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Laurent DEMOULIN : « On tient le coup par l’amour donné et reçu »

Dans Robinson, son roman d’inspiration autobiographique prix Rossel 2017, Laurent Demoulin, professeur de littérature française à l’Université de Liège, aborde la relation d’un père avec son fils autiste. Il revient sur cette expérience et confie ce qui fait sens dans sa vie.

— Quel sentiment vous inspirent la reconnaissance
et la notoriété de votre livre Robinson ?

— Cette notoriété a été très relative au début. L’obtention du Prix Rossel, en décembre 2017, a alors fait connaître le livre à un public plus large. Cela me fait évidemment très plaisir et j’en suis reconnaissant aux membres du jury, surtout parce qu’ils ont reconnu sa valeur littéraire, alors que beaucoup de lecteurs y ont surtout vu le témoignage d’un père sur l’autisme. Ce livre est, pour une part, une oeuvre ’imagination, mais sur base d’un vécu personnel.
— Vous le portiez en vous depuis longtemps ?
— Depuis sept ou huit ans. Je ressentais que j’avais une sorte de devoir littéraire de me confronter à ce sujet-là, primordial, existentiellement important : la relation d’amour, forte et terrible en même temps, entre un père et son fils autiste.
— Le langage et l’écrit tiennent une place importante
dans votre vie ?

— Mon père était psychanalyste et inspiré par Jacques Lacan qui considère que le langage est vraiment au centre de la condition humaine. J’ai été éduqué et influencé par cette approche de la vie. Mon père aimait partager son savoir avec ses enfants. C’était un extraordinaire vulgarisateur. Il transformait pour nous en langage compréhensible ce que l’on pouvait apprendre du monde au contact des gens qu’on rencontrait, à propos de la vie politique, de la littérature, de la pensée des philosophes, et il en faisait des commentaires tout à fait intéressants. Il m’a donc transmis l’amour des mots. À cela s’ajoute l’influence de ma mère qui avait le goût de la belle et grande littérature et d’écrivains, comme Proust ou Rousseau.
— Une enfance heureuse ?
— Oui, et cela change tout ! J’ai été plutôt insouciant, sans tracas, dans le giron familial avec des adultes qui veillaient sur moi. Heureux surtout en vacances, loin des moqueries et des confrontations de l’école. Cet amour reçu, c’est une force, même si cela n’a pas que des avantages : adulte, on regrette alors son enfance et le fait qu’on ne sera plus jamais aussi heureux.
— Vous allez très vite être confronté à un autre monde lors de votre service militaire…
— Je l’ai fait très tôt après mes humanités, parce qu’à ce moment-là, je ne savais pas quoi faire. Cela n’a pas été une expérience facile pour moi. L’angoisse était le surnom que m’avaient donné mes camardes de chambrée. Ils n’avaient pas tort. Lors de l’instruction, j’ai trouvé effrayant de voir combien les techniques de dépersonnalisation marchaient bien. J’ai réagi par une sorte de rébellion silencieuse, en lisant tout le temps, y compris en manoeuvres, pour garder mon identité d’homme de culture. Cela m’a permis de transcender cette expérience angoissante.
— Vous étiez rebelle à l’autorité ?
— Au fond de moi, je n’aime ni commander, ni qu’on me commande. Le côté positif du service militaire, c’est le brassage social avec des gens de tous milieux. On se rend compte de la valeur humaine de chacun. Les intellectuels ne sont pas mieux que les autres, mais j’ai pris conscience que j’en étais un et que j’étais favorisé. Après cette expérience, ’étais un peu en dehors de la réalité, avec des idées gauchistes où j’idéalisais les petits métiers manuels. Mais quand je m’y suis trouvé confronté, j’ai constaté que je n’y étais pas heureux. J’idéalisais la condition ouvrière. Il m’a paru évident alors que j’aimais ce qui avait trait à la culture et j’ai donc entamé des études de philologie romane qui me correspondaient mieux.
— Après ces études, vous devenez professeur
dans le secondaire…

