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Rencontre avec Daniel Duigou

Journaliste vedette de télévision, psychanalyste et… prêtre, Daniel Duigou a une vie bien remplie. Alors qu’il est aujourd’hui curé de la paroisse Saint-Mérry, au cœur de Paris, il écrit une lettre ouverte au pape, qu’il a rencontré avec un certain Mgr Gaillot…

– Vous sortez un livre sous forme de lettre ouverte au pape. La presse a mis en avant votre prise de position en faveur de l’ordination de prêtres mariés. Mais cela n’occupe que quelques lignes de l’ouvrage…

– C’est venu d’un titre du journal Le Parisien : « Daniel Duigou demande l’ordination des hommes mariés ». Ce choix de titraille est intéressant : si des journalistes ont pris cet angle, il doit signifier quelque chose. Il veut dire que l’Église est aujourd’hui regardée, interrogée dans sa modernité, notamment à partir de ce marqueur-là. Pour l’opinion publique, l’ordination d’hommes mariés serait significative d’une modernité. Cela doit alerter l’épiscopat et les responsables de l’Église, au lieu de se dire, comme on l’entend souvent de la part d’évêques, que les journalistes ne veulent faire que du sensationnel. Plutôt que d’être à l’écoute et d’essayer de repérer tous les signes de la modernité, on va plutôt s’opposer et se retrancher. Jusqu’à estimer que la presse réagit comme cela parce qu’elle est contre l’Église. Pas du tout ! Les journalistes font leur boulot. Il faut s’interroger au lieu de rejeter, en allant parfois jusqu’à accuser les médias.

– Vous pouvez vous permettre de prendre le parti des journalistes à cause de (ou grâce à) votre parcours de vie…

– Effectivement, je me considère d’abord comme un journaliste. L’Église a du mal à accepter qu’elle n’a plus le monopole de la communication. Comme d’autres institutions, elle voudrait tout contrôler. La presse s’avère alors gênante. Mais l’Église devrait être la première, dans le cadre de la modernité, à défendre la liberté des journalistes et de la presse. À l’époque d’internet, on voit plus que jamais la nécessité du journalisme, parce que sa fonction est de vérifier.

– Cette réflexion sur le journalisme et l’Église constitue une bonne entrée en matière pour comprendre votre parcours. Comment tout cela a-t-il commencé ?

– Je suis né en 1948 à Paris, dans une famille très modeste, plutôt en difficulté. À onze-douze ans, quand je vais au catéchisme, je rencontre un prêtre qui me servira de substitut de père. Avec une dame qui, elle aussi, s’occupait du catéchisme, ils ont été pour moi des modèles. Dans leur façon de se comporter avec moi, je peux dire qu’ils m’ont sauvé. Tant et si bien que je me promets alors que, moi aussi, un jour, je serai prêtre pour pouvoir être pour d’autres ce que ces personnes ont été pour moi. Cette promesse structurera toute ma vie, y compris mon engagement en tant que journaliste, et en tant que psy, l’autre métier que j’ai exercé.

– L’originalité de votre parcours est que vous n’avez tenu cette promesse que sur le tard…

– En 1968, j’ai vingt ans. Ma paroisse m’encourage à entrer au séminaire, mais moi, je suis à la fac de Nanterre où je fais ma première année de droit et de sciences économiques. Je suis passionné par les événements. Tout ce qui se passe me rend curieux. Je veux en savoir plus, au point que je commence à donner des infos au journal Le Monde, où Bruno Frappat, futur rédacteur en chef du journal La Croix, s’occupe alors de la rubrique universitaire. On se rencontre souvent sur le campus, et je lui donne des infos sur ce qui va se passer dans la journée. Regardant la télévision, je découvre la différence entre le compte-rendu qui y est fait des journées à Nanterre et ce que j’y vis. Je comprends que, pour qu’il y ait une information, il faut un journaliste. Et que celui-ci donne un sens à l’événement, selon la manière dont il en parle. Il n’y a donc pas de vérité en soi, mais une succession de témoignages et d’interprétations.

