protection des journalistes dont il a été le correspondant en Europe de 2000 à 2016. Auteur de plusieurs ouvrages sur les questions internationales, il tient aujourd’hui une chronique sur le site du Soir après avoir dirigé le service Étranger du quotidien.

SUPRÉMACISTES BLANCS

« Même si Joe Biden est sans doute capable de réparer les
dégâts occasionnés par Donald Trump, je suis très inquiet pour l’avenir,
dit-il. Le FBI et les services secrets le sont tout autant, si pas davantage, en constatant que le président sortant fait tout et son contraire pour continuer à polariser la population afin d’empêcher Joe Biden de réaliser son programme politique.  » L’extrémisme blanc est une constante du panorama américain. Une constellation de groupes extrémistes (milices armées patriotiques, chrétiens identitaires, skinheads racistes...) s’agite, complote et s’entraîne. Puissamment armée, pour la première fois depuis des décennies, cette extrême-droite se voit comme une alternative populaire en essayant de contrecarrer les projets de Joe Biden et de son équipe.

Cet activisme est en partie lié à la victoire de Barack Obama en 2008 qui a été perçue comme une provocation dans ces milieux qui n’ont jamais accepté les lois sur l’égalité raciale des années 1960 et qui réclament toujours « la grandeur anglo-saxonne great again », redoutant que les blancs soient condamnés à l’extinction. Cette période est révolue, bien sûr, mais Donald Trump exploite encore toutes les fractures de la société, attise les ressentiments et est applaudi par les militants suprématistes blancs. Pour regagner une partie de l’électorat blanc ou le neutraliser, Joe Biden doit tempérer les protestations au sein de la communauté noire révoltée par les violences policières, sans pour autant la démobiliser, et contenir les groupes “antifa” (gauche radicale).

L’ATOUT DE L’ÂGE

L’accroissement de son aura au sein de la population blanche, principalement catholique, est donc crucial pour son avenir et celui des États-Unis. « C’est la raison pour laquelle, poursuit Jean-Paul Marthoz, j’ai été parmi les seuls à penser que l’âge de Joe Biden était plutôt un atout lors de la campagne
présidentielle. En effet, il représente l’ancien Parti démocrate qui avait jadis une base populaire très forte, en particulier dans les milieux ouvriers blancs. Le Parti devrait développer un discours social positif qui pourrait sécuriser la classe moyenne et populaire, attirée par la politique populiste de Donald Trump. Joe Biden a une vraie philosophie dont il a exprimé les grands principes en octobre dernier dans le Christian Post :
”Chaque personne est égale en droits et en dignité, parce que nous sommes les enfants aimés de Dieu”. »

En fait, le nouveau président, d’origine irlandaise et catholique pratiquant (il va à la messe tous les dimanches), est très proche de la doctrine sociale de l’Église. En Belgique, il évoluerait au sein de la démocratie chrétienne et d’associations telles que la JOC, les Équipes populaires et Vie féminine, par exemple. Issu d’une famille ouvrière, il pourrait revitaliser les social workers assez influents dans les années cinquante. Ce catholicisme culturel pourrait (devrait ?) reconquérir une partie décisive des électeurs catholiques - dont cinquante-trois pour cent ont voté pour lui cette année - et percoler sur les autres catégories de la population. C’est le challenge qui l’attend pour les quatre prochaines années. ■

Michel LEGROS

POUR COMPRENDRE JOE BIDEN
Le nouveau président des USA est réputé manquer de charisme et d’énergie. Mais qui est-il vraiment ? Cette
correspondante de plusieurs médias français aux États-Unis a interrogé ses conseillers, ses soutiens et ses opposants, pour le comprendre et voir s’il peut réunifier l’Amérique.
Sonia DRIDI, Joe Biden, le pari d’une Amérique anti-Trump, Monaco, éditions du Rocher, 2020. prix : 20,80€. Via L’appel : - 5% = 19,76€.

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