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Béatrice DELVAUX : « DONNER ME REND HEUREUSE »

Après en avoir été la rédactrice en chef, Béatrice Delvaux est devenue l’éditorialiste en chef du journal Le Soir, pour qui elle a été en porte-à-porte à la rencontre d’une centaine de Belges, à la veille des prochaines élections. Une occasion de plus, pour cette fille de la terre, d’associer ses valeurs et sa profession.

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« — Pour le journal Le Soir, vous avez été à la rencontre des Belges, en leur demandant s’ils allaient aller voter le 9 juin. Pour une éditorialiste en chef, la démarche est pour le moins originale. Que retenez-vous de cette prise du pouls de l’opinion ?

— En quelques semaines, j’ai vu une centaine personnes. Les résultats de ces entretiens ne sont pas ceux d’un sondage représentatif. Mais ils sont quand même assez équilibrés. La première conclusion ? Les gens ont des choses à dire. Même ceux qui nourrissent des opinions extrémistes, rencontrés dans un café de la chaussée de Mons à Anderlecht : ils disent d’eux quelque chose qu’ils ont perdu, leurs blessures. Quand on les interroge sur leurs moments heureux, leur visage s’éclaire : ils ont soudain l’impression d’être respectés, écoutés. Même ceux qui sont plus privilégiés, souffrent de ne pas être écoutés ou ont l’impression qu’on ne tient pas compte d’eux. La politique les passionne, quoi qu’ils en disent, mais ils ont le sentiment que le monde politique vit dans l’entre-soi et les calculs, et que leur voix se perd à cause des coalitions, des deals entre les partis notamment.

Il y a aussi beaucoup de peurs. Dont celle de la perte de pouvoir d’achat, presque plus présente que celle du changement climatique. On entend aussi un grand sentiment d’isolement. Les gens ont des droits, mais ils ne savent plus comment les exercer, ils sont en manque de relais. Les corps intermédiaires ont disparu. Dans le passé, l’Église, les syndicats, les mutuelles façonnaient l’opinion. Il y avait des lieux où partager une analyse politique. Aujourd’hui, beaucoup se sentent abandonnés face au monde tel qu’il va. Les banques sont fermées. Les distributaires de cash, il n’y en a plus qu’à la poste. Le petit garagiste du coin a disparu. Pour avoir un bon contrat énergie, il faut être super malin. Et si on a des questions sur sa déclaration fiscale, c’est un chatbot qui répondra.

— Alors, que font les citoyens ?

— Ils se tournent vers les seuls qui viennent chez eux leur expliquer le monde, leur dire : « Quand même, tout ça c’est moche.  » Via les réseaux sociaux. Avec la diffusion de fake news qui n’aident personne, mais attisent la colère. Enfin, et cela aussi il faut l’entendre, même pour ceux qui n’en voient pas de près, la question des étrangers, et plutôt du changement de « culture » est présente. Ce qui ajoute à la sensation de perte de repères.
Mais, il y a aussi du bonheur, notamment dans les endroits qui cultivent les associations, le lien social. Comme le villages de Tellin ou en Flandre la Wetstraat d’Anvers, où on sentait les gens beaucoup moins perdus et heureux.

— À partir de ces constats, que peuvent les politiques ?

— L’idéal serait qu’ils se montrent moins centrés sur eux-mêmes et plus sur les problèmes. Ces derniers temps, en se perdant dans des bagarres, ils ont souvent raté une occasion de montrer qu’ils étaient efficaces. Ils n’arrivaient pas à se mettre sur une seule ligne parce que, soudain, l’intérêt du parti et de l’élection à venir devenait supérieur. Une dame m’a dit : « Qu’ils arrêtent de se disputer, parce que c’est indécent.  » Je partage assez bien cette opinion. À un moment donné, il faut tenir compte de l’intérêt supérieur. C’est peut-être naïf, mais nous sommes là aussi pour le rappeler. Dans le contexte actuel, les petites bagarres politiques donnent le sentiment que les élections, ce ne sont pas les programmes, mais les places sur les listes et la mathématique pour être dans une coalition.

Les politiques doivent aussi être encore mieux à l’écoute. Les permanences sociales qu’ils tenaient jadis avaient un rôle, sans doute perverti par le clientélisme. Mais on ne peut pas laisser les citoyens seuls. De même que nous, la presse, ne pouvons pas les abandonner face aux réseaux sociaux. Il faut recréer des lieux où discuter. Les panels citoyens essaient de le faire. Certains politiques estiment que ce moyen n’est pas le bon. Mais c’est déjà quelque chose. Pourquoi tuer ce qu’on essaie de faire si c’est pour ne rien mettre à la place ?

