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Paul TIHON : VOUS AVEZ DIT « CLÉRICALISME » ?

Le cléricalisme, une citadelle de béton.

C’est bien connu, il existe diverses qualités de béton, selon le dosage et la qualité des ingrédients. La citadelle cléricale qui occupe le sommet de notre église est faite d’un béton exceptionnellement résistant.

Même le pape François, bien décidé à attaquer la citadelle, s’y est heurté jusqu’ici sans grands résultats. Il faut reconnaître que sa position est délicate. N’est-il pas lui-même, par certains côtés, un produit du système de concentration des pouvoirs que la papauté s’est attribué depuis au moins huit siècles ?

D’où sa stratégie : attaquer par des angles différents. D’un côté, il ne manque pas une occasion de dénoncer le cléricalisme, sans en négliger diverses modalités : mondanité, carriérisme, esprit de caste et jusqu’aux intérêts financiers. D’un autre côté, il s’efforce de contourner l’obstacle, en s’entourant d’hommes (pas encore beaucoup de femmes) dont il sait qu’ils partagent ses grandes options.

La collégialité (la collaboration entre les évêques) était un des progrès voulus par le Concile Vatican II. Dans les années qui ont suivi, la curie romaine l’avait réduite à peu de chose. Par petits morceaux, le pape François lui rend un début de contenu concret : il restitue aux « vrais » évêques, ceux qui dirigent vraiment un diocèse, une part des prérogatives que les canonistes romains avaient peu à peu réservées à l’évêque de Rome.

Les synodes romains, promus par Paul VI dans l’esprit du concile, sont de simples « conseils », mais ils ont permis à un plus grand nombre d’évêques de se connaître. C’est déjà ça. Les exhortations pontificales qui en sont le résultat concret n’ont jamais eu beaucoup d’impact, sauf une, du temps de Paul VI : Evangelii nuntiandi, qui aborde vraiment des problèmes posés par « la base ». Manifestement, François souhaite que le récent synode, centré sur les jeunes, porte plus de fruits.

Cléricalisme, les ingrédients

Mais l’étiquette « cléricalisme » reste encore trop vague, même si le pape en énumère quelques aspects. Si on analyse la composition du béton, on perçoit mieux les causes de sa solidité. À la base Il y a toujours une question de pouvoir.Mais pas n’importe quel pouvoir : un pouvoir sacré. Et un pouvoir qui s’est coulé en forme de droit – et même, de droit divin. Mettons les choses ensemble, elles vont produire un esprit de caste qui est comme une barrière invisible contre toute mise en question.

Une question de pouvoir

Une question de pouvoir. Ne soyons pas simplistes. Toute société a besoin d’une autorité capable de s’imposer, pour éviter l’anarchie et assurer quelque chose comme le bien commun. Ce qui suppose une capacité d’imposer des règles et de les faire respecter, autrement dit un pouvoir. Une autorité est acceptée comme légitime tant qu’elle se montre capable de rendre le service qu’on attend d’elle. Cette capacité de leadership se constate, puis elle prend la forme d’une institution : présidence, royauté, etc. L’Église ne fait pas exception, et cela dès le début.

Je ne peux qu’évoquer l’histoire complexe des autorités dans l’Église, même dans la seule Église catholique romaine, celle qui nous concerne ici. Manifestement, Jésus n’avait pas l’intention de fonder une nouvelle religion. Il se sentait appelé à ramener au troupeau les « brebis perdues de la maison d’Israël » (Matthieu 15, 24), et n’a jamais songé à instituer une hiérarchie (littéralement, un pouvoir sacré). Il a fallu des petits événements comme la rencontre de la syro-phénicienne - une non-juive - qui trouvait normal que les petits chiens mangent les miettes qui tombent de la table des maîtres (Marc 7, 25-31) ou la foi d’un officier des troupes d’occupation (Matthieu 8, 5-13) pour qu’il constate clairement que son expérience personnelle de Dieu méritait d’être annoncée à « toutes les nations » (Matthieu 28, 19).

Après mûre réflexion, Jésus a choisi douze de ses adhérents, pour symboliser les « douze tribus » du nouvel Israël qu’il se sentait la mission d’instaurer et pour en assurer la suite après lui. Le groupe des « douze », et Jésus lui-même (voir Matthieu 16, 18) avaient vite constaté que Pierre avait un don de leadership, mais cela n’empêchait pas qu’après la mort de Jésus les décisions soient prises par l’ensemble de la communauté (voir par ex. Actes 1, 15-26). Plus tard, l’évangile de Jean fera remonter à Jésus lui-même l’attribution à Pierre d’une mission par rapport au « troupeau » : non plus seulement « pais mes agneaux », mais « sois le berger de mes brebis » (Jean 21, 15-18).

