Jean Sprimont : « Redonner de la dignité par le travail »

Jean Sprimont : « Redonner de la dignité par le travail »

Depuis plus d’un demi-siècle, à la tête des Ateliers Écoles de Camp-Perrin, au sud d’Haïti, l’agronome belge Jean Sprumont forme des artisans-forgerons et incite des communautés à creuser des puits. Sans se faire d’illusions sur la situation irrémédiablement catastrophique des agriculteurs locaux.

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Publié le

1 mai 2023

· Mis à jour le

5 janvier 2026
Photo du visage de Jean Sprimont

En 1988, l’ouragan Gilbert détruit la pointe sud d’Haïti. En contrepartie de son aide, les États-Unis imposent au gouvernement l’ouverture de son marché à leur production agricole. Il en résulte une baisse des prix bénéfique pour la population, mais, surtout, l’effondrement total de l’agriculture locale et l’exil de deux millions de paysans vers la capitale, Port-au-Prince. Installé sur place depuis plus de cinquante ans, l’agronome belge Jean Sprumont se veut lucide. « L’agriculture n’est plus rentable et ne le sera jamais plus. Les travailleurs agricoles ne peuvent pas survivre, c’est une véritable condamnation à mort. Si, entre agriculteurs, la disparité de production est de un à trois, c’est jouable. Or, aujourd’hui, on a l’Atlantique entre le paysan du tiers-monde et le productiviste. Un Haïtien travaillant sans engrais ni pesticides va récolter mille cinq cents kilos à l’ha en six cents heures de travail. Soit deux kilos et demi par heure de travail. Alors qu’il faut quatre heures de travail à un Français pour produire dix tonnes de maïs. Soit deux tonnes et demie par heure. C’est pourquoi les agriculteurs du tiers-monde sont des crève-la-faim. La solution serait de taxer les riches et leur interdire d’aller sur les marchés des pauvres. En ce sens, la mondialisation ultra-libérale n’est pas tellement différente de l’esclavage. »

OBJECTEUR DE CONSCIENCE

À près de quatre-vingt ans, Jean Sprumont n’a rien perdu de sa fougue ni de ses convictions. Diplômé en ce qu’on appelle alors l’agronomie coloniale, il est le petit-fils de l’un des fondateurs du rexisme et un de ses oncles a porté l’uniforme de la Waffen SS avant de terminer directeur de l’armement au ministère de la Défense. Lui, il refuse de faire son service militaire. Comme objecteur de conscience, il voudrait être utile dans le tiers-monde. Son père lui propose d’aller dans une famille d’anciens colons au Kivu. Il y renonce suite à la rencontre, dans un train, avec un prêtre défroqué qui le lui déconseille. Après un stage désastreux dans une ferme en France, et six mois passés dans une léproserie au nord de Paris, il est engagé au Maroc dans un centre de rééducation de délinquants formés à l’agriculture. « Cette expérience a été pour moi importante, elle m’a permis de découvrir le monde musulman et d’approfondir ma recherche religieuse. Car ces gens faisaient partie d’une association ecclésiastique pacifiste. J’aurais d’ailleurs souhaité rester au Maroc et devenir franciscain. Mais, suite à des inondations, on a voulu aider les sinistrés qui ont refusé. Et finalement, je suis revenu en Belgique menottes aux poignets. »

