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Un seul Noël, mais des sens pluriels

Au-delà du fatras qui entoure le moment, peut-
on parler d’une spiritualité de Noël ? Y-a-t-il, d’un côté, la fête païenne
et, de l’autre, la fête chrétienne ? Noël n’appartient- il qu’aux chrétiens qui célèbrent la naissance de Jésus ? Ou est-
ce d’abord, pour une majorité, l’occasion de se revoir en famille ? La dimension consumériste a-t-elle pris le
pas sur sa portée spirituelle ? Deux biblistes, une théologienne et une poétesse proposent leur regard tout en nuances sur une date qui suscite bien des réflexions.

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Noël par Colette Nys-Mazure

Une naissance bienvenue, émerveillante, bouleversante comme le plupart des venues au monde. Mais dans des conditions précaires et difficiles, analogues à celle des camps de réfugiés.

Une naissance attendue depuis des siècles, porteuse de promesse, marquée de signes éloquents, des bergers aux mages, de la lumière à la haine

Pour nous aujourd’hui émergeant lentement et non sans crainte d’un retour de balancier de l’épidémie et du confinement, une provocation à la sobriété dans la fête au partage et à la rencontre plus qu’à la consommation de nourriture et de gadgets, à l’élargissement de la famille proche

Le rapport français Sauvé nous plombe et nous éclabousse ; le spectre d’une nouvelle guerre froide ; tant de scandales et inquiétudes justifiées noircissant l’horizon, tout concourt, semble-t-il à obscurcir la fête à venir. Oserons-nous chanter dans le noir comme font les enfants effrayés ?

Quel alliage subtil de gravité et d’allégresse ? la quête d’une joie imprenable sans aveuglement. Non la nostalgie d’antan mais la créativité pour aujourd’hui. La beauté et la générosité à l’ordre du jour.

Rappelle-toi Péguy

L’Espérance est une petite fille de rien du tout.
Qui est venue au monde le jour de Noël de l’année dernière.
Qui joue encore avec le bonhomme Janvier.
Avec ses petits sapins en bois d’Allemagne couverts de givre peint.
Et avec son bœuf et son âne en bois d’Allemagne.
Peints.
Et avec sa crèche pleine de paille que les bêtes ne mangent pas.
Puisqu’elles sont en bois.
C’est cette petite fille pourtant qui traversera les mondes.
Cette petite fille de rien du tout.
Elle seule, portant les autres, qui traversera les mondes révolus.

******

Cette nuit de Noël,
Tu viens à nous,
les mains pauvres ;
non pas vides,
mais nues.
Sur tes paumes tendues
nous déposons
regrets, rancoeurs et amertumes ;
soupçons et découragements ;

nos peurs et nos innombrables lâchetés.
Plus tard viendront se prosterner à tes pieds
les mages chargés de présents.
Aujourd’hui ta lumière
transfigure nos offrandes sans détour,
ton sourire désarmé les accueille.

Miracle de la naissance
qui remet à neuf.
Tout recommence
dans le mystère, l’espérance
et la joie sans fin.
Colette Nys-Mazure

Noël par Etienne Mayence

Dans notre société sécularisée, la religion est en perte de vitesse. On aurait pu penser que la raison humaniste allait chasser l’ignorance et la superstition. « Malgré les progrès de la science, ce n’est pourtant pas la raison, chère aux Lumières, qui s’impose aujourd’hui dans l’espace public et dans la vie de l’individu. On assiste au contraire à une prolifération de l’ésotérisme, à la renaissance voulue de certaines formes de paganisme et à de nouveaux syncrétisme ». C’est ce que remarque Jean Zumstein, exégète suisse protestant dans son dernier ouvrage : « Sur les traces de Jésus. Un essai de spiritualité chrétienne » . Dans cette grande foire à la recherche de sens, il peut être utile, voire nécessaire, de rappeler les grands axes de la tradition chrétienne qui a façonné notre Occident pendant près de 2000.
Cela peut être particulièrement précieux pour retrouver le sens de la fête de Noël dans notre monde marqué trop souvent par une consommation compulsive, le rejet de l’étranger, un repli sur soi, des fractures toujours plus larges entre les riches, les hyper riches et tous les cabossés de la vie, les appauvris.