Enfin, ils doivent faire ce qu’ils disent et éviter de grossir des problèmes qui vont dans le sens des extrêmes, sans avoir le courage de défendre un autre point de vue. Par exemple sur la migration. Plutôt que dire qu’on va mettre les étrangers dehors parce que ça fait gagner des points à l’extrême droite, et que des gens veulent y croire, il y a un contre-discours à tenir. Récemment, le quotidien De Standaard disait la même chose en rappelant les bienfaits de la migration. Si on stoppe le flux migratoire, il y a aura des entreprises en faillite. Le problème est global. Suite à la crise climatique, on sera peut-être nous-mêmes un jour des migrants . On ne sera alors pas très contents qu’on nous traite comme on les traite. Il faut essayer de ne pas aller dans le sens du vent parce qu’on veut gagner des voix.

— Les partis politiques trouveront la force d’aller dans le sens de vos recommandations ?

— Je ne veux pas croire qu’il y aurait une fatalité à ce que le monde passe par des horreurs pour peut-être retrouver, si l’état de la planète en laisse l’occasion, un équilibre et en revenir aux valeurs de la démocratie. Comme s’il fallait que celle-ci meure, soit incarnée par d’horribles personnages, que les bassesses de l’âme humaine reviennent au premier plan, pour qu’après on puisse se dire « Plus jamais ça », et qu’on recommence. Je suis assez dévastée que le “plus jamais ça » de notre génération, soit si menacé. Par ma fonction, je me trouve à un poste de combat où on a un rôle à jouer. J’ai parfois peur, une fois retraitée, de ne plus avoir cette protection ou cette prise-là, pour affronter la réalité du monde.

— C’est le retour de l’expression « il faudrait une bonne guerre » ?

— On a l’impression qu’il y a devant nous une sorte d’autoroute inévitable, et qu’on va devoir « y aller ». Qu’a-t-on raté pour que, à un moment donné, on en soit arrivé là ? En quoi ma génération n’a-t-elle pas été assez vigilante sur le climat ? Quand aurait-on dû tirer la sirène d’alarme ? On peut toujours pleurer sur le lait renversé mais maintenant, il faut agir.
Souvent pour ne pas être étouffée par l’angoisse ou le désespoir, je me rappelle cette sagesse paysanne dans laquelle j’ai grandi : si mon père avait regardé l’entièreté de son champ de betteraves avant de commencer à le désherber, il aurait été totalement découragé. Mais s’il y allait ligne par ligne, en fin de compte, il arrivait quand même au bout de son champ. Nous aussi, nous devons y aller ligne par ligne. Traverser.

— Les racines de l’éditorialiste en chef du Soir plongent donc dans le monde agricole…

— Mon père était agriculteur, tout comme mon grand-père et n’a pas terminé ses études secondaires. Jusqu’à sa mort, il nous a dit que c’était dans ses champs qu’il était le plus heureux. Aux Isnes, près de Spy, nous occupions une jolie ferme en carré, dont mes parents étaient locataires. Mon grand-père l’avait reprise en arrivant de Fize-le-Marsal, près de Liège et ma sœur Marie-Claire et moi, avons toujours conservé les souvenirs de cette ferme mythique.
Ma maman provenait d’un milieu très modeste. Son grand-père était de paveur et elle avait perdu sa mère à la naissance. Son père, asthmatique, était resté alité très longtemps mais il en avait profité pour lire le dictionnaire français, alors qu’on ne parlait que wallon chez lui.
Mes deux grands-pères formaient une espèce de tandem dans le village dont l’un était devenu le bourgmestre et l’autre le secrétaire communal : ils avaient un grand respect l’un pour l’autre. Mon grand-père maternel était un homme assez froid, mais très moderne. Il voyageait, avait eu la première moto du village et a émancipé ma maman sur plein d’aspects, ce qui était totalement inédit à l’époque. Il lisait… Le Soir, qu’il étalait sur la table après le déjeûner pour le dévorer littéralement. Il était très fier quand j’y suis entrée.
Jeune homme, mon grand-père paternel avait combattu dans les tranchées à l’Yser en 1914 et en était revenu totalement brisé. En 40, alors qu’il était fermier aux Isnes, tous les matins, il faisait cuire des pains qu’il donnait à ses deux petites filles avec pour mission de distribuer des tartines à tout qui viendrait demander à manger à la grille de la ferme. Plus tard, ce geste a eu des répercussions. Dans les années 60, l’avenir s’est obscurci pour mes parents : le propriétaire avait repris notre ferme, nous mettant quasi à la rue, avec peu de ressources, et un papa sans diplôme. Un ami d’enfance lui a proposé de reprendre à Spy un commerce de charbon qu’il pourrait transformer en exploitation agricole. Mon père a constaté très vite que des vieilles dames du village lui commandaient illico leur charbon en lui disant : « votre papa nous a aidés pendant la guerre, c’est notre tour de le faire. »
Mon père, Marcel, était un homme très joyeux, modeste et doux. Une sorte de bonté incarnée. L’ouverture aux gens lui était naturelle : il les aimait profondément. Cette certitude familiale que quand on fait quelque chose de bien, il arrive toujours quelque chose de bien, a été extrêmement fondateur pour moi.

