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Jacques Liesenborghs : « Il faut s’indigner et aussi se mobiliser »

Jacques Liesenborghs est décédé ce 18 février 2023 des suites d’une longue maladie. Il avait accordé au magazine L’APPEL sa dernière interview le 23 janvier dernier. Elle était programmée pour le numéro sortant en mars prochain.
Voici le dernier témoignage de sa vie d’engagements multiples pour un monde meilleur. Après avoir été professeur puis directeur de 1970 à 1977 au Collège Cardinal Mercier de Braine l’Alleud, il s’était mobilisé pour l’éducation en milieu populaire et la lutte contre les inégalités dans l’enseignement. Il fut aussi sénateur Ecolo de 1991 à 1995 et vice-président du C.A. de la RTBF de 1999 à 2004. Hommage et gratitude.

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— Après avoir longtemps vécu dans le centre du pays, vous voilà depuis vingt ans dans un village en Gaume. Un besoin de prendre du recul ?
— Mon épouse et moi habitions Wavre et nous étions en recherche d’une certaine rupture, de pouvoir revivre ailleurs. Ce qui a été très réjouissant et instructif, en s’installant ici, c’est de s’insérer progressivement dans un nouveau tissu rural, associatif et culturel dynamique, de créer de nouveaux liens dans un paysage pacifiant.

— Vous avez une longue vie d’engagement dans l’enseignement, dans la vie politique et citoyenne. Elle commence dès votre parcours scolaire ?
— Je suis né dans une famille catholique très traditionnelle de la classe moyenne, avec un père ingénieur et une mère qui n’a pas fait d’études. J’ai été élève de 1947 à 1958 chez les jésuites au collège Saint-Michel à Bruxelles. Un enseignement traditionnel qui me prédestinait presque à devenir professeur. J’étais un mauvais élève, tout en étant fervent de sports et de toutes les activités culturelles. Je n’ai pas un souvenir impérissable de cette formation, mais bien de toute la vie collective et d’engagements divers, notamment via le scoutisme.

— Une éducation à dimension spirituelle ?
— Je dirais qu’au collège, on nous a poussés surtout à la pratique religieuse, à assister principalement à des messes. La spiritualité, c’est pour moi tout autre chose.

— Il y a eu des expériences fondatrices ?
— Oui, j’étais vraiment en échec à Noël en quatrième et j’ai eu à ce moment-là un professeur qui m’a donné confiance et m’a dit fermement : « Tu vas réussir, mais tu vas devoir bosser. » Cela m’a marqué. Il ne faut jamais désespérer. C’est une idée à laquelle je crois très fort parce que je l’ai vécue moi-même. Après, je suis redevenu un mauvais élève, mais je n’ai jamais échoué. Je me suis rendu compte qu’il faut des éducateurs qui vous donnent confiance. Je pense que c’est l’élément le plus important. J’ai eu confiance en moi et me suis dit que je pouvais réussir. J’ai eu aussi confiance en moi parce que j’ai été amené à animer des activités parascolaires au collège. J’ai découvert que j’avais des aptitudes dans l’animation. Des espaces se sont ouverts où je pouvais davantage m’exprimer.

—À la sortie de rhétorique en 1958, vous avez passé six mois au noviciat chez les Jésuites…
— C’est un bon souvenir, surtout parce que j’ai eu un maître des novices qui a très vite senti que je n’étais pas à ma place et qui m’a aidé à m’en aller quelques mois plus tard. J’étais trop jeune. J’avais dix-sept ans. C’est incroyable qu’on accepte des novices à cet âge-là. Il y avait un prédicateur de retraite en quatrième qui m’avait dit : « Toi, tu as la vocation… » Cela m’avait été répété les années suivantes. J’étais un enfant d’une famille traditionnelle et je n’avais pas alors de maturité personnelle. C’est un passage important de ma vie. Cela m’a permis de prendre une certaine distance par rapport à ma famille. Cela m’a libéré d’un milieu très encadré où j’ai vu des gens intéressants, d’autres moins, mais finalement ce court laps de temps a été une expérience positive.

