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Éric DOMB : « LA BEAUTÉ PEUT DONNER SENS À LA VIE »

Le patron de Pairi Daiza, Éric Domb, a dû attendre l’âge de trente-deux ans pour se réaliser personnellement et professionnellement. Son métier est d’être le “jardinier” du parc animalier hennuyer, avec toutes les responsabilités que cela implique.

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- Vous auriez l’habitude de dire que vous êtes né deux fois...

- En effet. Biologiquement, je suis né le 11 novembre 1960, mais, spirituellement, début novembre 1992, quand j’ai découvert l’ancienne abbaye de Cambron. Adolescent, je voulais être chirurgien comme mon père. Il m’a dit que j’allais tuer du monde, tant j’étais maladroit, et qu’il valait mieux que je fasse le droit. À cet âge-là, je n’avais pas beaucoup de personnalité. Je n’étais pas particulièrement doué pour ces études, mais je les ai faites par obéissance. Je suis entré dans un petit cabinet à Bruxelles, puis j’ai travaillé dans une société qui appartenait à un groupe informatique faisant du leasing financier. C’était un début de vie professionnelle de quelqu’un qui, comme beaucoup, n’a pas une vocation claire. Puis j’ai créé un cabinet fiduciaire qui a très bien marché. Je me rendais pourtant compte que mes clients, des entrepreneurs, s’épanouissaient davantage que moi. À trente-deux ans, j’ai pris conscience que je faisais fausse route. Donc j’étais disponible pour attendre que le train s’arrête sur mon quai personnel.

- C’est ainsi que vous êtes né une seconde fois ?

- Par mon assistante à l’époque, j’ai appris que l’ancienne abbaye cistercienne de Cambron était à vendre depuis quelques années. Il s’agit d’un domaine entre Mons et Ath dans le fin fond du Hainaut. Nous étions en 1992, et la situation économique n’était pas très bonne. J’ai fait le tour du parc et j’ai eu le coup de foudre. En quelques jours, j’ai cédé les clefs de mon cabinet à mon associé et je me suis lancé à corps perdu dans un projet dont je ne connaissais absolument rien. J’ai pu réunir la somme nécessaire pour acheter le site et monter mon projet avec un plan financier.

- Comment Paradisio a-t-il pris son essor  ?

- J’ai eu la chance des convaincus. J’ai rencontré un jeune banquier de mon âge qui venait de reprendre la direction du Crédit professionnel du Hainaut (CPH) sans n’avoir jamais vu de crédit de sa vie. C’était un ingénieur civil qui avait l’esprit plutôt bien construit et il a marché. Et comme j’allais engager un certain nombre de collaborateurs, la SRIW (Société régionale d’investissement de Wallonie) devait nécessairement participer au capital de la société. Nous étions en pleine logique de reconversion industrielle. Notre plan financier prévoyait un certain nombre d’emplois non qualifiés, ce qui était un réel problème en Wallonie et singulièrement en Hainaut. Du bout des lèvres, la SRIW a dit oui et a complété les fonds propres pour créer Paradisio. J’étais cependant entouré d’un scepticisme total. Mais je lui ai rendu la politesse quand Pairi Daiza est sorti de la cotation en bourse, car elle a fait une très belle plus-value.

- Pourquoi êtes-vous passé de Paradisio à Pairi Daiza ?

- Je voulais créer un jardin ouvert à tous et singulièrement à celles et ceux qui n’ont pas la possibilité de voyager, en montrant les beautés naturelles, mais aussi culturelles. Moi qui adore les animaux, je suis sidéré de voir les réalisations extraordinaires de l’homo sapiens : la poésie, la peinture, l’architecture, l’altruisme, même si je sais que l’égoïsme est omniprésent. La création d’un jardin est ce que l’homme fait depuis l’Antiquité, pour finalement re- constituer l’âge d’or, ce lieu merveilleux d’où nous avons été chassés et dont il est question dans presque toutes les religions. Et aussi pour emprunter à la nature ses ingrédients, exprimer son idée du beau. Dans le parc, la beauté est omniprésente, parfois de manière subtile.

- Y a-t-il plusieurs visites possibles du parc ?