– Le virus du journalisme s’empare de vous…

– … Et l’idée d’entrer au séminaire commence à me faire peur. C’est dans ce monde qui m’entoure, en pleine agitation, que j’ai envie d’être prêtre. Et j’ai l’impression que le séminaire va m’en faire sortir… Lorsque je le rencontrerai, le supérieur du séminaire des Carmes, le père Petit, me dira que l’Église de demain aura besoin de prêtres qui connaissent mieux le monde, pour mieux annoncer Dieu. Et il m’invitera à poursuivre mes études, avant de revenir au séminaire. Mais moi, une fois embarqué dans la vie universitaire, je n’aurai plus eu envie de retourner au séminaire. J’ai envie d’être journaliste. Pour mieux connaître le monde et aller dans ses coulisses. Car le journaliste est celui qui passe derrière l’apparence des choses. Il aide le public à comprendre le sens de l’information et permet ainsi à la société de choisir son avenir.

– Il aurait été trop simple que vous ne soyez qu’un journaliste…

– Toujours étudiant à Nanterre, je me propose comme bénévole dans l’association SOS-Amitié, qui procurait de l’aide par téléphone. La nuit, je suis à SOS-Amitié, et le jour je regagne ma chambre ou un amphi pour suivre des cours. Ce travail à SOS-Amitié me donnera envie d’aller plus loin en psychologie, suite à ma rencontre avec une psychiatre-psychanalyse qui encadrait les bénévoles de l’association. Une femme remarquable, qui avait connu Lacan, Merleau-Ponty, etc. Elle dégageait une telle liberté, une telle intelligence, que je me suis dit : d’un côté j’ai l’économie et le droit pour comprendre les mécanismes de la société. De l’autre, j’aurai la psychanalyse pour mieux comprendre le fonctionnement d’un individu.

– Et vous voilà bientôt psy…

– Je suis aussi à l’époque responsable national de la JEC, la Jeunesse Étudiante Chrétienne, ce qui m’aide à prendre un engagement. Son ancien responsable, journaliste à France-Inter, me propose d’y accomplir un stage. Il me donne ainsi la possibilité d’y mettre un pied. « Et puis, tu te débrouilles », me dit-il. Des tas de circonstances heureuses feront que j’y serai embauché. Avec tout de suite un CDI, un contrat à durée indéterminée, parce que le Premier ministre Jacques Chaban-Delmas avait exigé que les médias publics développent leur secteur d’information économique. Très vite, je rencontrerai Patrice Duhamel, lui aussi journaliste économique, qui me proposera d’enter à la télévision. Comme quoi, dans la vie, on ne peut pas prévoir ce qu’on va devenir, le parcours se faisant par une succession de hasards qui ne sont peut-être pas complètement des hasards…

– Des hasards ? Ou le souffle de l’Esprit ?

– J’ai du mal avec certains mots, certains concepts théologiques qui semblent sortis du moyen âge et qui sont aujourd’hui à réexpliquer. Notamment avec le Saint-Esprit. Comme avec les mots « péché » ou « miséricorde ». Ils n’appartiennent plus au langage actuel. Il faut donc faire très attention, car les utiliser peut amener à penser que vous êtes dans une secte. Au lieu d’Esprit saint, je parle de l’intelligence de la vie qui passe par l’intelligence de l’amour. Cette intelligence-là nous est soufflée à travers l’expérience que l’on fait de la réalité. Au fur et à mesure des obstacles, des difficultés, des événements heureux ou malheureux, une certaine intelligence se dégage. À nous d’être, ou de ne pas être, à son écoute.
Moi, ce qui m’intéressait était de vivre la réalité. Au fur et à mesure où je me suis affronté aux étapes de ma vie, j’ai été amené à réinventer la suite. En mettant à chaque fois le projet sur la table.