— Votre père est passé du statut de fermier à celui de charbonnier : vous avez vécu aisément ce changement ?

— Dans ces villages, à l’époque, être fermier était au top de l’échelle sociale. À l’église, mon grand-père bourgmestre avait son nom sur les chaises du premier rang. Marchand de charbon, c’était autre chose. Mais je n’en ai jamais été consciente car mon père a assumé totalement ce changement de statut. Nous avons appris bien plus tard qu’aux dîners des fermiers de la région, il tirait au maximum sur ses manches de chemise pour cacher le charbon impossible à éliminer de ses mains. Pour nous, ce commerce était très joyeux : il y avait tout le temps des gens qui sonnaient, qui entraient. L’hiver, c’étaient les livraisons de charbon et de mazout. L’été, c’étaient les récoltes, les moissonneuses, on allait à vélo porter les bières à la campagne. J’ai un souvenir magique des escourgeons, des champs de betteraves.

— … Et de la vie au village ?

— À la maison, on était plutôt catholiques, on allait à la messe tous les dimanches. Normalement, j’aurais dû opter pour l’école catholique en arrivant à Spy. Mais le bourgmestre socialiste de la commune nous a dit que l’école prendrait son charbon chez nous si j’y faisais mes primaires. C’est ce qui s’est passé, vu notre situation financière. J’ai alors découvert le monde de Peppone et Don Camillo. Le village était divisé en deux clans qui normalement ne se rencontraient pas. Les élèves de l’école communale étaient envoyés aux enterrements communaux pour faire nombre et je n’ai découvert les filles de l’école catholique qu’au catéchisme. Mes parents étaient croyants, mais très critiques envers l’institution « Église », tout comme envers les partis politiques. Ils votaient plutôt pour des personnalités. Moi, j’ai su très tôt qu’il y avait des socialistes et des catholiques, des croyants, des non-croyants, réalisant au final par mon expérience, que c’était possible et très riche de mélanger les deux.

- Une sorte de pluralisme avant la lettre…

 Oui, et qui s’est concrétisé surtout via ce village où tous les milieux sociaux se côtoyaient et se mélangeaient. De nos jours, les gens se regroupent par origines, ou par classe sociale, on recherche ce qui nous ressemble. Or là, c’était une espèce de diversité et de proximité magnifiques. Je pouvais citer tous les noms des habitants de chez moi à l’école, rue après rue. C’était joyeux. Mes amies d’enfance sont de Spy, la fille du vétérinaire, la fille du boucher… Nous avons toujours des liens très forts.

Lorsque je suis allée au catéchisme, un nouveau vicaire, Michel Vannoorenberghe venait d’arriver, un jeune flamand, dont les parents étaient de petits agriculteurs. Il était très engagé et moderne dans sa façon de concevoir la religion mais aussi l’ensemble de la société. Il a développé une JOC très militante mais aussi une communauté de laïcs très vivante et nombreuse. Il nous a fait réfléchir, casser les codes, nous rebeller, mais aussi nous amuser, rire, danser. C’était la gauche militante, chrétienne mais très ouverte. J’ai eu une chance inouïe de rencontrer ce prêtre, opposant déclaré et actif à son évêque namurois Léonard, pourfendeur des bourgeois égocentrés et qui nous a montré qu’on devait être critiques de tout pouvoir - Eglise, argent.. -. Comme l’acteur Bouli Lanners, je trouve le texte des béatitudes extrêmement fort, comme le personnage de Jésus : un militant qui boute les gens du temple où l’argent n’a pas droit de cité…

Je m’en suis rendue compte très tard mais ce prêtre, Michel, a joué un rôle important dans certains de mes combats, comme Monique Fiévet, professeure de latin et de français à Sainte Marie à Namur, passionnée par Camus et militante Amnesty, encore aujourd’hui. Elle nous a fait jouer Elle lui dirait dans l’île, la pièce de Françoise Xenakis, transmis son amour de Robert Desnos et Henri Michaux. Des mondes s’ouvraient à nous. A moi.

La troisième personne absolument clef à l’époque est ma sœur Marie-Claire. Elle avait cinq ans de plus que moi et m’a fait découvrir tant de choses : son travail de fin d’année de rétho m’a branchée pour toujours sur les journalistes du Watergate, les livres qu’elle ramenait à la maison - Siddhartha, le roman philosophique de Hermann Hesse, Ainsi parlait Zarathoustra, de Nietzche -. Elle était intellectuelle, raffinée, très informée. Comme professeur de maths aux Aumôniers du travail, à Charleroi, elle avait lu le Coran et suivi des initiations à l’islam pour pouvoir comprendre ses élèves musulmans.