Il n’y avait pas de place pour eux à l’hôtellerie
Les évangiles de l’enfance de Jésus que rapportent Mathieu et Luc, peuvent être pour nous de précieuses « réserves de sens ». Ces textes n’ont bien sûr pas la prétention d’être des récits historiques ou des reportages fidèles. Mais ce ne sont pas non plus de Fake News ! Quand nous lisons la Bible, et les Evangiles, la question à se poser n’est pas : « Que s’est-il donc passé ? Jésus est-il bien né à Bethléem ? Dans une étable ou dans une grotte ? La question vraie question : « Qu’a voulu nous dire l’auteur, de Dieu, de la vie, de nous ». Pour l’évangile : « Que veut nous dire de Jésus l’auteur du récit ? »
Pour répondre à la convocation du recensement de l’empereur Auguste, dit saint Luc, Joseph et Marie quittèrent Nazareth pour se faire recenser à Bethléem. On pourrait aujourd’hui cette route en quelques heures s’il n’y avait pas le mur de séparation et le check point à passer. A l’époque de Jésus, quelle expédition ! On descendait de la Galilée des païens à la Judée. Il fallait traverser la région hostile de Samarie ou descendre par la route périlleuse le long du Jourdain.
Arrivé au village, pas de place pour eux à l’hôtellerie, dit encore l’évangéliste. Marie mit au monde son premier né et le coucha dans une mangeoire.
Comment ne pas penser à toutes celles et ceux qui doivent quitter leur pays non plus pour un recensement, mais pour fuir les bombes, les persécutions où la famine. Les récits des réfugiés font froid dans le dos. Il faut traverser des régions hostiles, demander de l’argent à la famille pour payer les passeurs. Faire de centaines de km entassés dans des camions avec juste de quoi ne pas mourir de faim, recevoir des coups ; souvent, en Lybie, passer par la case « prison », attendre des semaines, voire des mois pour trouver une embarcation pour traverser la Méditerranée , au péril de sa vie, et, si tout va bien, accoster en Europe où continue le parcours de combattant dans l’espérance de recevoir un titre de séjour et peut-être une vie meilleure.
Chaque année, la crèche de Noël sur la place de la ville ou du village fait débat. Pas question de mettre sur la place publique un signe religieux, déclarent certains maires en France. Belle hypocrisie ! Dans les grandes villes, il n’est pas rare de voir des familles entières, parents et jeunes enfants, sur le trottoir enroulés dans des couvertures, crèches vivantes de familles venues d’Afrique ou d’ailleurs, sans logement, sans moyens de subsistance. Scandaleuse attitude sans cœur des habitants de Bethléem ? Mais notre Europe paye la Lybie et la Turquie pour qu’ils parquent chez eux les migrants et ainsi se débarrasser d’éventuels arrivants qui pourraient troubler notre confort.
Douce nuit, sainte nuit ? Sainte oui. Douce, cela dépend pour qui. Pour beaucoup, nuit dure, dramatique pour tant de gens. Noël, une fête qui nous provoque à la solidarité dans un monde qui trop souvent nous renferme sur nous-mêmes. Dans une paroisse de Paris, l’équipe d’animation pastorale a créé une crèche originale : Une petite tente « Quechua » que le SDF ou les migrants prennent souvent comme abri. Et à l’intérieur, Marie, Joseph et l’enfant. Belle actualisation de l’enseignent de saint Luc.
St Mathieu dit cela d’une autre manière. Hérode voit dans l’annonce de la naissance du Messie l’arrivée d’un dangereux concurrent. Le dictateur décidé d’éliminer tous les nouveaux nés. Marie, Joseph et l’enfant vont trouver refuge en Egypte. Comme Habtu qui s’est enfui de l’Erythrée à 15 ans pour échapper à la dictature, comme Mohammed, Jasmine et Sofian qui ont échappé à l’enfer de Syrie, comme Schabir qui a réussi à quitter de l’Afghanistan.

Les croyants ne sont pas ceux qu’on croit
Luc et Matthieu sont d’accord : les premiers adorateurs de l’enfant n’étaient pas ceux qui étaient prévus au programme.
Dans le récit de saint Luc, les premiers avertis de la naissance du sauveur, ce n’est pas le grand prêtre, les docteurs de la Loi, experts dans les écritures, mais des bergers occupés à garder leurs troupeaux dans la campagne. Etre berger, ce n’est pas un métier romantique. On dort à la belle étoile. Et surtout on était considéré comme impur. Pas question de faire les ablutions rituelles en pleine campagne, pas question d’abandonner les brebis pour pratiquer le sabbat et se rendre à la synagogue. Pourtant, c’est à eux, nous dit saint Luc, que les anges ont annoncé la bonne nouvelle. Ils sont venus voir et adorer l’enfant.
St Matthieu lui nous signale que des mages venus d’Orient se sont mis en route à la vue de l’étoile. La tradition les a ennoblit et en a fait des rois. L’évangéliste veut souligner que les premiers adorateurs ne sont pas des bons Juifs, croyants fidèles. Au contraire, les scribes et les grands prêtres consultés, personnages honorables s’il en est, s’ils avaient la bonne réponse n’ont pas daigné se bouger. Hérode, le roi des Juifs projeta l’élimination d’un dangereux concurrent. Les mages, ces païens venus de loin, reprirent la route avec empressement.
Quelle leçon ! L’insécurité de notre monde, les inquiétudes pour l’avenir risquent de nous replier sur nous-mêmes. L’autre, l’étranger, pensons-nous, nous menace. Alors qu’ils peuvent être une grande richesse. Nous, chrétiens, n’avons pas le monopole de la vertu. Ce sont les gens de la périphérie qui se sont montrés fidèles à l’Esprit. Construire une société pluriconvictionnelle et pluriculturelle : un défi mais surtout une chance.