Paul, un juif, un intellectuel de la diaspora, né à Tarse dans l’actuelle Turquie, a d’abord combattu les nouvelles communautés des disciples de Jésus. Une fois qu’il a découvert le véritable message de Jésus, il s’est rendu compte que sa portée dépassait les frontières de son peuple. Non sans provoquer quelques débats dans les premières communautés, il n’a pas hésité à s’adresser aux « païens » et s’est auto-proclamé l’apôtre des non-juifs (voir Galates 2, 7-9 ; Actes 9, 15 ; 22, 15. 21).

Devant la multiplication des communautés, il est devenu nécessaire de se donner quelques règles. Elles se sont inspirées des confréries juives du temps, dirigées par un conseil d’anciens (presbyteroi) présidé par l’un d’entre eux, choisi par eux, qu’on a appelé superviseur (episkopos) ou président (proestôs), pilote (kubernètès). Aucune de ces appellations n’appartient au registre du sacré, pas plus que le terme ekklèsia, qui désignait tout type d’assemblée du peuple.

Le pouvoir : la grande tentation

Le pouvoir : la grande tentation. Quand Luc, dans son évangile, met en scène les tentations auxquelles Jésus a dû faire face, il met, dans l’ordre, le pain, puis le pouvoir, puis le prestige. Il termine en disant : « Ayant épuisé toute tentation possible, le diable s’en alla jusqu’au moment fixé » (Luc 4, 1-13). Argent, pouvoir, prestige, trois rêves dont on constate tous les jours qu’ils sont sans limite : on n’a jamais trop d’argent, jamais trop de pouvoir, jamais trop de célébrité. Quand on a le pouvoir, on s’y accroche, quitte à modifier les règles du jeu pour y rester. Même si le service qu’on en attend n’est plus rendu.

L’histoire de l’Église en offre un exemple dont l’actuel cléricalisme est le résultat. Dans la période troublée des rivalités entre la papauté et l’empire, les papes successifs, spécialement Innocent III (1198-1216), ont affirmé leur autorité pour mettre de l’ordre. Les évêques diocésains, souvent pris entre leur mission et les interférences des seigneurs locaux, recouraient fréquemment à l’évêque de Rome pour arbitrer les débats. Les papes, aidés en cela par les juristes qui étaient à leur service, en profitaient pour se réserver la prérogative de décider en pareil cas. C’est ainsi que, peu à peu, le pape est « devenu plus qu’un pape », s’attribuant une juridiction universelle qui a fini par faire de lui une sorte d’évêque des évêques.

Le sommet du processus fut atteint au Concile Vatican I (en 1870). C’était une autre période troublée. L’unité italienne se construisait, menaçant ce qui restait des États pontificaux, héritage d’une pseudo-« donation de Constantin ». Un autre héritage, celui des Lumières, diffusait un rationalisme qui séduisait nombre d’intellectuels chrétiens. L’appareil romain, fort de sa tradition séculaire, n’était pas ébranlé, mais il se sentant fragilisé. Il a éprouvé le besoin de se renforcer encore. Au terme de débats houleux, le Concile a proclamé solennellement l’infaillibilité du pape, à certaines conditions précises. Prudents, la plupart des successeurs de Pie IX se sont gardés de recourir à cette prérogative – sauf Pie XII qui a proclamé comme dogme la foi populaire en l’Assomption de Marie, la mère de Jésus.

Un pouvoir sacré

Le résultat est que l’Église catholique fonctionne comme un mini-État parmi les plus centralisés de la planète. Toute décision un peu importante suppose au minimum le feu vert du département romain correspondant, de préférence avec l’approbation du pape.