— Vous avez alors choisi de faire des études de philosophie et lettres pour devenir professeur en secondaire. C’était votre vraie vocation, suite au contact de professeurs inspirants ?
— Il y a eu le modèle de ce professeur qui m’a boosté et donné confiance en moi. Et puis il y avait aussi le projet intéressant de vivre avec des jeunes et d’éduquer au sens large. L’université, à Saint-Louis et Louvain, a été un passage important en termes d’ouverture d’esprit grâce au cours de philosophie, d’histoire, de littérature, même si les cours de philologie classique étaient d’une nullité totale. J’ai fait ces études supérieures où on prépare à tout sauf à enseigner à des adolescents. En dehors des cours, j’avais déjà des engagements dans le domaine social.

— Vous devenez ensuite professeur au Collège Cardinal Mercier à Braine l’Alleud en 1965 puis directeur de 1970 à 1977…
— Là, j’ai vraiment découvert un autre monde qui m’a séduit. Ce collège avait une longue tradition d’indépendance, d’originalité. Il y avait une liberté de penser, un type de relation entre professeurs et avec les élèves qui était tellement différent de ce que j’ai connu à Saint-Michel.

— Une époque de bouleversements avec la vague de contestation de 1968. Comment conceviez-vous alors votre métier ?
— Au départ de façon assez traditionnelle. J’étais un prof de latin, grec, français, histoire, mais il me paraissait important de proposer aussi aux élèves, sans obligation, des activités parascolaires, comme aller au théâtre, au cinéma, se rendre compte d’engagements dans des actions sociales, qui ouvraient aussi leurs yeux. Je trouvais que cela faisait partie du métier d’éducateur.

— L’idée n’était pas simplement d’enseigner des matières, mais de s’ouvrir au monde…
— Oui, le souffle de 1968 a joué très fort. Un processus démocratique s’est mis en place pour la désignation du directeur par élection au sein de l’équipe des professeurs et accepté par le pouvoir organisateur, le diocèse. Je crois que c’est un cas assez unique à l’époque. Des amis m’ont poussé à être un des candidats et j’ai été élu directeur. J’étais porté par une équipe qui pensait qu’outre l’enseignement, le collège est aussi un lieu de culture, dans lequel les initiatives sont bienvenues. Il y avait une équipe de profs assez extraordinaires, un dynamisme qui a permis de multiplier les propositions avec des conférences, des sorties, des partenariats aussi bien avec ATD Quart Monde et toute une série d’expériences coopératives. L’ouverture était très large, ce qui m’a été reproché, mais c’était intéressant aussi. Cela bougeait tellement qu’inévitablement, il y a eu des oppositions. Et alors dans un certain milieu très à droite, tout s’est cristallisé sur la personne du directeur.

— Avec le recul, que retenez-vous de cette expérience ?
— Je vois, a posteriori, comme un bon souvenir ce qui s’est passé et je constate que des élèves de cette époque se sont engagés dans des secteurs très divers, de l’entreprise la plus libérale ou traditionnelle à d’autres horizons, comme le cinéma, par exemple, avec Jaco Van Dormael, un ancien élève du collège. Ou encore des gens engagés dans le Quart-Monde. J’étais un jeune directeur d’école, j’avais trente ans quand j’ai été élu, j’avais baigné dans une lecture de l’Évangile de plus en plus critique et j’ai pensé que je n’allais pas passer ma vie dans ce milieu privilégié. Et donc, petit à petit, s’est construite en moi l’idée que je devais à un moment donné être plus conséquent avec mes valeurs.

— Vous vous êtes alors engagé aux Marolles à Bruxelles dans l’enseignement professionnel en milieu populaire. Un virage radical…
— Je passais d’un monde à un autre. Travailler dans une école professionnelle du bâtiment, avec des jeunes de quinze à dix-sept ans issus de l’immigration, très attachants, mais très directs, a été vraiment intéressant. Ils n’avaient rien appris dans les écoles. J’ai doublé cette vraie découverte de terrain d’un engagement dans l’enseignement supérieur en donnant des cours de pédagogie pour les futurs régents. Je me suis ainsi intéressé à ceux qui sont rejetés par le système et, en même temps, comme formateur, je pouvais essayer de questionner le mode traditionnel d’enseignement qui fait des ravages. En parallèle, j’ai animé une association d’éducation permanente qui portait un coup de projecteur sur les inégalités scolaires et en appelait aux hommes politiques.