La force de la faiblesse
L’ouverture du récit de la naissance de Jésus chez saint Luc est solennelle. Il commence par évoquer les grands de ce monde : L’Empereur Auguste, maître du monde dont les terres s’étendent de l’Europe au Sud de l’Asie avec une partie de l’Afrique. Il veut d’ailleurs « recenser toute la terre » ! Quirinius est gouverneur de Syrie, une des plus importantes provinces romaines, territoire de transition au carrefour de plusieurs mondes : la Méditerranée, la Mésopotamie, la Perse, l’Inde, l’Asie mineure, les terres du Caucase, et l’Égypte. Les peuples sont sous le joug très dur de l’empereur romain. Les impôts sont très lourds. La Galilée est le grenier à blé de Rome.
Mais voilà qu’un sauveur est annoncé. Un sauveur ? Qui donc peut avoir une armée assez puissante pour apporter le salut tant espéré ? Ce sauveur, c’est un bébé emmailloté et couché dans une mangeoire. Et pour qu’on comprenne bien, Luc le répète trois fois ! Quel paradoxe : en bébé, sauveur de l’univers !
C’est plein de sens pour nous. Devant la dictature de l’argent, devant les menaces que fait peser sur l’avenir du défit climatique, devant la pandémie qui n’en finit pas de finir, nous nous sentons impuissants. Que pouvons-nous faire ? Comme un petit bébé couché dans une mangeoire, nos petites actions sont comme le grain de sénevé qui meurt en terre et donne la plus grande des plantes potagères… Monseigneur Romero disait : « Nous plantons des graines de semence qui un jour pousseront. Nous ne pouvons pas tout faire, et le comprendre nous apporte un sentiment de libération. Cela nous permet de faire quelque chose, et de la faire bien. Ce n’est peut-être pas fini, mais c’est un début, un pas de plus sur le chemin, une opportunité de laisser entrer la grâce du Seigneur qui fera le reste. Nous pouvons ne jamais voir le résultat final, mais c’est la différence entre le maître artisan et l’ouvrier. Nous sommes des ouvriers, pas des maîtres artisans, pas des ministres, pas des messies. Nous sommes les prophètes du futur et non de nous-mêmes.

Menus propos à l’occasion de Noël qui vient par jean-Claude Brau

Il règne une surprenante unanimité dans le monde dominé par la culture occidentale : Noël est associé à la joie, la paix et l’harmonie, la détente, la vie familiale, le rapprochement et le réchauffement des relations. Les formes superficielles de ces phénomènes et leurs récupérations commerciales et consuméristes ne peuvent masquer une aspiration profondément enracinée.

Déjà les anciens Romains avaient coutume de fêter la sortie d’une peur archaïque : la lumière allait-elle perdre son combat contre les ténèbres croissantes ? Heureusement, la fin décembre marquait la fin du déclin et des fêtes marquaient l’événement, associées à des cadeaux de friandises et de jouets aux enfants. Sur ce terreau s’enracinera la fête de la naissance de Jésus. Pour les chrétiens, il est la vraie lumière dont la venue est fêtée. Noël gardera un succès populaire plus prégnant que la fête de Pâques, pourtant mémoire explicite de la mort et de la résurrection libératrices de Jésus-Christ.

Les expressions superficielles et la marchandisation de la fête de Noël ne justifient pas, à mes yeux, une vaine guerre contre les aspirations et les sentiments profondément enracinés qui s’expriment alors. Il reste un appel permanent à une joie de la simplicité, au choix de la place des plus fragiles dans la vie sociale, à contre-courant des mécanismes habituels. N’est-il pas significatif que l’art ait plus souvent représenté la visite des « rois » mages que celle des bergers à la crèche ?

Dans leurs récits tout différents de l’évangile de l’enfance, Matthieu et Luc se rejoignent. Ce sont des groupes honnis dans la société qui sont élus comme témoins d’une étonnante bonne nouvelle : dans sa grande fragilité, un enfant né dans un total dénuement incarne l’espoir d’un monde nouveau, qui adviendra par des chemins paradoxaux, y compris par sa mort. Pour Luc, ce sont des bergers qui entendent la nouvelle et voient l’enfant, eux qui dans la société étaient alors considérés comme non dignes de confiance. Mathieu, lui, convoque des étrangers pratiquant un métier interdit par l’AT, des mages, plus disponibles à la surprise de la venue du Messie que les autorités de Jérusalem, politiques et religieuses.

Ce qui, étonnement, fait sens : des exclus montrent le chemin, ouvrent l’avenir pour tous. L’histoire leur a-t-elle emboîté le pas ? Chaque année, la même question est ouverte pour nous : notre Noël nous apportera-t-il la joie des grands prêtres de Jérusalem ou celle des bergers ? La question est ouverte.

Jean-Claude Brau

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