— Et du côté journalisme ?

— J’avais un oncle et une tante correspondants pour Vers L’Avenir. François Pouillon et Irène Delvaux étaient des figures locales cruciales. La semaine François était instituteur aux Isnes, son épouse faisait l’école des devoirs et, tous les week-ends, lui gérait les résultats sportifs de la province de Namur tandis qu’elle courait partout en reportage. Mon oncle a inspiré Benoît Mariage pour le personnage de Benoît Poelvoorde dans Les convoyeurs attendent. Ils m’ont quelques fois emmené avec eux, je me rappelle d’une pièce de théâtre à la ferme à Emines, des choses comme ça. L’idée m’est-elle venue de là ? Possible.

— Côté études, vous vouliez vous préparer au journalisme, mais, afin d’entrer dans la profession plus facilement, un professeur des facultés de Namur vous a incité à plutôt prolonger vos études en économie au terme de vos candidatures en sciences politiques…

— J’ai suivi l’idée aussi parce que le côté “village” de la Fac de Namur me plaisait, avec des professeurs très accessibles et humanistes, et des copains fabuleux. A la fin du deuxième bac, j’ai fait avec six autres étudiants une immersion de sept semaines en Inde avec un professeur d’économie qui voulait à la fois nous faire découvrir, mais aussi savourer le pays. De quoi amortir le choc. C’était assez magique mais aussi le but de l’université était de faire de ses universitaires des « honnêtes hommes et femmes ». Pour mon mémoire, qui portait sur la conditionnalité des prêts du Fonds Monétaire International aux pays en développement, j’ai passé quatre mois au FMI à Washington où nous étions accueillis par l’administrateur belge Jacques De Groote.
J’ai reçu tant de « cadeaux » de la part de personnes si diverses qui m’ont fait accéder avec une telle bienveillance à des lieux, des milieux qui étaient loin de moi. Lorsque je suis arrivée au Soir, quelques mois après avoir été diplômée, j’ai vécu la même expérience. Un hasard incroyable et un ami formidable ont rendu mon rêve de journalisme réalisable quasi immédiatement. Pendant l’été, la cheffe du service économique Catherine Ferrant proposait à des étudiants en Sciences Eco d’écrire un article sur leur mémoire pour « remplacer » les journalistes alors en vacances. Un de mes amis, contacté, a suggéré mon nom. J’ai écrit cet article que j’ai porté moi-même au Soir et Catherine Ferrant qui était la bienveillance incarnée, m’a proposé un stage. Au terme de celui-ci, j’ai commencé à faire des piges combinées à un contrat de chercheuse à l’université de Namur, puis j’ai été sélectionnée pour un Summer Internship au FMI. A mon retour de Washington, en décembre 1984, j’entre définitivement au journal.

Cela me ramène à cette devise « quand on fait quelque chose, il arrive quelque chose ». J’ai posé alors mes valises au Soir et je bénis le ciel de n’avoir jamais dû changer de journal, et de métier. J’ai pu tout faire – journaliste, cheffe de service, rédactrice en chef, éditorialiste en chef - : magnifique ! J’ai toujours beaucoup travaillé et je suis très enthousiaste mais pour le reste, de bonnes petites fées se sont à chaque moment penchées sur mon berceau.

Le journalisme au quotidien, je suis faite pour ça : le deadline, le brouhaha, le côté famille… Je dois tant à mon premier rédacteur en chef, Yvon Toussaint, le plus généreux des égocentriques et le plus féministe des machistes, un grand journaliste qui nous a inculqué le principe fondateur de l’indépendance. Un mix d’exigence, de plaisir, d’ambition et de générosité, un charisme énorme. Il y a eu aussi Pol Mathil, un journaliste brillant qui vivait au rythme du monde après avoir fui la Pologne antisémite. Quand je suis devenue rédactrice en chef, en 2001, ce magnifique mentor m’a dit : « Béatrice, un journal, cela se danse ». C’est vrai pour toutes les organisations. Quand dans une équipe, tout le monde fait en sorte que "ça se danse", on est gagnant.