— Des victoires ont été obtenues ou cela reste très problématique ?
— Beaucoup de choses restent problématiques, mais, dans le contexte néolibéral, c’est une victoire d’avoir maintenu la question des inégalités comme une préoccupation majeure. En termes de transformation du système, de gros projets très ambitieux ont été lancés : l’enseignement rénové, les missions de l’école dans les années 80 et 90, plus récemment le Pacte pour un enseignement d’excellence… Ces énormes “bazars” ont été mis en place suite à des appels à de nombreuses organisations et experts, mais pas assez par les forces vives de l’éducation, par les mouvements pédagogiques qui n’ont pas été suffisamment entendus. Le système, fondamentalement, n’a pas changé, même si la tuyauterie évolue. Je pense plus globalement que la société ne stimule pas assez l’éveil de l’esprit critique et la formation de citoyens actifs.

— Vous vous êtes aussi engagé en politique…
— Je ne faisais pas partie d’Ecolo mais j’étais déjà très sensibilisé à l’écologie depuis les années septante suite au rapport Meadows du Club de Rome sur les limites de la croissance ou par la lecture d’Ivan Ilitch ou d’André Gorz. J’étais aussi très attentif à l’importance des questions de développement du sud de la planète. En plus de cette sensibilité, j’ai essayé d’avoir une manière de vivre en rupture avec un certain type de société de consommation. Écolo m’a invité à être animateur de la commission enseignement en 1989 puis j’ai été élu sénateur du Brabant wallon de 1991 à 1995 et travaillé au Parlement wallon et à celui de la Communauté française. J’ai eu une vie parlementaire assez active, en étant notamment président de la commission Logement et Action sociale. J’ai beaucoup appris dans toute une série de dossiers sur la vie en société, sur des problèmes qui se posaient dans des tas de secteurs que je ne connaissais pas bien. J’ai découvert aussi tous les freins, toute la lenteur de notre système démocratique. J’ai compris que ce n’était pas dans le milieu politique que je voulais vivre toute ma vie si je souhaitais être cohérent avec moi-même. Ce passage a complété ma lecture du monde et de la société belge avec finalement l’idée que le changement nécessaire ne passera pas principalement par le monde politique. Ma conviction est que le changement vient d’en bas, des équipes qui innovent, des hommes de terrain. J’ai été de plus en plus séduit par la vitalité du monde associatif et celui de l’économie sociale, des forces vives qui prennent leurs affaires en main. À la fin de mon mandat parlementaire, je suis resté militant écolo bénévole et on m’a proposé de devenir administrateur à la RTBF.

— Que retenez-vous de ce mandat à la RTBF ?
— La diversité et la vitalité de ceux qui y travaillent, même si je regrette le poids de l’audimat et la pression que cela exerce sur les rédactions et le contenu des émissions. Il y a d’excellentes émissions et des gens dignes d’intérêt, mais je souhaiterais voir privilégiée l’information sur ce qui se fait dans de nombreuses nouvelles initiatives pour vivre autrement.

— On constate actuellement dans l’opinion publique un manque de confiance dans le monde politique…
— Un bon nombre d’élus font du bon travail, mais ils sont mangés par des questions relativement périphériques ou créées par l’actualité et ils ont le nez dans le guidon sans perspectives plus larges. Je ne suis pas du tout dans une réaction de rejet du type “tous pourris”. Je n’accuse pas les personnes. Le niveau moyen du monde politique est correct. Ma fréquentation de parlementaires tous partis confondus m’amène à dire qu’il y a des gens vraiment bien et d’autres qui cumulent et s’accrochent aux avantages de la fonction. Je n’accuse pas non plus les ultrariches, mais ces systèmes sont tellement englobants qu’il est difficile de prendre de la distance. Selon moi, cela demande une formation tout au long de la vie et dans les dimensions les plus vitales et concrètes. On en revient à l’éducation et à l’esprit critique.

— Vous êtes toujours membre du parti ?
— Je viens d’arrêter. C’est lié à son attitude par rapport aux demandeurs d’asile. La société belge laisse se développer le refus de prise en charge sérieuse de la question des réfugiés. Cela a culminé au mois de décembre dernier par ce scandale de gens à la rue, des enfants, des mères seules, dans le froid dans des endroits où règne la gale, la faim, toutes les crasses possibles et imaginables. Et personne ne crie : « Halte là ! » C’est un scandale dans notre pays de tradition chrétienne ou nourri par des valeurs laïques comme les droits humains. Dans le monde politique, cela ne fait que de petites vaguelettes. Ce n’est pas possible d’accepter cela d’un parti comme Ecolo.