– Revenons-en à la période où vous entamez votre carrière de journaliste…

– Je suis Giscard lors de sa campagne présidentielle, et suis entraîné dans une mécanique qui fera que je deviendrai le journaliste qui suit le président, puis présentateur du JT. J’entame alors une carrière qui se terminera en tant que médiateur de France 2.
Parallèlement je commence une analyse, je passe un diplôme de psychologue-clinicien. Et je débute une carrière de psychologue-psychanalyste. Je vais passer vingt-cinq ans dans les hôpitaux. Je mène donc une double carrière de journaliste à la télévision et de psychanalyste à l’hôpital. Mais tout en n’abandonnant jamais l’idée qu’un jour je serai prêtre. Car le Dieu de la Bible n’est pas extérieur au monde. Il est celui qui se laisse découvrir dans la réalité. Aller vers Dieu n’est pas fuir le monde, mais assumer le fait d’être un être humain.

– Comment avez-vous conjugué vos rôles de journaliste et de psychanalyste ?

– Je suis journaliste sur TF1 jusqu’à sa privatisation en 1987, puis je passe sur La 2, où je récupère la place de Claire Chazal à la présentation du dernier journal. Dans ce cadre, je serai responsable des flashs infos pendant la guerre du Golfe. Je pouvais prendre l’antenne à tout moment. Je décrochais à 18h, et je me rendais alors à l’hôpital Necker où je rencontrais des patients qui pouvaient m’avoir vu quelques minutes plus tôt en direct à la télévision. Mais cela ne posait aucun problème. Car un patient ne pense qu’à lui. Il vous parle de lui, et non de vous. Il n’y a donc jamais eu de confusion.

– Avez-vous à l’esprit un grand moment de cette carrière de journaliste  ?

– Un grand reportage fait pour Envoyé Spécial à l’époque de Gorbatchev, lorsqu’il avait créé une commission médicale chargée de réhabiliter des personnes internées en psychiatrie pour des raisons politiques. J’avais retrouvé un mineur d’Ukraine qui avait protesté sur la place rouge, et était interné sous prétexte de schizophrénie. Je suis retourné avec lui sur tous les lieux où il avait été enfermé. Avec moi, dans un couloir, il est retombé sur la psychiatre qui l’avait fait interner.

– Présentateur du JT, on se sent un peu vedette ?

– On a des privilèges exorbitants. Cela rend très difficile le fait d’arrêter, parce que vous devenez une image et que vous ne faites plus de différence entre l’image et ce que vous êtes. Alors que c’est juste une image. Le jour où votre image n’est plus diffusée, vous avez l’impression de ne plus exister. Comme si le sol se dérobait sous vos pieds. Certains journalistes qui ont goûté à cette excitation, à cette drogue, ont l’impression de mourir. Personnellement, j’ai vécu ces moments différemment. Cela m’a sauvé, parce que je me suis construit en grande partie tout seul. En ménageant entre moi et les autres une grande distance, qui aurait pu m’enfermer dans un isolement destructeur. Mais, au contraire, j’en ai profité.

– Vous avez choisi de marquer la distance…

– Le journaliste, comme le psychanalyste, doit prendre de la distance pour interpréter. Ce n’est pas un hasard si j’ai fait ces deux métiers. Ainsi, je pouvais vivre de cette distance qui m’a permis de me construire dans une certaine autonomie. Ce n’est pas un hasard si, quand j’ai soixante ans, je choisirai de partir vivre en ermite. Lorsque j’en avais quatorze, lors de vacances chez une tante dans la Mayenne, j’avais lu l’histoire de Charles de Foucault. Le jeune ado que j’étais s’était dit que, lui aussi, partirait un jour au désert. Foucault m’avait frappé parce qu’il avait pris cette liberté de mourir à ce qu’il avait été pour vivre quelque chose d’autre, pour devenir lui-même. Cela m’a travaillé en permanence.
J’ai toujours gardé une distance. On ne me voyait pas très souvent dans les cocktails, dans les diners, même à une époque où j’ai remplacé René Gicquel à la présentation du 20h. Je ne suis pas tombé dans l’engrenage qui amène à ne plus mettre de limites et à vouloir être partout là où il faut être. Il fallait que je fasse quelques diners, mais j’ai toujours gardé cette distance puisque j’avais toujours en tête cette volonté d’être prêtre. Depuis le lycée, j’ai fait des retraites à l’abbaye de St-Benoît-sur-Loire. Adulte, j’y irai régulièrement pour me réaffirmer à moi-même ma vocation. Plutôt que d’aller tout le temps à Saint-Tropez, j’allais en retraite, ou je partais une semaine avec un chien en montagne à 2000 mètres. Un ancien évêque aux armées, que j’ai rencontré à plusieurs étapes de ma vie, m’a dit un jour : « Tu es un ermite dans la ville. » Comme j’avais un projet, je ne me suis pas perdu.