Avant cela, en 1990, le rédacteur en chef de l’époque Guy Duplat me nomme cheffe de l’Economie. C’était une équipe très soudée avec beaucoup d’autonomie, d’appétit, qui a beaucoup bossé et s’est beaucoup amusée. Jusque-là l’économie ne passionnait pas grand monde, mais après 1988 et l’OPA de Carlo de Benedetti sur la Société Générale de Belgique, le journal a décidé de développer cette matière. J’ai couvert les suites de la vente de la Générale au groupe français Suez, les stratégies d’Albert Frère et la cession des « bijoux de famille » belges à l’étranger.
Je crois que, si je devais recommencer quelque part, c’est là, dans le suivi d’un dossier à rebondissements : c’était tellement jouissif de tisser son réseau d’informateurs, de recouper les infos, d’analyser les enjeux…On pouvait tout faire : écrire des portraits, avoir des scoops, décrocher des interviews, relier les problèmes entre eux, examiner la santé du capitalisme belge. Cela va déboucher in fine sur un livre « Le Bal des Empires » chez Racines (« Zes Huwelijken en een Begrafenis » chez Lannoo) » coécrit avec mon collègue du Standaard Stefaan Michielsen. C’est le journaliste sportif Philippe Vande Weyer, alors mon mari, qui m’a ouvert les yeux sur la nécessité et les bénéfices de travailler en duo avec un collègue flamand. Grâce à Stefaan, j’ai découvert le monde économique flamand, la problématique à l’œuvre au nord du pays face à une Générale de Belgique trop francophone. Quand le livre est sorti, se produit un bouche à oreille incroyable. Ce fut un beau succès. On m’a alors proposé de devenir la rédactrice en chef de l’Écho de la Bourse.

— Il y a de quoi hésiter…

— J’étais très honorée, même si je n’avais jamais envisagé ou ambitionné d’occuper un tel poste. Toute une saga prend place, avec notamment le déclenchement d’une crise soudaine interne au Soir. Un nouvel administrateur-délégué, Bernard Marchant, y est nommé, et me demande de devenir rédactrice en chef du Soir, recoupant alors le désir de la rédaction. Je connaissais mes fragilités personnelles, j’avais un petit garçon que je n’avais pas beaucoup vu pendant que j’écrivais mon livre et que je suivais les péripéties de la Générale de Belgique. De plus, mon mari était journaliste sportif – ce qui voulait dire qu’on se partageait entre semaine et week-end -, en plus dans le même journal. Avant d’accepter ce défi, j’ai fait un travail d’introspection pour être certaine que mon « oui » soit un vrai oui, et que je puisse assumer ce qui m’attendait. Et je suis devenue rédactrice en chef…

— Pendant dix ans…

— Dix ans tellement formidables, privilégiés, avec le soutien de tant de journalistes et surtout de mon merveilleux rédacteur en chef adjoint Luc Delfosse. Mais au terme de cette période, j’avais l’impression d’être au bout de mon chemin. J’avais du mal à faire tourner les équipes dans un contexte très difficile de baisse du tirage papier et en pleine arrivée d’internet. C’était mieux que je m’arrête. Bernard Marchant a essayé de me retenir, mais j’étais persuadée que je n’étais plus la personne pour le « job » et que la rédaction était en demande d’un nouveau regard, d’une nouvelle énergie. Bernard Marchant s’est alors dit, au vu des mutations fondamentales de la presse écrite, que trop de défis pesaient sur les épaules du rédacteur en chef : porter à la fois la gestion rédactionnelle, la représentation, l’écriture des éditos et la gestion des équipes. Il m’a alors proposé d’occuper un poste créé pour l’occasion, et qui s’inspirait de ce qui se faisait en Flandre où l’éditorialiste, comme Luc Van der Kelen au Laatste Nieuws n’était en fait pas le chef de la rédaction. En quelques minutes, a été créé le titre d’ “éditorialiste en chef”. Certains m’avaient dit que ce ne serait pas gagné de retourner sur le « tarmac ». Mais les équipes de rédaction et mon successeur Christophe Berti, ont été formidables. Le Soir a vraiment été très gracieux et généreux avec moi.
Au départ, écrire les éditos ne m’était pas naturel – j’aimais surtout traquer l’info - mais le rôle s’est construit avec les équipes et avec toujours une énorme bienveillance, une énorme générosité à tous les étages. J’ai eu vraiment beaucoup de chance.

— Cela a aussi permis de créer une identité, une représentation spécifique, à l’extérieur, de ce qui était Le Soir.