Évidemment ! En plus des animaux, il y a les bâtiments. Ainsi, le temple qui abrite les orangs-outans a été construit avec les plus beaux marbres du monde. Même si, dans leur immense majorité, les visiteurs viennent simplement pour voir les animaux, ils se retrouvent placés dans un contexte où leur est offerte la quintessence de l’architecture de civilisations différentes de la nôtre qui ont toutes recherché, au cours des siècles, par la beauté, à donner un sens à leur existence. Personne d’autre ne fait ce que nous faisons. Je l’ai fait parce que j’en avais envie, mais aussi parce que, confusément, je pense qu’être dans un jardin, un lieu d’harmonie entre nature et culture est ce qui nous relie aux autres, aux animaux.

- Dans la même veine, pourquoi tant d’attention portée aux différentes toilettes du parc ?

- L’explication est que Pairi Daiza est un journal de bord et le souvenir de tous mes voyages. Ce sont les émotions de ceux-ci que j’ai voulu faire partager. Ce ne sont donc pas seulement les animaux, mais aussi les humains, l’architecture, les plantes, les minéraux (avec des pierres
extraordinaires dans tout le parc). J’ai beaucoup pris l’avion, et je me plaçais toujours près des sorties de secours où j’étais à côté des toilettes. Pendant des années, j’ai vu passer des gens tirant la tête jusque par terre, et puis sortant de ce que l’on appelle des lieux d’aisance, souriants, soulagés en fait. J’ai alors pensé que cet endroit est véritablement un lieu de transformation et j’ai réfléchi à nos toilettes. Je me suis dit que ces endroits étaient importants, là où l’on se retrouve seul avec soi-même. Je me suis pris au jeu et j’ai voulu en faire de très belles dans tout le parc, comme en Chine où l’on y trouve des œuvres d’art et des antiquités.

- Et qu’en est-il pour vous de la spiritualité  ?

- La spiritualité, pour moi, est la recherche du sens de notre existence et, au-delà, les réponses esthétiques qui ont été données à notre angoisse fondamentale. Si vous êtes agnostique ou incroyant, heureusement qu’il reste la beauté ! La beauté suffit pour donner du sens, une orientation à notre vie. Quand je parle de la beauté, c’est celle des idées, du comportement, la beauté autour de nous dans les expressions artistiques, dans la nature, dans les paysages. Et la musique présente dans tout le parc ajoute à la beauté. De même, les citations qui donnent à penser sont nouvelles et leurs textes sont gravés sur une très belle pierre, de l’onyx, qui vient du nord de l’Afghanistan. La pierre est aussi fascinante que la vie, c’est pourquoi elle occupe une place importante à Pairi Daiza. Elle donne de la profondeur et une pérennité propres à l’idée que l’on se fait d’une pierre. Si plusieurs bâtiments portent à la spiritualité, la difficulté, pour les bâtiments de type religieux, est que ce sont des lieux consacrés. Comme le temple balinais pour lequel je suis passé devant un tribunal hindouiste afin d’expliquer pourquoi, celui que j’ai construit à Bali, je voulais le créer à Pairi Daiza. Je l’ai convaincu de ma démarche à un point tel qu’il est devenu le lieu de cérémonies de toute la communauté balinaise en Europe. Mais ce temple n’est pas accessible au public. Vous imaginez (nous étions encore une société cotée en bourse) que nous créons un lieu qui n’était pas accessible au public ! Notre souci réside également dans l’authenticité, et je crois que notre public le sait. Ainsi, les totems dans le monde La dernière frontière consacré aux Indiens de la mer du Pacifique nord, j’aurais pu les faire en plastique ou en fibre de verre, mais ils ont été réalisés dans des thuyas par des sculpteurs indiens. Et nous allons aussi restaurer la tour de l’ancienne abbatiale.

- Comment le parc a-t-il vécu la covid  ?

- Nous employons environ quatre cents personnes et beaucoup de nos collaborateurs sont formés en interne, même si c’est une gageure. Nous avons des équipements sophistiqués, par exemple pour la filtration de l’eau de certains bassins, ce qui représente des frais énormes. Mais, fonda- mentalement, un jardin, ce sont des humains, il y a chaque année davantage de collaborateurs. En 2019, nous avons accueilli plus de deux millions de personnes, dont 80% de Belges. La pire année a été 2020, celle de la covid où nous avons dû fermer. Mais, par rapport à 2019, nous avons seulement perdu une vingtaine de collaborateurs. Finalement, ce qui fait que le parc a survécu, c’est le public qui n’est pas attiré par un produit de consommation, il est attaché à ce lieu presque devenu le sien.