Ce qui renforce considérablement le pouvoir de la Curie vaticane, c’est qu’il est revêtu du caractère sacré. La science des religions, une discipline relativement récente, a mis en lumière les fonctions du sacré dans la plupart des religions. Dans la grande majorité des groupes humains, une personne ou un groupe de personnes sont affectés au domaine mystérieux que nous, occidentaux, nous rangeons sous l’étiquette de « religieux ». Un statut particulier, qui comporte des obligations, mais aussi des privilèges, des pouvoirs.
Dans notre Église, cela a pris très tôt la forme de ce qu’on appelle « ordination », autrement dit agrégation à un groupe de baptisés (un « ordre ») ayant reçu certains pouvoirs qui leur sont réservés et qui sont qualifiés de sacrés. Pour boucler la boucle, il manquait un élément : affirmer que cette façon de fonctionner était la volonté de Dieu, donc échappait aux velléités de changement liées à l’évolution des temps et des mœurs. On n’eut guère de peine à trouver, dans l’Écriture du Nouveau Testament, Parole de Dieu, telle phrase attribuée à Jésus qui signifiait sa volonté d’instituer un sacrement, ou simplement telle attitude de Jésus montrant qu’il y voyait ce que nous appelons sacrement. Un exemple clair : Jésus s’est fait baptiser, et il a demandé à ses disciples de baptiser les convertis. Une parole « instituante » ? À la dernière Cène, en disant « Vous ferez cela en mémoire de moi », il aurait ordonné prêtres les apôtres présents. Un minimum de connaissance de l’histoire ne peut voir là qu’un énorme anachronisme.
Autre exemple très discuté actuellement : le refus d’ordonner des femmes à la prêtrise. Réduit à l’essentiel, le motif de cette exclusion peut s’exprimer ainsi : Jésus aurait pu le faire, il ne l’a pas fait, donc nous ne pouvons pas le faire. Le pape François, plus prudent que ses prédécesseurs, dit que la question mérite d’être étudiée, tout en ajoutant que ce n’est pas lui qui franchirait le pas…

« De droit divin »

Le caractère intouchable de ces dispositions sacrées est renforcé par un trait typique du catholicisme romain : l’importance accordée aux textes juridiques. C’est bien connu, il s’agit là d’un héritage de l’administration impériale romaine. Qu’on y ajoute une lecture de la Bible au premier degré (la Bible n’est-elle pas la Parole de Dieu ?), il en découle une conception large de ce qui dans les textes, fait partie de la Parole de Dieu. On en est donc venu à dire que telle prescription mise dans la bouche de Jésus était « de droit divin », donc intouchable. L’idée même d’un « droit divin » a beau être mise en question par les théologiens, elle renforce toute une série de scléroses qui rendent l’édifice clérical quasi-inébranlable.

Une des conséquences est l’introduction dans la réflexion sur les sacrements d’un concept typiquement juridique : le couple « valide/invalide ». Un document notarial, un rite, sont « valides » s’ils sont exécutés selon toutes les règles. S’il en manque une, le document, le rite, est invalide, ou « nul ». De l’avis commun des théologiens, ce concept juridique n’a rien à voir avec les sacrements. À la rigueur, il peut s’appliquer au mariage, lorsque celui-ci a pris la forme d’un contrat public en bonne et due forme. Mais on mesure le pouvoir que cela confère à une autorité qui s’attribue le droit de déclarer une pratique valide ou nulle. On songe à tel mariage entre familles princières que Rome a trouvé le moyen de déclarer nul, pour des motifs qui n’avaient rien de religieux.

Pourquoi cette loi du silence ?

Les scandales d’ordre sexuel au sein du clergé catholique ont fait la une des médias durant des semaines. Ce qui a surpris plus d’un commentateur, c’est la loi du silence qui a empêché des crimes aberrants d’être manifestés pendant des décennies – pour ne pas parler d’un passé plus ancien dont les coupables et les victimes ont quitté ce monde sans laisser de trace. On a comparé cette loi du silence à l’omertà qui est de règle dans la mafia. Il peut y avoir des règlements de compte, mais cela reste « entre nous ».

Ce que j’ai essayé de mettre en lumière permet de comprendre que l’ensemble des pouvoirs concentré sur le clergé ne peut manquer de produire un esprit de caste. Combien de victimes n’osaient pas - n’osent pas - porter plainte ? Et dans ces rares cas, dénoncer à la justice serait fragiliser un système dont on bénéficie. Une fois les choses dévoilées au grand jour, combien d’évêques - y compris des hommes personnellement irréprochables, ont dû reconnaître qu’ils avaient couvert plus ou moins habilement des crimes pour éviter un scandale. Dans un pays comme la Belgique, où l’Église catholique était une puissance, le temps n’est pas si lointain où existait un accord tacite entre évêques et juges. En cas de délit avéré, l’évêque sanctionnait (éloignement, interdiction de s’occuper d’enfants, à la limite réclusion dans un monastère…), et les juges se contentaient de la sanction pour éviter les remous.

Et maintenant…

Malgré le secret qui entoure en principe les débats du conclave chargé d’élire un nouveau pape, certains éléments finissent toujours par filtrer au dehors. On sait que le choix du cardinal Bergoglio s’accompagnait d’une mission : réformer la Curie romaine, les « ministères » du Vatican. Au début de cet article, j’ai évoqué les diverses stratégies mises en œuvre par le pape François dès son entrée en fonction. Le Conseil qu’il a créé spécialement pour l’aider dans cette tâche a bien avancé dans ses travaux : on annonce pour bientôt un document qui réorganise foncièrement l’ensemble des services du Vatican.