— Il y a peu de personnes qui, à l’instar du rédacteur en chef Christophe Berti, auraient bien vécu cet attelage, ce duo. C’est remarquable. Christophe est un excellent gestionnaire d’équipe, de projets, bien plus efficace que moi. C’est un grand rédacteur en chef, qui bénéficiant de la vision, l’audace et du soutien de notre éditeur Bernard Marchant, a placé le journal dans la modernité, avec cette symbiose de tous les services autour d’un projet que la crise internet a permis de mieux redéfinir : on s’est concentré totalement sur le contenu, le fond, l’investigation, la valeur ajoutée. Notre spécialité et notre rôle étaient devenus évidents pour tous, et essentiel, et payant : produire le contraire de la fake news. Merci, Trump. Le Monde, le Guardian, le New York Times se sont refait une santé éditoriale et donc financière en partant de leur core business et en retournant à leurs fondements : « porter la plume dans la plaie ».
Quand j’étais rédactrice en chef, nous avons traversé une décennie de transition très difficile, nous battant pour le maintien d’un quotidien généraliste de qualité, à large diffusion. Le Soir est alors passé en souffrant de 120 000 à 70 000 exemplaires vendus par jour. Mais peut-être fallait-il faire ce trajet pour, après, renaître autrement, et plus forts. Au final, l’internet conjugué aux investissements dans les équipes et la qualité des contenus nous a aidé et boosté. Notre diffusion est très large, nos lectorats rajeunis. En « produisant » de la news de qualité tout en gardant et chérissant les fondements du Soir, nous n’avons jamais eu autant d’abonnés (majoritairement digitaux désormais) et d’audience qu’aujourd’hui.

— C’est en devenant éditorialiste que vous avez pu le mieux appliquer les valeurs que vous portiez depuis votre enfance, ou bien avez-vous dû porter les valeurs du journal qui vous emploie ? Qu’avez-vous fait de votre vision du monde ?

— J’ai eu la chance inouïe que mes valeurs aient tout à fait correspondus à celles du Soir. Quel bonheur de se trouver dans un endroit totalement en phase avec ce qu’on est ! Chaque fois que je fais un speech à ce propos, je suis fière et émue. Récemment aux étudiants de l’École Royale militaire, j’ai raconté l’histoire du journal, notre indépendance, l’idéal progressiste qui nous a mis en première ligne des combats pour l’euthanasie, l’avortement, contre l’extrême droite. L’histoire du Soir est cardinale dans notre travail au quotidien : Emile Rossel a fondé un journal neutre et à la portée de tous pour se dissocier des journaux financiers et politiques de l’époque. Le premier rédacteur en chef D’Arsac a, le premier en Europe, publié les opinions des opposants de Mussolini parce qu’il était conscient des dangers du fascisme. En 40, c’est la jeune actionnaire Marie-Thérèse Rossel qui s’opposera aux Allemands et vers la fin de la guerre, Le Soir sera le support d’un acte inédit et très fort de la résistance. Dans les années 80, nos grands reporters Colette Braeckman et René Haquin ont fondé la première Société des Journalistes du pays. Et c’est comme cela tout du long.
Jeune journaliste, je n’ai pas eu à me poser de question : ici, rue Royale, on ne se fait pas influencer, on ne travaille pas sur ordre, on est indépendant. Yvon Toussaint va bétonner cette figure du journaliste comme un quatrième pouvoir qui, avec des valeurs déontologiques profondes est au service du monde, de la démocratie, des opprimés. Etre journaliste honneur est un honneur absolu. Lorsque j’ai été nommée rédactrice en chef, j’ai eu cette phrase psychanalitique : « Le Soir, c’est ma maison »

— Vous ne vous êtes jamais sentie en porte à faux entre vos idées personnelles et celles du Soir ?

— Non. Et je n’ai jamais eu le sentiment qu’on voulait me forcer la plume. Quand j’étais rédactrice en chef, j’ai insisté pour que la charte rédactionnelle du Soir évoque un «  journal progressiste  » car je voulais que les journalistes se sentent au service d’idéaux, de principes mais pas d’un parti ou d’une organisation. On ne rend pas service aux valeurs qu’on promeut en défendant les structures qui s’égarent. On doit garder cette distance, et le journal a été pour moi le garde-fou absolu pour être à la hauteur de ces valeurs.

— Le Soir existe grâce à son éditorialiste et à ses opinions ?

— Le Soir existe par son histoire, sa rédaction et surtout la force et la pertinence des informations qu’il publie. L’éditorial n’est pas l’élément le plus puissant du journal. L’histoire le prouve d’ailleurs, quel que soit le titre, à part par exemple le J’accuse de Zola. On ne sait aujourd’hui plus qui était l’éditorialiste du Washington Post lors du Watergate, mais on connaît Woodward et Bernstein... On ne sait pas qui était l’éditorialiste du New York Times quand il y a eu l’affaire Weinstein mais on a consacré un le film aux deux jeunes femmes qui l’ont révélée… Et ce n’est pas l’éditorial du Monde pour l’affaire du Rainbow Warrior mais l’investigateur Edwy Plenel. Le véritable pouvoir dans un journal, sa puissance et sa légitimité viennent de l’enquête et des faits qu’elle établit.

—Mais l’opinion c’est l’éditorialiste...