— La dignité de l’homme, c’est le combat de toute votre vie…
— Oui. J’ai beaucoup aimé Stéphane Hessel et son livre Indignez-vous ! mais on ne peut pas en rester là. Il faut s’indigner et se mobiliser aujourd’hui dans notre pays et ailleurs, contre les inégalités et pour la planète à partir de tout ce qui est en germe et des braises prêtes à repartir. Que faisons-nous, par exemple, de notre épargne ? Où va-t-elle ? Issue du monde chrétien, la coopérative Credal fait du crédit alternatif et sert à financer des associations, à encourager les gens à démarrer dans l’économie sociale. Elle rapporte socialement parlant. C’est ainsi qu’on peut être à côté de ceux qui ont le plus de difficultés. Autre initiative : dans le monde agricole, depuis une dizaine d’années existe la coopérative Terre en vue qui permet à des jeunes de se lancer dans le métier sans être propriétaire. Ici, dans le village où je vis, on a repris en coopérative un Proxi Delhaize qui fermait. C’est passionnant parce qu’on offre quotidiennement une autre alimentation, en tenant compte de la diversité des gens. Ce magasin s’appelle maintenant Cœur de Village. C’est une grosse épicerie qui vend des produits locaux et ceux d’Oxfam issus du commerce équitable, mais aussi des produits de base venus de chez Colruyt. Un projet comme cela est mobilisateur parce qu’il touche la vie quotidienne et permet de s’alimenter et de consommer autrement en acceptant la diversité des publics et de leurs moyens. Ce qui aujourd’hui me motive, c’est de sentir à quel point des gens que je connais sont dans une phase de pré-capitulation et désespèrent un peu de tout. Je pense qu’il faut investir et s’investir dans des projets de changement selon ses moyens qui sont divers. Cela peut être de l’argent, du temps disponible, des alternatives au système.

— Qu’est-ce que vous retenez dans l’éducation chrétienne que vous avez reçue ?
— J’ai pris une distance progressive, mais constante par rapport à l’Église institutionnelle. J’admire le pape François qui parvient à maintenir un discours battu en brèche un peu partout, mais la conférence épiscopale est trop silencieuse dans des tas de domaines. Je ne peux plus supporter les lectures de fermeture de l’Église et tout le système hiérarchique à des tas de niveaux. C’est aussi lié à mon histoire personnelle. Je suis proche de pratiques marquées par la théologie de la libération. J’admire des gens comme Don Helder Camara.

— L’Évangile est une parole importante pour vous ?
— Une parole fondatrice. Sous le mot Dieu, je ne mets pas de qualificatif, je ne sais pas, je me tais. Ce que je retiens à propos de Jésus, c’est une parole de vie, de rupture par rapport au pouvoir en place et toute la hiérarchie de son temps. C’est surtout une vie avec les plus pauvres. C’est le cœur du message. Je suis plutôt œcuménique. Le lieu qui a été le plus important dans ma vie spirituelle était Taizé. Il y a là une présence aussi de gens du sud et il s’agit d’un lieu où une vie intérieure, de silence est aussi présente. J’y ai fait de longs séjours. J’ai vraiment pu vivre et comprendre combien est importante la prise de distance, le recul total. En venant vivre ici, en Gaume, c’est un peu cela aussi qu’on a fait.

— Une vertu que vous appréciez ?
— La sincérité.

— Vous souhaitez encore dire quelque chose qui vous tient à cœur ?
— En début d’année, nous avons envoyé une carte de vœux personnelle où est mise en évidence cette invitation : « Réveillons-nous, coopérons dans la diversité pour l’égalité. » D’autres mots qui nous parlent y figurent, comme “confiance en soi et dans les autres”, “fraternité”, “audace”, “oser se lancer dans des innovations”, “sérénité”. C’est davantage en rapport avec ce que je vis pour l’instant.

Propos recueillis par Gérald HAYOIS

Mot(s)-clé(s) : Le plus de L’appel
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