– Mais ce projet a mis du temps à mûrir…

– À chaque fois, je le remettais à plus tard. Car être journaliste procure un plaisir fou. Quand on vous réserve la première place à la Tour d’Argent, que vous n’attendez pas, qu’on vous offre des costumes… vous entrez dans un système qui fait de vous un prince. Mais un jour, à St-Benoît-sur-Loire, je me suis dit : « Sois honnête. Tu es dans la quarantaine. Tu t’es toujours promis de devenir prêtre un jour. Est-ce que tu le veux ou pas ? Si c’est oui, c’est maintenant. » Ce jour-là, j’ai décidé de faire la démarche.

– Et cela s’est passé comment ?

– Un soir, je prépare la présentation du dernier journal de France 2. Je n’ai à peu près rien à faire, sauf attendre l’actualité. Je regarde donc Apostrophes, réalisé en direct au rez-de-chaussée du bâtiment où je me trouve. Bernard Pivot interviewe Jacques Gaillot, l’évêque d’Évreux. Dans ses réponses, Gaillot ne parle jamais de Dieu, mais du sort des hommes, et notamment des Palestiniens. Je suis conquis : c’est comme cela qu’il faut parler de Dieu : en parlant des hommes et de ce qui leur arrive aujourd’hui.
Il y a un déclic. Je dois m’adresser à cet évêque-là. Je lui écris un petit mot, il m’appelle alors que je suis dans ma salle de bain en train de me raser. Il me dit qu’il voit très bien qui je suis, car il me regarde à la télévision, et me fixe rendez-vous le dimanche suivant. Je vais le voir à Évreux, on fait quelques pas dans son jardin… Je lui dis assez rapidement pourquoi je me suis tourné vers lui. Il me répond : « J’ai besoin d’un gars comme toi. Il faut que l’Église s’appuie sur des gens qui ont déjà une expérience de la vie. » Et ajoute : « Ta vie vaut séminaire. Je ne vais pas te faire faire une formation, avec tout ce que tu vis déjà. » On était complètement en phase. Il m’a ouvert la porte au sacerdoce. Lorsqu’il a été évincé, il a demandé à Jacques Noyer, l’évêque d’Amiens, de reprendre la suite. Toute ma vie a été faite de rencontres comme cela, qui rendent possibles les choses impossibles. Noyer décidera de m’ordonner. Pas pour être prêtre en paroisse, mais pour que je reste journaliste à la télévision et psy à l’hôpital. Pour montrer que, à travers le prêtre, l’Église est pleinement solidaire des hommes.

– Vous êtes donc resté journaliste à France 2 tout en étant prêtre…

– Et j’ai de même continué à être psy. Le magazine L’Express fera quatre pages de mon ordination. Du coup, Gala, Télé 7 jours et d’autres publications s’y intéresseront. Et les gens de l’hôpital et de la télévision découvriront que je suis prêtre. Ça n’a posé aucun problème. On me connaissait. Ils m’avaient vu fonctionner comme journaliste ou prenant en charge des patients. Le prêtre est d’abord un homme. Ce n’était pas comme si je débarquais d’une autre planète. Quand je deviendrai médiateur, un téléspectateur écrira à Patrick de Carolis pour contester ma nomination à cette fonction, affirmant que, en tant que prêtre, j’avais promis obéissance à mon évêque. de Carolis lui répondra que, selon le droit du travail, on ne demande pas sa religion quand on embauche quelqu’un.

