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Débusquer et comprendre les dominations - GUY BAJOIT VEUT AIDER LES ACTEURS EN LUTTE

Dans un ouvrage dense, mais didactique, Guy Bajoit (sociologue belge) resitue les évolutions du capitalisme et parcourt les conditions de réussite – voire d’efficacité - des mouvements sociaux qui veulent le combattre. Un vrai manuel pour comprendre les luttes d’aujourd’hui.

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« La rencontre avec les étudiants étrangers m’a amené à me questionner sur la manière de faire mon métier. Avec la sociologie, j’ai voulu comprendre les formes de dominations sociales et pourvoir lutter contre elles. J’essaye de mettre cela en pratique et par conséquent de donner à un sens à mes recherches. Je ne travaille pas pour n’importe qui, mais surtout pour des acteurs qui ont des raisons de lutter contre les diverses formes de dominations. La sociologie peut les aider à mieux concevoir leur lutte et obtenir des résultats meilleurs. »
A 84 ans, ce professeur émérite de sociologie dans divers instituts de l’UCL (FOPES, Institut d’Étude du Développement…) poursuit son inlassable travail de recherche. Engagé, se définissant de gauche, il botte en touche sur la question de l’équilibre entre le statut de chercheur et celui de militant. S’il a d’abord été ingénieur commercial, c’est ensuite en découvrant les questions de développement, au travers de son poste de directeur financier à l’UCL (encore à Leuven) qu’il bifurque fin des années soixante vers la sociologie. Après une carrière bien remplie, pensionné depuis 2002, il continue cependant « à travailler comme avant », sourit-il.

CLASSE PRODUCTRICE ET CONSOMMATRICE

Dans son dernier ouvrage Le capitalisme néo-libéral, le chercheur construit sa réflexion par étapes, engrangeant les définitions et les clarifications pour permettre au lecteur de le suivre dans ses raisonnements.
« Les rapports de classe sont vieux comme le monde, note-t-il. Il y a toujours eu dans certaines parties du monde des relations entre des gens qui n’avaient pas d’autres choix que de continuer à produire et à travailler pour enrichir d’autres qui s’appropriaient cette richesse et qui la géraient à leur gré ».
Mais les classes sociales ont évolué. « La classe ouvrière a été productive et la classe bourgeoise a été gestionnaire. Depuis l’arrivée du néo-libéralisme, ces classes ont changé, il faut donc trouver les mots qui conviennent pour le dire.

Même si son propos génère parfois des incompréhensions, Guy Bajoit insiste. « Je continue à utiliser la méthode marxiste en essayant de voir aujourd’hui qui est dominant et qui est dominé. Les humains sont inépuisables pour trouver les raisons de faire travailler les autres pour eux-mêmes. Aujourd’hui, c’est pour cela que l’on dit « néo-libéralisme », c’est une réactivation d’un vieux modèle qui remonte au moins à la main invisible du marché et à Adam Smith. La nouvelle manière de faire travailler les gens pour s’enrichir, c’est de manipuler et de créer les besoins de consommation et de les endetter. Pour qu’ils consomment comme ils voudraient, ils n’ont d’autres choix que d’accepter les conditions nouvelles de production. La classe productrice est devenue une classe consommatrice. » L’évolution est profonde, puisque auparavant ce n’était pas entant que consommateur que les classes dominées étaient exploitées, mais en tant que travailleurs. « J’essaye de démonter ce changement. Les gens de gauche ont un mal fou à accepter l’idée que il faut dépasser Marx, reprendre sa pensée et l’appliquer à une époque où les réalités sont devenues tellement différentes que les rapports de classe ne sont plus les mêmes et qu’il faut donner un autre nom aux classes sociales. Bien sûr, de tous temps, il y a eu des travailleurs, que vous preniez les Grecs, les Romains, le Moyen-Âge, … La question est de savoir ce qui vous oblige à mettre votre force de travail à disposition d’une classe dominante ? Si c’est parce que vous êtes privé de moyens de production, alors c’est bien le capitalisme industriel de Manchester que Marx a analysé de manière exacte en 1850. Mais moi, j’observe la Belgique et le monde en 2021. Ce n’est pas la même chose. Il y a une sorte de conservatisme de la gauche qui m’étonne, sans trop m’étonner… Des gens continuent à croire ce qu’ils croyaient. C’est plus facile. J’ai parfois heurté des sensibilités.  »