Avec la femme qu’il a rencontrée entretemps, ils doivent partir au Brésil, chez des pères rédemptoristes qui distribuent des parcelles aux paysans, puis au Chili, avant d’être envoyés en Haïti. « Nous avons débarqué sur l’île de la Gonâve où l’on n’a pas vu la pluie pendant un an, il était extrêmement difficile de travailler. » Ils se retrouvent bientôt à La Borde, un village de l’arrondissement des Cayes, dans la Province du Sud. « On recevait cinq cents visiteurs par an, La Borde aurait pu devenir ce qu’est Taizé pour la chrétienté en Europe. Nous formions les paysans pour qu’ils produisent davantage. Nous avons ainsi fait passer leurs rendements de six cent quarante kilos de maïs à l’ha à cinq tonnes et demie, avec deux cultures dans l’année. » Mis à la porte de ce projet qui avait notamment permis la création de centres d’éducation populaire, le couple se retrouve un peu plus au nord, à Camp-Perrin, où il développe l’artisanat rural et artistique. « On employait un millier de personnes, les gens venaient chercher les matières premières et travaillaient chez eux. Le Club Med nous prenait deux containers tous les deux mois. » Cette aventure va pourtant tourner court et une nouvelle va démarrer, celle des Ateliers Écoles de Camp-Perrin (AECP).

FOUILLER DES PUITS

Depuis plus de cinq décennies, ces ateliers forment des artisans-forgerons, avec le souci de « répondre aux besoins des populations locales en évitant de former trop vite trop de monde à des métiers sans débouchés solvables », explique son directeur. Tout en se prémunissant contre « une concurrence inutile et suicidaire ». Au terme de leur écolage, les stagiaires s’en retournent créer leur propre atelier chez eux. « Ils peuvent ainsi exprimer leurs savoirs et leurs savoir-faire, gagner leur vie et être utiles à leur communauté. » Il en existe actuellement trente-cinq à travers le pays. En plus d’outils agricoles, comme des charrues, sont produits du matériel de chantiers, des grilles, des portes métalliques, etc. « Cet atelier est le meilleur du pays, assure Jean Sprumont. Nous sommes les seuls à faire ce que l’on fait, par exemple fabriquer du matériel pour les usines d’extraction de l’huile essentielle, l’unique produit pour lequel Haïti est le premier producteur mondial. Le matériel pour les réseaux d’irrigation est également fait chez nous. Et nous avons toujours les prix les plus bas possibles. » 

L’homme est animé par de fortes convictions qu’il met en pratique. « Il n’y a aucun développement possible autre qu’endogène, un exogène, ça n’existe pas » est l’une d’elles. « Je suis opposé à tout don, sauf aux enfants et aux vieillards. Les gens doivent s’engager, se battre pour s’en sortir » est une seconde. Il ne s’agit rien d’autre que de « redonner de la dignité par le travail ». Et de citer cet exemple. « Je vais dans une communauté et je dis aux villageois : “Vous vous plaignez de n’avoir pas d’eau, je viens vous prêter des équipements pour fouiller un puits avec le maximum de sécurité. Comme enfants de Dieu, vous avez la responsabilité de vous prendre en charge.” Les hommes s’en fichent, mais les femmes reçoivent cela très bien, ce sont souvent elles qui vont chercher l’eau, et usent de “malices” pour les convaincre. Les maris reviennent alors me trouver. Mais je leur dis qu’ils doivent aussi aller convaincre une autre communauté. C’est ainsi que nous avons fouillé plus de trois cents puits, dont un grand nombre toujours en activité. »

CODEART

En 1988, avec l’appui financier de l’Abbaye de Scourmont, Roger Loozen, qui a travaillé deux ans comme coopérant aux AECP, crée CODEART avec quelques sympathisants belges. Cette ONG permet l’approvisionnement de matériel à partir de la Belgique et d’autres pays limitrophes vers Haïti, et aussi vers le Bénin, le Togo ou la RDC. « Je revenais en Belgique pour aller charger des conteneurs, se souvient Jean Sprumont. Je pouvais passer trois mois tous les deux ans à chercher des équipements. J’achetais de vieux ateliers et des machines pour fabriquer des machines. Car, si vous introduisez une machine qui vient de Belgique, que faites-vous pour trouver des pièces de rechange ? CODEART m’a remplacé pour ces tâches. » Près de deux mille tonnes de matériel ont ainsi été acheminées. Et ce n’est pas fini.

Michel PAQUOT

Infos : codeart.org/aecp-haiti.org/

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