— Je n’aimais pas trop gérer la discipline. J’ai d’ailleurs écrit un pamphlet, L’hypocrisie pédagogique, sur la place de l’enseignant. J’ai aussi été critique littéraire et j’ai écrit des biographies de personnes souvent fortunées qui, à leur demande, souhaitaient raconter leur vie ou l’histoire d’une entreprise à travers ceux qui y avaient vécu. Je suis ensuite devenu professeur de littérature française à l’Université de Liège. J’enseigne différents cours en rapport avec la littérature des XXe et XXIe siècles : histoire, méthodologie, écriture, analyse de textes, théorie de la littérature sur Barthes. Et je m’occupe aussi du fonds Simenon.
— À côté de cette vie professionnelle, il y a votre vie privée, et la prise en charge de votre fils autiste. Cela demande une grande disponibilité ?
— Oui, mais ce n’est pas quotidien. L’enfant n’est pas tout le temps chez moi. Il y est à temps partiel puisqu’il s’agit d’une famille recomposée. J’ai une double vie. Quand il n’est pas là, je mène une vie en pouvant sortir, voir des amis. Quand il est là, j’en mène une quasi monacale. C’est donc une relation fusionnelle, mais à temps partiel.
— « Quand l’enfant est chez le père », lit-on dans le roman…
— Cela demande une attention constante, nuit et jour. On ne peut laisser l’enfant sans surveillance. En rue, il faut lui tenir la main, parce qu’il n’est pas conscient des dangers de la circulation. Il est toujours capable de se mettre en danger et de faire une bêtise. Il ne faut pas le lâcher des yeux. Cette relation exige un rapport fusionnel. Le père n’est pas préparé à cette tâche. Il apprend et s’étonne d’y arriver, même s’il n’est pas parfait. Il joue alors un rôle traditionnellement maternel. C’est bouleversant et beau.
— Et comment tient-il le coup ?
— À cause de ceci : l’amour qu’il reçoit de l’enfant et celui qu’il éprouve pour lui, l’amour que le père a reçu de son père et de sa mère lors de son enfance heureuse. Il tient le coup grâce à l’humour et à la littérature et l’écriture. Le fait de pouvoir en rire et en parler, cela aide. Et écrire à ce sujet est une manière de se défendre.
— Le livre contient beaucoup de scènes scatologiques.
Il s’agit de torcher, langer l’enfant, nettoyer la maison de ses excréments dispersés ici et là…

— Il fallait oser écrire à ce sujet. Si je ne le faisais pas, je trichais. C’est un sujet quasi tabou et peu abordé en littérature. Cela permet d’éviter toute mièvrerie au sujet de l’enfant handicapé. Il y a une sorte de contradiction entre le thème de l’amour et celui de la merde. Cela crée une forme d’équilibre entre les bons sentiments et quelque chose de beaucoup plus difficile à vivre.
— « Il n’y a pas de plus grand amour… », et on pourrait
poursuivre la phrase en disant…

— …que de torcher un enfant qui n’a plus l’âge de l’être et de le faire sans dégoût. C’est une grande preuve d’amour. Il existe parfois un lien entre l’amour et la merde. Mon livre, c’est l’histoire d’un père qui découvre qu’il en est capable.
— Beaucoup de gens se demandent ce qu’ils doivent faire de leur vie pour être heureux. Quand on a un enfant autiste, on se pose ce genre de question ?
— Non. La question du sens de la vie est alors quelque part résolue. On n’a plus à se demander : pourquoi je suis sur terre ? Cela résout le problème du bonheur. Précédemment, la vie sur terre était nécessairement une vallée de larmes, mais on espérait être heureux dans une autre vie, après la mort. Notre société actuelle prétend qu’il y a moyen d’être heureux dans cette vie-ci, et on se sent alors coupable de ne pas y arriver. Quand on a un enfant autiste, on est libéré de cet impératif du bonheur puisque ce ne sera plus possible d’être totalement heureux. Cela n’empêche pas de rire, d’être joyeux, de profiter de bons moments quand c’est possible. On en profite peut-être même mieux par contraste.
— Les gens qui côtoient des parents d’autistes demandent fréquemment si l’enfant progresse.
— Par gentillesse, ils espèrent pour le parent et l’enfant un progrès, mais avec certains types d’autisme, il n’y a pas de progrès possible, ou très peu. Il faut aimer l’enfant comme il
est. Un enfant non autiste, on l’aime dans son mouvement et parce qu’il grandit, progresse.
— Certains psychanalystes ont cherché des explications
à l’autisme dans la relation de l’enfant à ses parents et ont culpabilisé des parents. Qu’en pensez-vous ?