— Oui. Et non : je n’écris pas l’opinion de Béatrice Delvaux, mais l’opinion du Soir. Ce qui veut dire qu’en amont, je discute avec les journalistes qui travaillent sur le sujet du jour, le chef de service et le rédacteur en chef. Quand j’écris un long texte après un an de guerre en Ukraine par exemple, c’est sur base d’une réunion de tous les services concernés qui détermine une trame commune. Et puis seulement j’écris un texte qui avant publication, est relu par quatre ou cinq personnes. Le processus est très collectif. Il se fait que je le porte, et encore pas toujours : de plus en plus de jeunes plumes prennent le relais. Mais qui que ce soit, ce doit être la position du journal. Parfois, je pourrais avoir envie de « frapper » plus ou moins fort, mais sur le fond, les mêmes grandes lignes servent de balises : anti extrême, en défense de la démocratie, des droits humains, des plus faibles, contre les inégalités et défendant la plus-value de la Belgique dans un système comme le nôtre.
Notre rôle est celui d’un quatrième pouvoir, un contre-pouvoir. Ou comme l’écrivait le journaliste Albert Londres : « Notre métier n’est pas de suivre les processions avec des corbeilles de fleurs, n’est pas de faire plaisir ou de faire du tort, mais de porter la plume dans la plaie.  » J’adore quand je dis ça. Ou cette autre phrase d’un éditeur : « Une information est quelque chose que quelqu’un vous empêche de publier. Tout le reste est de la communication.  »

— Comment une éditorialiste en chef voit-elle les grands enjeux actuels ?

— En étant habitée d’une forte préoccupation, d’une grande tristesse et animée par un grand combat sur la manière de préserver la démocratie : comment nous pouvons contribuer à faire battre les extrêmes et la polarisation en retraite ? Avec aussi une grande humilité pour tenter de comprendre. Quand je fais du « Porte à porte » avant les élections dans six localités francophones et deux flamandes, quand je demande aux habitants pour qui ils vont aller voter et quand je passe du temps avec eux, cela répond à la volonté du journal de renverser la pyramide et de retourner à l’écoute : le fossé entre les citoyens et les politiques est-il important ? C’est une illustration parmi d’autres de ce désir de casser la distance entre le monde et nous qui l’observons et le racontons.

— C’est votre idée ?

— C’est l’envie profonde du journal, mais cela répondait aussi à mon désir de « sortir » de ma chaire de vérité et de la case de l’éditorial. Je réalise une partie des interviews « Racines élémentaires », je donne beaucoup de conférences, j’écris pour De Standaard, je suis présente sur la Première en radio, mais je voulais aller vers du plus « profond », dans la lignée d’un Arnaud Ruysen à la RTBF par exemple : passer du temps long et en contact direct avec la société. Je ne voulais pas que le 9 juin prochain en voyant certains résultats électoraux, nous nous disions que nous, les politiques et les journalistes, aurions dû plus écouter « les gens ». Le concept du Porte à porte est né de cela. Ce fut formidablement intéressant. Et pour moi, un superbe break, un plein d’énergie, une re-légitimation.
En parallèle, je continue à suivre la Flandre de très près : c’est très important, après la grande opération « Nord Sud » que nous avions menée avec De Standaard lorsque j’étais rédactrice en chef, de maintenir des liens qui me passionnent et m’enrichissent. Le tout cela avec un intérêt profond pour la culture dont je ne suis pas une spécialiste, mais pour le plaisir qu’elle procure mais aussi la grille de lecture formidable qu’elle donne à l’actualité. La culture est un endroit où on se console, où on comprend, qui éclaire différemment et mieux l’autre, car les livres, les films, les œuvres d’art nous permettent de nous mettre à sa place, de partager sa vie, ses émotions, ses désarrois.

— Couvrir la culture , ce n’est donc pas un refuge ?

— Ah non, j’adore ! Pour avoir du plaisir et aussi parce que cela éclaire, approfondit et agrandit la connaissance du monde, la manière de voir le monde ou de le percevoir. C’est aussi un lieu qui crée de l’empathie par rapport aux problèmes du monde. Je mène nombre de projets avec les théâtres, les lieux et les événements culturels. Ce sont des partenaires évidents. Les interviews « Racines élémentaires » sont dans le même esprit. C’était au départ une série d’été via laquelle je voulais comprendre les ressorts de personnages qui me fascinaient. « Comment êtes-vous devenue ce que vous êtes aujourd’hui ? », je mourrais de désir de poser cette question à la chorégraphe Anne Teresa De Keersmaeker. Ce fut ma première « Racine élémentaire » - elle a duré deux jours et depuis dix ans, avec mon partenaire Nicolas Crouse et tant de journalistes du Soir, nous ne nous lassons pas de poser cette question, encore et encore.

— Qu’est-ce qui vous fait vous lever le matin ?