– Vous avez eu un parcours exceptionnel, mais que l’Église n’encourage pas. Elle a, par exemple, abandonné les « prêtres ouvriers »

– Cette expérience était prophétique. Et il est grave que l’Église y ait mis fin. Elle contribuait à ouvrir de nouvelles perspectives. Je ne suis pas dans le même cadre, mais force est de reconnaître que mon cas n’a pas fait école. Pour moi, cela n’aura été que la décision d’un évêque. On n’est pas passé à l’étape suivante, en généralisant ce genre d’appel pour d’autres profils ou d’autres types de parcours. Au contraire ! L’épiscopat français ne bouge pas. Pour maintenir une unité, même factice, on préfère ne pas aborder certains sujets qui diviseraient.

– Vous êtes devenu prêtre « comme ça », sans formation ?

– J’avais toujours été passionné par la théologie et l’exégèse. L’exégèse peut être comparée à un travail de flic ou d’enquêteur. Quand on a le mobile, on trouve le criminel. Lorsque je lis un évangile de Marc ou de Matthieu, je me demande toujours dans quelle intention ils racontent cette histoire. L’exégèse devient alors aussi passionnante qu’un roman policier.
Avec Gaillot, on avait convenu que j’aurais une « mise à jour » de mes connaissances. Il m’a mis entre les mains d’un théologien, avec qui on partait de l’actualité pour discuter théologie. Et plus, Jacques Noyer m’a demandé de venir tous les week-ends à Amiens participer à une paroisse, aider les prêtres, prendre des responsabilités dans la communication du diocèse… J’ai passé quatre ans comme cela. Puis j’ai été ordonné diacre. Et prêtre un an plus tard. Si demain on ordonne des hommes mariés, il faudra s’appuyer sur la formation qu’ils auront déjà. Prendre en compte les itinéraires. Ne pas ajouter une formation à une autre formation.

– Vous, vous n’avez jamais pensé vous marier ?

– Pour moi, être prêtre impliquait d’être célibataire. J’ai donc structuré ma vie affective en tant que célibataire. Alors qu’aujourd’hui, le célibat ne doit pas être une obligation. Comment obliger des jeunes de 20 ans à être célibataires pour être prêtre ? Cela ne tient pas.

– À soixante ans, vous arrêtez votre vie professionnelle et vous partez au désert. Pourquoi ?

– D’abord, parce que je suis épuisé. Quand je n’étais pas au journal, j’étais à l’hôpital. Ou à Amiens. J’ai alors envie de repos et de soleil. D’avoir du temps pour prier, méditer, réfléchir (je ne sais pas bien où se termine la prière et où commence la méditation… pour moi, tout cela est imbriqué). J’ai aussi envie de prendre le temps de lire, et de goûter au silence et à la solitude. Cela m’a toujours été essentiel. Enfin, je veux écrire. J’ai rédigé trois ou quatre livres au désert.
Cela a duré six ans, en commençant par construire ma maison dans une palmeraie de quarante arbres, qu’un vieillard m’a vendue dans le grand sud marocain.
Je deviens ermite, mais sans quitter la société. Être ermite c’est prendre distance et devenir signe pour la société. Cela signifie à tout un chacun qu’il a à vivre lui aussi une dimension d’ermite. Tout le monde a à voir avec la clôture. Un individu ne peut se construire que s’il met une frontière entre lui et les autres.

– Et puis, la société vous rattrape…

– Ici, à la paroisse parisienne de Saint-Merry, surgit un problème de succession. Les paroissiens viennent me voir au Maroc pour me demander prendre le relais, de devenir leur curé. Ils proposent mon nom au cardinal, ce qui est très rare. Et il accepte. Je me suis dès lors dit que revenir à Paris valait le coup.

 Avec la palmeraie, le changement a été rude…

– À commencer par le fait de me retrouver étranger à Paris, ville où je suis né. Et à découvrir une violence que je n’avais pas perçue lors de mon départ. Cela fait cinq ans que je suis revenu et je suis toujours étonné de la montée de la violence dans notre société. Au Maroc, on se regarde. Ici, dans la rue, on se croise, ne se regarde plus. On regarde son iPhone.