- Comment pourriez-vous définir votre fonction  ?

- Pairi Daiza m’a sauvé car il m’a permis de me réaliser personnellement et professionnellement. Par la force des choses, en créant un lieu de beauté autour de moi, je pense que j’ai répondu aux aspirations d’un très grand nombre de concitoyens, d’individus. Comme moi, ils ont besoin de se changer les idées, de voir de la beauté, d’oublier en quelque sorte les laideurs du quotidien, d’être dans un lieu d’émerveillement, de ressourcement. En fait, le métier que j’exerce est celui de jardinier. Mon métier consiste essentiellement à greffer des morceaux de paysages qui sont chaque fois idéalisés. J’en reprends des éléments comme la quintessence d’un lieu parmi ceux que j’ai visité dans le monde. Le jardinier a certes des contraintes de gestion qu’il est indispensable d’assumer avec rigueur car il a la responsabilité de centaines de personnes et de milliers d’animaux dont certains sont rarissimes.

- Et vous pouvez tout assumer  ?

- J’ai peu de qualités, mais j’en ai une, c’est d’arriver à bien me faire entourer. Je trouve qu’il est très facile de trouver des gens plus malins que vous, qui sont passionnés par un sujet qui ne vous intéresse pas nécessairement. Il est dès lors de ma responsabilité d’avoir une comptabilité parfaite, que la relation avec nos collaborateurs et nos partenaires financiers soit impeccable. Tout repose sur la confiance qui est essentielle. Et cela se mérite. Vous devez donc faire le mieux possible dans toutes les parties périphériques de ce qui est le cœur de Pairi Daiza : développer un jardin. Je ne peux pas me cantonner dans ce que j’aime faire, car le parc est un être vivant. Il est un écosystème, une organisation complexe, vivante dans laquelle il y a des animaux et des plantes, des humains qui visitent ou qui travaillent.

- Le parc est-il achevé ?

- Je crois que je vais tenir parole car cela fait des années que je dis que je vais le terminer et, aujourd’hui, j’en suis sûr. Nous avons créé huit mondes et il en reste quatre. Ces douze mondes évoquent tous les merveilleux paysages que j’ai traversés au cours de ma vie. Je pense pouvoir en offrir un best off personnel, donc subjectif et sans valeur universelle. Nous avons tout le terrain qu’il faut pour ceux qu’il reste à créer. Ainsi, sur les anciens parkings désaffectés, je vais créer une espèce de biosphère, un monde sous verre de quatre ha dans lequel je vais pouvoir abriter mon utopie de monde tropical. Il faut donc une maison de verre avec un verre spécial. J’ai trouvé facilement les gens compétents pour ce projet. Quand vous avez des exigences très fortes, la seule manière de les satisfaire est de trouver les meilleurs autour de vous. Ma chance est de créer un jardin qui plait à beaucoup de monde. Et donc, pour des gens talentueux, très spécialisés dans certains domaines, travailler à Pairi Daiza, y monter un projet est tout simplement formidable.

- Mais qu’en est-il en termes d’énergie ?

- Notre consommation énergétique est celle d’une usine. Essentiellement pour les animaux. Actuellement 130% de nos besoins électriques sont couverts par des panneaux et nous allons continuer avec l’idée que toute l’énergie nécessaire soit une énergie propre et renouvelable. Nous voulons montrer que, sur le plan environnemental, il est possible d’être plus efficace. Si vous remplacez progressivement le mazout et le gaz par du solaire, même dans un pays comme le nôtre, vous prouvez qu’il y a un retour sur investissement et que vous êtes en mesure de le supporter financièrement, c’est gagné. L’écologie est très présente dans tout le parc. ■

Propos recueillis par Thierry MARCHANDISE

Pari Daiza. Le Jardin des mondes, Domaine de Cambron, 7940 Brugelette. (068.25.08.50 : www.pairidaiza.eu/fr#pairi-daiza-resort

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