— Ce que je fais. Tellement passionnant, juste incroyable. Le Soir ouvre tellement de portes, tout devient possible. Cette capacité de lire, de comprendre, d’avoir accès, de découvrir en pouvant, en plus, toujours être un peu étudiant. Dans le journalisme, il y a une énorme liberté de regarder le monde et j’ai cette chance de pouvoir le faire en revendiquant des valeurs depuis ce journal qui en a fait son cœur et sa fondation. J’ai ce privilège. Et puis il y a l’écriture : écrire, être dans une rédaction, m’aident à traverser le monde qui va mal, ou la vie quand on a des chagrins, et de grands bonheurs.

— L’écriture aide à traverser ?

— Une rédaction est un endroit extrêmement chaleureux, protecteur, transcendant : la coque de l’arche de Noé. Les tours s’effondrent à New York, des attentats frappent Bruxelles, mon père meurt, ma sœur aussi, mais il y a une actualité, il s’est produit quelque part quelque chose, et nous devons écrire, raconter, produire. Le 22 mars 2016, jour des attentats, le rédacteur en chef Christophe Berti, m’a laissé carte blanche. A alors jailli de moi une « Lettre à mon fils et à ma fille », nourrie par le livre en forme de message fataliste du journaliste noir Ta Nehisi Coates à son fils, mais aussi par une conversation que j’avais eue, grâce à vous Frédéric, avec des étudiants du bachelier en communication de l’UCLouvain. Je leur avais dit à ma grande surprise, quelques jours avant les attentats « Je m’excuse de vous laisser ce monde-là. » Et donc, le 22 mars, j’ai écrit d’un jet, en apnée et cela m’a fait un bien fou... Le retour des lecteurs fut inouï, et a bouleversé ma vie. Quand on donne, on reçoit. Toujours. Pourquoi ne pas donner ? Moi, cela me rend heureuse.

— Donner est ce qui vous fait vivre ?

— Cela peut paraître prétentieux de le dire, mais oui, quel bonheur de pouvoir rencontrer des gens, partager des enthousiasmes, des questions, suivre sa curiosité, entrer en contact avec la vie des « autres », quels qu’ils soient.
Tout demander, douter, vérifier et puis écrire dans le « cadre » du journal : là réside la force du Soir qui m’a portée durant 40 ans. Le journal nous rend humbles parce que nous sommes au service d’une histoire, d’un collectif et de valeurs qui se rappellent toujours à nous.

— Un regret, quand même ?

— J’aurais dû être plus présente pour mon fils, Maxime. Aller le chercher à l’école, mieux l’écouter, mettre des limites à l’idée qu’il n’y a qu’une chose qui n’attend pas : l’info.

— Quelque chose que vous vouliez faire et n’avez pas fait ?

— Aller davantage voir le monde. Cela m’aurait permis de mieux me rendre compte de ce qu’il est, de sa richesse. « Les carnets noirs » de Colette Braeckman m’ont encore plus fait regretter trop d’années de « chefferie ». Je le répète aux jeunes aujourd’hui : sortez, allez mettre le nez dehors, ici en Belgique ou très loin, peu importe.

— S’il y avait un message que vous vouliez transmettre au monde politique, que leur diriez-vous ?

— Les citoyens ont besoin des politiques qui sont utiles. Ils le font sans doute chacun à leur manière, mais je pense qu’ils devraient renverser le poids du parti et des jeux de pouvoir. Beaucoup d’organisations, des médias aussi meurent ou périclitent parce que leurs dirigeants sont trop éloignés de l’essence même de leur mission. Comme me l’a dit un jour le porte-parole d’un ministre, les hommes et les femmes politiques ne trébuchent pas sur de gros dossiers, mais parce qu’ils regardent oublient de nouer leurs lacets. Il était temps pour moi aussi de me rappeler que je devais nouer mes lacets… et de faire ce porte à porte.

— Et aux gens qui sont dans les médias aujourd’hui, que diriez-vous ?

— Ne faites pas ce métier si vous n’êtes pas dans les bonnes conditions d’éthique, de déontologie et dans une communauté de valeurs avec les actionnaires, les directeurs et les rédactions en chef. Ne le faites que si vous avez l’impression, au jour le jour, que vous pouvez valider cette phrase d’Albert Londres citée précédemment. Les journalistes sont là pour éclairer la vérité et empêcher les abus de pouvoir. Et pour cela, il faut être dans un organisme indépendant et courageux, avec un équilibre financier qui permet de ne pas céder aux pressions. Il faut aussi éviter tout conflit d’intérêts : on ne peut servir l’info et d’autres « maîtres ».

— Si vous rencontriez Béatrice Delvaux, que lui diriez-vous ?

— Tu as eu beaucoup de chance et tant de personnes merveilleuses autour de toi qui t’ont permis de ne pas t’égarer.

Propos recueillis par Frédéric ANTOINE. »

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