Il serait naïf de croire qu’un simple document va pouvoir à lui seul bouleverser des pratiques séculaires. La sociologie des institutions nous a appris que toute forme d’organisation sociale cherche à se maintenir dans la durée en pénétrant peu à peu les esprits, en se présentant comme « allant de soi ». Et pour cela, on se donne des règles – un règlement, un ensemble de lois, un code juridique.

Avec les changements qu’apporte l’histoire, le droit évolue forcément. Non sans résistances, le plus souvent. Le droit de l’Église catholique, le « droit canon », n’échappe pas à la règle. Mais à y regarder de plus près, ce ne sont pas toujours, loin de là, les canonistes qui ont l’initiative. C’est « la vie » qui impose des changements. Souvent, par des transgressions des lois en vigueur. Lorsque le pouvoir de décider est occupé par des gens de bon sens, ils laissent faire dans une certaine mesure, pour « voir ce que ça va donner ». La nouveauté commence par faire l’objet d’une « tolérance tacite ». On jugera l’arbre à ses fruits.

Ce qui doit être poursuivi comme but, c’est un changement dans les esprits. Pas seulement chez les clercs (le plus difficile) mais chez l’ensemble des baptisées et baptisés. On l’a bien vu lors des changements liturgiques introduits par le dernier Concile. Les nostalgiques de la messe en latin, dos au peuple, ont même fait l’objet d’une tolérance officielle de la part des deux derniers papes. Le pape François se garde bien d’y toucher.

L’objectif reste celui du Concile : en venir à une Église où chacune, chacun des baptisés vit activement son appartenance à ce grand corps et se sent porteur de la présence sur la planète du message évangélique qui a changé notre image de Dieu et notre échelle des valeurs. Cela ne se fera pas sans l’invention de formes nouvelles. Et donc, sans prendre des libertés par rapport aux règles établies. Pour un regard attentif, c’est bien ce qui est en train de se passer sous nos yeux.

Certaines créations nées à l’initiative de telle personnalité charismatique ont déjà fait la preuve de leur rayonnement. Je songe à la Communauté de Sant’Egidio, fondée par un groupe de baptisés, dont l’historien Andrea Riccardi, ou au monastère de Bose, en Italie. Ou encore, en France, à la Conférence Catholique des Baptisé.e.s Francophones, lancée par Anne Soupa et Christine Pedotti.

Plus important à mes yeux, le fait qu’un peu partout, des petites communautés se prennent en charge elles-mêmes, qu’il y ait ou non un prêtre parmi elles. Y compris pour l’eucharistie, présidée par un - ou une - des membres, désigné(e) pour la circonstance. La pratique n’est pas neuve : aux États-Unis, dans les années 70, plus d’une communauté de religieuses avaient franchi le pas en décidant de célébrer l’eucharistie sans attendre qu’on leur parachute un prêtre dûment muni du « pouvoir » adéquat. Il est vrai qu’à la même époque des théologiens mettaient en lumière les transformations vécues par les premières communautés chrétiennes. Par la grâce des empereurs, de persécutées qu’elles avaient été, elles s’étaient vues proclamées religion d’État, et leurs dignitaires revêtus d’habits copiés sur ceux de la cour impériale. Nous n’avons pas fini d’en subir les conséquences.

J’ai eu la chance de suivre de près, depuis ses débuts en 1974, la naissance et les tâtonnements qui accompagnèrent la vie d’une petite communauté qui a osé se nommer « La Paroisse Libre de Bruxelles ». Depuis 45 ans, elle vit, et même elle vit bien, au rythme de deux eucharisties mensuelles, d’une journée annuelle de formation - et de multiples contacts personnels. Dès ses débuts, elle s’est donné une sorte de profession de foi et quelques règles empêchant toute retombée dans le cléricalisme. Une profession de foi : elle se définit comme « communauté d’Église » centrée sur Jésus-Christ et sur l’eucharistie. Quelques règles : stricte égalité des membres, femmes ou hommes, simples baptisés, ou prêtres, ou religieux. Toutes les décisions importantes relèvent de l’assemblée, qui se réunit au moins deux fois par an. La gestion courante est confiée non pas à une seule personne, mais à un « groupe de coordination », élu par l’assemblée, obligatoirement mixte, et renouvelable en partie chaque année. Un petit germe, fragile, parmi beaucoup d’autres, avec ses limites et ses défauts. Qui n’hésite pas à se remettre en question, à innover, si c’est pour plus de vie. Qui transgresse les règles, avec la tolérance tacite des évêques. Il a le mérite de vivre, et de rejoindre, un peu partout, de multiples microréalisations. Avec un parfum d’Évangile. Ce n’est pas rien.
Paul Tihon sj

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