MODÈLE SUBJECTIVISTE

Guy Bajoit analyse longuement le passage du capitalisme industriel de l’État-nation vers le capitalisme néo-libéral mondialisé contemporain. Tout en étudiant un autre passage, celui du modèle culturel progressiste de la première modernité subjectivisme actuel qui glorifie l’individu acteur et sujet de lui-même et acteur autonome de sa vie personnelle. Et qui, selon lui correspond à l’utopie d’aujourd’hui.
«  L’utopie repose sur le modèle culturel propre à chaque époque. Elle a été civique chez les Grecs, aristocratique chez les Romains, chrétienne au Moyen-Âge, progressiste pendant la modernité. Le progrès était une magnifique utopie : croire que demain serait meilleur qu’aujourd’hui grâce au travail, à la science et à la technique. »

Si tout le monde peut croire dans un modèle culturel, il n’en va pas de même pour l’idéologie. « Les patrons, comme les ouvriers, croyaient au progrès même si les interprétations du même principe de sens étaient différentes. Dans le modèle subjectiviste, deux interprétations différentes existent. Pour la classe dominante, il faut être CCC : un bon consommateur, un bon compétiteur, un consommateur connecté sur le net et sur les écrans toute la journée : ‘C’est cela que nous voulons que tu sois, parce que cela nous enrichit et c’est cela qui te fait travailler…’. Pour les autres, au contraire, être sujet cela veut dire : soit toi-même, sois heureux dans ton corps, dans ton cœur, dans ta tête… Choisis ta vie, décide de ce que tu veux faire, gagne-là tout de même si possible car si tu ne la gagnes pas tu vas dépendre de la collectivité… » Ce sujet CCC, c’est l’interprétation par les néo-libéraux de l’utopie du sujet. « C’est une idéologie, pas un modèle culturel. Je tiens à cette distinction » poursuit le sociologue.

Et vivre dans ce monde-là est bien compliqué… Il faut être en bonne santé, il faut être jeune, il faut réussir son couple, …
Les injonctions sont terribles. Mais les contraintes également. « Comment être autonome dans un monde comme cela ? interroge Guy Bajoit. Un monde qui leur tombe dessus, qui les surveille, qui les contrôle partout, qui les suit partout …. »

LES EUPATRIDES

Guy Bajoit va pourtant encore plus loin, en proposant de remplacer l’utopie par l’eutopie. En grec, le « u » c’est « nulle part » ; et le « eu », c’est « heureux ». « Les eupatrides sont des gens qui ont une origine sociale heureuse. C’étaient les gens de la classe dominante grecque, ils étaient d’une origine sociale riche. L’eutopie peut exister. Je dirais même qu’elle existe chez tous ces gens qui ont refusé d’être des individus CCC, qui ont définitivement choisi d’être des sujets-acteurs de leur existence et qui donc ont opté pour une vie presque marginale. Ils habitent dans des cabanes ou des roulottes, des maisons en bois, ils mènent une vie très modeste, ils n’ont pas ou peu d’argent… Ces gens réalisent l’utopie comme dans le film ‘Demain’. En vivant leur utopie, elle devient réalisable dans un lieu et dans un temps déterminé. Donc, si elle existe, il vaudrait mieux cesser d’utiliser le mot dans le sens d’un monde qui n’existe nulle part. »

Une dynamique que l’on retrouve notamment dans le mouvement de la transition que le sociologue décrypte : « Il démontre qu’il est possible de vivre autrement, qu’on peut fuir le néo-libéralisme, vivre à côté de lui…  ». Avec le risque d’une révolution uniquement personnelle, qui se méfie du politique. « Des mouvements d’aujourd’hui sont très expressifs, plein d’imagination et de créativité, mais en ce qui concerne l’amélioration concrète des conditions matérielles et sociales de vie d’une population… je ne vois pas en quoi cela change beaucoup les choses… »
Cette méfiance du politique, le sociologue la resitue aussi dans l’évolution du militantisme. « Un des effets pervers de la croyance en l’individu-sujet-acteur c’est qu’il ne veut plus se soumettre à la volonté d’un groupe.  » Difficile donc pour s’affirmer comme mouvements sociaux… « Ils ne veulent plus de leader, par crainte de perdre le pouvoir si on le délègue… Ils ne veulent pas non plus de doctrine ou de dogmes. À ne pas vouloir dépasser cela, on se rend inefficace. On est content de soi, on a une bonne conscience, mais on est inefficace. »

