Jess Lefebvre : le handpan comme territoire intérieur
Jess Lefebvre : le handpan comme territoire intérieur
Né au tournant des années 2000, le handpan intrigue par sa sonorité enveloppante et envoûtante. En Belgique, Jess Lefebvre en a fait un outil de création, de transmission et de transformation personnelle.
Publié le
· Mis à jour le
Le son arrive avant l’image. Une vibration ronde, suspendue, presque liquide, qui semble flotter dans l’air avant de se dissoudre lentement. Difficile, pour qui l’entend pour la première fois, d’identifier l’instrument qui le produit. Le handpan ne ressemble à rien de connu : ni percussion classique ni instrument mélodique traditionnel. Il attire l’attention sans la forcer, installe une forme de lenteur et crée immédiatement une bulle sonore. « Le son agit presque physiquement, confie Jess Lefebvre. Il traverse le corps, il ouvre des images, il invite à se poser. » Chaque note s’inscrit dans la durée, chaque vibration laisse une trace. Le jeu demande de l’écoute, du toucher, une attention constante à la résonance.
JEUNE, MAIS AU PARFUM D’ÉTERNITÉ
Pour ceux qui le découvrent, le handpan évoque immédiatement un instrument méconnu parce qu’ancestral, ou issu de traditions asiatiques. Or, il est au contraire très récent. « Il est très jeune, mais donne l’impression d’avoir toujours existé », observe Jess Lefebvre. Son histoire débute fin des années 1990, en Suisse. Un couple d’artisans de Berne, Felix Rohner et Sabina Schärer, entreprend alors un voyage à Trinidad pour étudier le steel drum. Uninstrument emblématique des carnavals caribéens, fabriqué à partir de barils de pétrole martelés et accordés à la main. « On découpe le métal, on le martèle, on crée plusieurs surfaces accordées. Le résultat donne un son puissant, collectif, pensé pour la fête et le mouvement. »
De retour en Europe, les Suisses cherchent à améliorer le son du steel drum. Après des années de recherche, ils empruntent une autre voie et créent en 2000 un instrument plus intime, davantage tourné vers l’écoute intérieure. Il est composé de l’assemblement de deux coques extérieures en acier, celle du dessus comprenant des “mini-coques renversées”, martelées par endroit vers l’intérieur. Pour ce faire, le métal y a été étiré et aminci, l’accord doit s’y faire avec précision. Le jeu s’effectue à mains nues, l’instrument posé sur les genoux, presque contre le corps. Les deux Suisses le baptisent Hang (nom protégé). Comme ils refusent d’en augmenter la production et le vendent assez cher, d’autres artisans créeront des instruments similaires vendus entre mille cinq cents et deux mille euros. En 2010, le mot “handpan” (libre de droits) s’impose pour désigner cette nouvelle famille d’instruments. Et, avant 2020, la Chine commence à en produire des versions bon marché (de trois à six cents euros).
UN COUP DE FOUDRE FONDATEUR
Jess Lefebvre ne vient pas du monde musical. Formée en psychologie, passée par l’événementiel, l’Horeca et la cuisine à Paris, elle a suivi un parcours sans lien apparent avec le monde des arts. La rencontre décisive survient un beau jour, par hasard, sur le marché de la place Saint-Job à Uccle. Face à elle, un homme sirote un café puis se lève, en abandonnant son sac de courses. Elle ressent pour lui une attraction immédiate. Trop intimidée pour engager la conversation, elle glisse son numéro de GSM dans le sac. L’homme la recontacte. Il s’appelle Gérard Spencer.
Pianiste de formation classique, Gérard Spencer est, pour la Belgique, “le” pionnier du handpan, qu’il découvre en 2008. Il l’apprend en autodidacte, puis parcourt l’Europe pour jouer, notamment en concerts de rue, avant de développer une carrière professionnelle. « Il a énormément contribué à rendre cet instrument visible et à faire évoluer le regard sur les musiciens de rue », souligne Jess Lefebvre. Aujourd’hui, son travail lui vaut une reconnaissance internationale. Entre Jess et Gérard naît une relation à la fois amoureuse et créative. Pendant un an, ils partagent projets et concerts. D’abord, Jess se contente d’accompagner la musique de Gérard par la voix, proposant des lectures de contes sur l’amour. « Quand il jouait, des images m’apparaissaient presque immédiatement », se souvient-elle. Cette stimulation réveillera chez elle une créativité longtemps endormie.
LA FASCINATION DE LA PRATIQUE
Le basculement s’opèrera lors d’un voyage de Gérard, qui lui laisse son instrument. Jess commence à explorer le handpan seule, presque intuitivement. À son retour, le lui rendre devient une épreuve. Peu après, un enchaînement de circonstances et la générosité de Gérard lui permettent d’acquérir son premier instrument. L’apprentissage se fait hors des cadres académiques : pas de solfège, pas de partitions. « Les notes sont organisées en modes, ce qui facilite une approche intuitive », explique-t-elle. La rue, les jams et les rencontres avec d’autres musiciens deviennent ses principaux terrains d’expérimentation. Elle se lance dans des concerts et se donne un nom de scène : Jess Cherry. En extérieur, comme au Mont-des-Arts à Bruxelles, son handpan dialogue avec l’espace urbain. En salle ou dans des lieux à acoustique particulière, comme une église, une galerie couverte ou des espaces réverbérants, sa résonance transforme l’écoute. « L’acoustique modifie profondément la perception. Dans certains lieux, le son enveloppe presque entièrement le public. » Elle développe aussi des formats immersifs : voyages sonores, concerts allongés, expériences proches de la méditation guidée…
JOUER POUR SOI
Progressivement Jess ressent l’envie de transmettre ses connaissances. Elle commence par répondre individuellement aux demandes d’apprentissage, puis envisage des formations plus collectives. Aujourd’hui, elle anime des ateliers à Bruxelles et en Wallonie, ainsi qu’en Suisse. Elle propose des initiations, des cours collectifs, du team building, ou des voyages sonores. Elle collabore aussi avec des musiciens électroniques. « Mon objectif n’est pas la virtuosité, précise-t-elle. Mon rôle est d’ouvrir une porte, puis de laisser chacun construire son propre rapport à l’instrument. » Les profils attirés par le handpan sont variés : artistes souhaitant se détacher de la musique rivée sur une partition, personnes en recherche de reconnexion ou simples curieux. Beaucoup jouent avant tout pour eux-mêmes, pour le bien-être que l’instrument leur procure. Si ses élèves veulent vraiment se perfectionner, elle les oriente notamment vers Gérard Spencer, avec qui elle anime toujours le projet artistique Wonderl’Hanget la Spencer Handpan Academy.
Pour Jess Lefebvre aussi, l’instrument occupe une place intime. Il a profondément modifié sa manière d’habiter le quotidien. « Ma vision de la vie s’est transformée, confie-t-elle. La création, le plaisir et le mouvement en constituent désormais le moteur. »
Propos recueillis par Frédéric ANTOINE
Pour écouter Jess : youtube.com/@Jessiecherry777