– Saint-Mérry est une peu une oasis par rapport aux paroisses classiques…

– On s’y donne le droit de penser et de réfléchir, de s’interroger, discuter… Normalement, le clerc sait et les laïcs sont ignorants. Ici, on prend le temps de s’interroger sur les textes, sur ce qu’ils signifient dans la vie. On discute de l’évolution de la société, des couples homos, de la manière d’être père ou mère… dans une grande liberté, pas aussi facile à mettre en œuvre dans une autre paroisse. On reçoit le mouvement homosexuel chrétien David et Jonathan. On a une expérience d’ouverture et d’accueil qui est fondamentale. La pastorale passe par l’accueil de toutes les différences. Pas de jugement, mais d’abord écouter, accompagner. Dire oui et pas non.
Depuis quarante ans, grâce à Mgr Marty, on réécrit ici toutes les prières eucharistiques. Et, pratiquement, j’improvise tout à partir de l’actualité. C’est du travail. Mais au moins vous avez une parole où l’intelligence de Dieu s’articule dans l’intelligence du monde. Et là il y a une vraie ouverture.

– Vous vous ouvrez aussi aux autres spiritualités…

– Tous les ans, nous organisons une Nuit sacrée. L’idée est de passer carrément la nuit entière, de 19h à 7h du matin, dans l’église, pour permettre à des juifs, des chrétiens, des musulmans, des bouddhistes, des hindouistes… de chanter Dieu dans leur culture. L’initiative est artistique, parce qu’il s’agit de chants. Religieuse parce qu’on y parle de Dieu. Sociale parce que, dans le langage de l’autre, on y entend Dieu, ce Dieu de l’altérité, sur lequel l’autre peut m’apprendre quelque chose. Enfin, nos Nuits sacrées sont aussi politiques, parce que nous sommes les seuls à Paris à proposer cet acte qui participe au dialogue entre les citoyens. Nous essayons d’y rejoindre la vie au cœur même de Paris, dans le cadre d’une recherche du sens.

– Quel est l’avenir de paroisses comme celle de Saint-Mérry ?

– Mon expérience actuelle m’amène à me poser la question. Le noyau dur de cette paroisse est composé de gens qui, comme moi, avaient vingt ans en mai 68 et sont d’une certaine culture, d’une époque. Ils ont inventé des codes, vieillissent avec eux. Mais ce ne sont plus les codes de la société que les jeunes générations sont en train de construire. Il y a un fossé, auquel je suis très sensible. Les jeunes sont dans un autre air, un autre climat, une autre ambiance, un autre rapport. Si on veut leur parler, il faut les rejoindre là où ils sont. Il faut inventer autre chose. Votre question est ma question. J’imagine, par exemple, que mon église puisse être transformée, comme un plateau de télévision ou un théâtre. Devenir un lieu où l’on célèbre la vie, où il y aurait des concerts, des expositions, des nuits sacrées. L’essentiel est d’exprimer la vie, car c’est ainsi qu’on peut se mettre à réfléchir sur le sens, et ce n’est que dans cette mesure-là que, à travers des questions, un dialogue peut naître. Il faut créer l’événement, comme Yves Mourousi quand il présentait le journal de 13h.

– Ce n’est pas si facile…

– Cela suppose que l’Église se positionne autrement. François se décentre pour que son message soit entendu. L’autorité de ma parole dépend du lieu d’où je parle. Au lieu de rester en haut de la chaire, ce pape-là est descendu et se met de côté. C’est la raison pour laquelle je lui ai écrit cette lettre. Parce que je l’ai rencontré, et qu’on avait eu une liberté d’échanges.
Être prophétique aujourd’hui est provoquer des événements qui suscitent la question du sens au cœur de la modernité. Sortons des églises, arrêtons de faire du culte pour le culte, ce que Jésus remettait déjà en cause. Allons à la rencontre des hommes, du débat de société sur ce qui fait l’humain, l’avenir de notre société.

Propos recueillis par Frédéric ANTOINE

Daniel DUIGOU, Lettre ouverte d’un curé au pape François, Paris, Presses de la Renaissance, 2018.

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