Le rejet du politique mène également à la remise en cause de la manière de concevoir les mécanismes qui régissent une société et les espaces de dialogue qu’elle autorise. « Le rejet du politique commence quand ces groupes ne veulent plus entendre parler de la démocratie, associée à la corruption, aux promesses non tenues… Si le politique est rejeté, ils n’iront pas négocier avec lui. »

MANUEL DE SURVIE

S’il n’invente pas l’horloge, Guy Bajoit remet cependant bien les pendules à l’heure. La démarche est exigeante, mais accessible. Pas besoin de notions d’économie pour comprendre son propos. Et les habitués des sciences sociales y retrouveront un aggiornamento de la pensée d’Alain Touraine, à laquelle Guy Bajoit ajoute une longue analyse des méthodes des mouvements sociaux. Il décortique leurs modes d’action, les conditions de leur réussite, eux qui sont souvent maîtres en indignation, en mobilisation ; mais qui peinent souvent à s’organiser. L’analyse de l’échec du mouvement des gilets jaunes, incapable de s’organiser, de déléguer le pouvoir, d’entrer en négociation et d’unifier les revendications est cinglante.
Si elle est décapante, la démarche de l’auteur permettra aux acteurs sociaux de comprendre leurs échecs ou leurs tâtonnements.

Mais aussi de réfléchir à certains enjeux fondamentaux. Car, pour le chercheur, une des erreurs serait de vouloir supprimer la classe dominante. « Certains mouvements de gauche pensent qu’en abolissant la classe dominante, tout ira mieux. Je ne crois pas que les révolutions révolutionnent véritablement le monde. Elles remplacent une classe dominante par une autre, en particulier, celle qui nous sert de référence continuellement et qui est justement celle que j’étudie maintenant, qui est la révolution russe de 1917. [1] La révolution française a changé la classe aristocratique et cléricale par une classe bourgeoise. La révolution américaine est du même ordre, elle a changé elle aussi des colons dominants anglais par une classe dominante bourgeoise nord-américaine… »

Pour Guy Bajoit, l’enjeu est davantage de forcer la classe gestionnaire à devenir une classe dirigeante (dans l’intérêt de tous) plutôt qu’une classe dominante (centrée sur ses intérêts particuliers). « La différence est claire. Malgré les révolutions, les classes dominantes ont pris le pouvoir au nom de la division, c’est-à-dire au nom de l’intérêt général et elle l’ont gardé et pratiqué au nom de leurs intérêts particuliers, celui de la nomenklatura, du dirigeant politique du parti, … »

Du haut de ses 84 ans, Guy Bajoit espère que d’autres mouvements surgiront qui pourraient prendre en charge cette lutte avec plus d’efficacité. Resituant la longue marche du mouvement ouvrier, le chercheur concède cependant que cela prend du temps.
Encore une autre fracture avec le modèle culturel vantant l’immédiateté ou les résultats à court terme…

Stephan GRAWEZ
(Photos : S.Grawez/l’Appel)

Guy BAJOIT, Le capitalisme néo-libéral, Louvain-la-Neuve, Académia-l’Harmattan, 2021.
Cet article a été publié dans une version courte dans le N°440 d’octobre 2021 du magazine L’appel.

[1Guy BAJOIT poursuit également son travail de publications avec une collection de six ouvrages chez Académia-l’Harmattan. Centrés sur les sociologies des cultures qui accompagnent l’histoire de l’Europe et de sa culture, trois ouvrages ont déjà été publiés. Le premier a porté sur le modèle culturel civique de la société grecque (500 ans av JC). Le deuxième est sur le modèle aristocratique de la Rome antique. Le troisième a été sur le modèle culturel chrétien de la France du Moyen–Age (XI au XIIIème siècle). Le quatrième, prévu fin 2021, s’intéresse au modèle culturel moderne de la nation européenne. « J’ai travaillé sur les 4 grandes voies de l’industrialisation et de la modernisation à partir des XVIII et XIXème siècles : avec un chapitre sur l’histoire de l’Angleterre libérale, un autre sur l’Allemagne nationaliste de Bismarck, puis après sur le modèle social-démocrate la Suède. Le dernier chapitre concerne le modèle communiste de la Russie. »
Les suivants seront dédiés au modèle culturel subjectiviste (5ème ouvrage) ; et une sorte de synthèse sur la théorie de la sociologie de l’histoire (6ème ouvrage).

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