— Ces psychanalystes ont alors abusé de leur pouvoir symbolique. C’est regrettable. Je pense qu’il faut analyser la situation de chaque enfant au cas par cas. Il n’y a pas une seule approche valable. Les débats sont très violents en France à ce sujet. En Belgique, on est plus pragmatique et davantage ouvert à différents accompagnements.
— Quelle éducation avez-vous reçue ? Celle d’un milieu chrétien ?
— Mes deux grands-parents étaient de fervents catholiques. Mon père a été élevé dans cette religion. Enfant, il voulait devenir prêtre, puis a perdu la foi, mais il a toujours eu un intérêt pour la question de Dieu. Ce n’était pas un bouffeur de curé, même s’il était passé du côté freudien et était devenu athée. J’ai hérité de ce contexte. Comme lui, je n’ai pas la foi. Mes parents m’ont mis dans l’enseignement catholique. Ils tenaient à cette culture chrétienne, à cet entourage. J’étais très intéressé par le cours de religion, et cette question de Dieu continue toujours de m’intéresser. Je me sens plus proche des croyants que de certains agnostiques pour qui la question n’a aucun intérêt.
—  Dieu ?
— Je le définis comme une conscience supérieure, immatérielle, qui aurait un rôle plus ou moins grand à jouer. Mais dans ma vie, je n’en vois pas trace, ni ne le rencontre. Cela ne prouve pas que cette conscience supérieure n’existe pas. Je n’ai pas de certitude. J’attendrais des croyants des preuves, mais ils n’arrivent pas à me les donner.
— Outre la croyance, il y a la vie spirituelle…
— J’ai une vie spirituelle et ressens profondément en moi ma mort potentielle. Les mystiques décrivent le sentiment de vide ressenti mais rempli ensuite de la présence de Dieu. Ce sentiment de vide, je le ressens mais j’en reste là. Quant à la vie après la mort, je pense que la science moderne rend de plus en plus difficile la croyance en une âme autonome du corps. C’est difficile à croire. Je crois que notre esprit est lié au corps et que, si le corps meurt, il meurt aussi.
— La vie et les paroles de Jésus vous inspirent ?
— De ce côté-là, il y a des choses admirables, très riches, comme l’amour, la fraternité, le respect des gens différents, l’attention aux pauvres. On ne peut qu’être d’accord. Mais la Bible contient aussi des paroles datées et des notions dépassées. Roland Barthes disait que l’inverse de la vérité, ce n’est pas le mensonge, mais la vérité figée. C’est ce qui arrive quand on prend au pied de la lettre ce qui se disait il y a deux mille ans. C’est dangereux. Mais oui à l’approche ouverte, contradictoire. Cela devient alors intéressant.
— Vous êtes proche d’un courant de pensée ?
— Je reste très occidental. Je suis intéressé par la pensée de Roland Barthes et je suis fondamentalement un romantique, pas un bouddhiste. Le bouddhisme et la plupart des sagesses cherchent à nous éviter de souffrir. Le romantique cherche à vivre pleinement, intensément, au risque de souffrir. Il s’agit de vivre des sentiments, des relations d’amitié ou d’amour intenses. Quelque temps avant sa mort, j’ai eu une discussion avec mon père. Il me disait qu’on avait le choix dans la vie entre l’Ennui, avec un grand E, ne rien faire, regarder la fissure du mur. Ou accepter les ennuis, mais vivre intensément. Regarder un arbre, méditer, d’accord quelque temps, mais après quinze jours, au secours ! ■

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