« Je fais Toussaint tous les jours »
« Je fais Toussaint tous les jours »
Il est tellement bon que la Toussaint et le Jour des morts échangent leurs lumières, « comme la lune illuminée de face par le soleil », suggère Sylvie Germain.
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« Venez déjeuner ! » (Jean 21,12)
La Toussaint et le Jour des morts sont deux farines d’un même pain. La Toussaint, une histoire, très ancienne, reste d’une remarquable actualité. Il suffit de penser à l’Ukraine. Ainsi, en Asie Mineure, au IVe siècle déjà, on se demandait comment honorer toutes ces femmes, tous ces hommes martyrisés par la guerre et par les persécutions. Comme il n’était pas possible de donner à chacune, à chacun, un jour de fête, on les a regroupés dans un même album de famille. Et ce fut la Toussaint. Mais la date de la fête variait d’une région à l’autre. À Antioche, en Turquie, c’était le dimanche après la Pentecôte. À Édesse, en Syrie, le 13 mai. Une date que le pape Boniface IV reprendra au VIIe siècle à Rome. Et c’est finalement le fils et successeur de Charlemagne, Louis le Pieux, qui va généraliser la fête et la placer, dès le début du IXe siècle, au 1er novembre.
BRUINE DE LUMIÈRE
Le Jour des morts, c’est presque la même chose. Dès le IVe siècle, il existe un peu partout des jours de prière pour les défunts. Mais ces jours sont très dispersés. Et c’est un moine, Odilon, abbé de Cluny, qui à la jonction des Xe et XIe siècles, va prescrire, pour tout son Ordre, la célébration du Jour des morts le 2 novembre. Et comme l’influence des monastères est très grande, le jour va finir par s’imposer à tout l’Occident.
Marqué par cette proximité historique, le romancier Franz-Olivier Giesbert nous invite à ne pas séparer les deux fêtes. « Je fais Toussaint tous les jours », précise-t-il, car les saints et les saintes de tous les jours jettent un peu de soleil à l’entrée de l’hiver. Ils offrent une lueur, ajoute Sylvie Germain, « dans les ténèbres où nos morts ont disparu ».
Cette bruine de lumière, les disciples de Jésus vont la découvrir après son départ, comme l’évoque si concrètement l’appendice à l’Évangile de Jean. Il est extraordinaire, ce texte. Le miracle du chapitre 21, ce n’est pas d’abord le filet que remplissaient cent cinquante-trois gros poissons et qui ne s’est pas déchiré ! Le premier miracle, c’est la lumière voilée d’une présence qui s’exprime si discrètement au bord de la plage, à travers quelques mots tellement quotidiens : « Eh, les enfants, n’avez-vous pas un peu de poisson ? Venez déjeuner ! » (Jean 21,12)
SE TENIR DANS LE PEU
Que nous disent nos morts aujourd’hui ? Quand apparaissent-ils au bord de nos plages ? Quel signe nous envoient-ils de leur présence ? Comment nous invitent-ils à venir déjeuner ? Bien des poètes que j’ai lus, à commencer par les évangélistes, me répondent tous la même chose : nos morts, nous pouvons les rencontrer, ils nous rejoignent, ils encouragent notre chemin, si nous acceptons de nous tenir dans le peu : un peu de pain, un peu de poisson, un peu de foi, comme un grain de sénevé. « Si peu », dit Jean Grosjean. Il veut dire « tellement ». Car ce peu-là peut déraciner un arbre et lui dire d’aller se jeter dans la mer. L’infime et l’immense sont si proches.
Faire Toussaint tous les jours, c’est aussi jeter sur les morts de l’actualité, parfois si éloignés de nous, un peu de cette lumière reçue en héritage, dont ils ont tant besoin. Dix siècles après l’abbé de Cluny, un moine-poète de Bretagne, Gilles Baudry, nous invite aussi à faire Toussaint tous les jours quand il écrit :
« Si intensément absents que vous êtes
au cimetière nos vivants
de l’au-delà
Pareils aux arbres de l’arrière-été
vous avez pris racines
dans l’invisible
Doucement rayonnants »
Gabriel RINGLET
Gilles BAUDRY, Présent intérieur, Mortemart, Rougerie, 1998. Prix : 17,38€. Via L’appel : – 5% = 16,51€.