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Olivier Delacroix : « Ma quête est de chercher Dieu dans l’homme. »

C’est pieds nus qu’il sort cet après-midi-là du studio de la radio Europe 1, où il vient de terminer son émission « Partageons nos expériences de vie ». Ses inoubliables dreadlocks encadrent un visage souriant, mais fatigué. Olivier Delacroix est comme à la TV : pareil à lui-même, sans fard. Tout comme lorsqu’il parle de lui, et de ce qu’il croit.

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— Vous êtes très populaire auprès d’un certain public de téléspectateurs. Vos documentaires touchent les gens très profondément. Comprenez-vous pourquoi ?

—  Je suis dans la vie comme je suis dans mes émissions. Je suis animé par de la curiosité humaine. J’ai toujours considéré que l’on se construisait à travers l’autre alors que, tout seul, on n’avançait pas. Dans le cadre de mes émissions, j’expérimente la même curiosité que celle que j’ai dans la vie.
Au début, j’avais du mal à comprendre pourquoi, dans la rue, les gens me disaient merci.
Bien sûr, on me reconnaît facilement, car on me filme avec la tête que j’ai, et il est vrai que j’ai un physique particulier. Le public mémorise donc sans doute plus facilement mon image. Mais cela n’explique pas que les spectateurs me remercient. Il a fallu du temps pour que je comprenne ceci : de nombreuses personnes s’approprient mes émissions parce qu’ils s’identifient aux sujets que l’on y traite. Ces discussions que j’ai avec les témoins ressemblent en fait à un échange que n’importe qui pourrait avoir avec un ami proche. Je me fais simplement le passeur de ces histoires.
Ce « merci » que l’on m’adresse vient sans doute de ma capacité à ne pas représenter le journaliste comme on l’entend d’habitude. J’ai appris à l’école que mon métier était d’aller chercher la réalité et de la restituer de la meilleure manière. Or, dans mes émissions, ce sont les gens eux-mêmes qui racontent leur réalité. Je suis juste là pour les aider à ouvrir des portes qu’ils n’ont pas ouvertes depuis longtemps, parce qu’ils ont vieilli, ont oublié… Ma présence les réassure un peu. Je les accompagne, les écoute, et appuie souvent les entretiens sur des mots, mais aussi sur des silences. J’essaie de me faufiler avec eux dans leurs failles, dans des brèches, et cela donne ces entretiens qui présentent de la profondeur, de la sensibilité.

— Vous vous présentez comme un ‘simple’ journaliste, professionnel et curieux. Mais tous les journalistes ne manifestent pas autant d’empathie et de proximité avec leurs témoins…

—  Depuis que j’ai complété mes documentaires TV par une émission de radio quotidienne à Europe 1, j’ai eu l’occasion de réaliser beaucoup d’émissions autour de l’hypersensibilité et de la construction humaine. Et je me suis aperçu que j’avais une sensibilité particulière. On me demande souvent comment j’arrive à faire cela. J’ai toujours du mal à répondre. Tout vient de ma curiosité, de mon intérêt pour les autres, qui souvent se transforme en compassion. Parfois même, cela me fatigue d’être comme je suis. J’ai toujours envie de résoudre les problèmes, de trouver des solutions pour les autres. Or, on ne peut pas le faire. Mon bras droit, qui a travaillé pendant vingt ans avec Jean-Luc Delarue, m’avait prédit que beaucoup de personnes solliciteraient de l’aide. Effectivement, tous les jours, je reçois des tonnes de mails, de messages sur les réseaux sociaux, me demandant d’aider des gens qui sont dans des situations incroyables. Et je ne peux pas. En radio et en télévision, à travers des sujets que l’on choisit, j’ai comme but d’éveiller la conscience de chacun que, du jour au lendemain, la vie peut nous happer, mettre sur notre chemin une étape ou un obstacle. Mais qu’on a tous en nous, sans le savoir, une capacité à se sortir des pires des ornières et à rebondir. De nombreux témoins m’ont confié que, si on leur avait prédit ce qui leur est arrivé, ils auraient pensé qu’ils ne s’en sortiraient jamais. Et pourtant, ils s’en sont tous tirés, en mettant des stratégies en place et en se révélant à eux-mêmes.

— On sort indemne de pareilles rencontres ?

— Non. J’ai aujourd’hui cinquante-quatre ans. Depuis deux ans, je ressens beaucoup plus qu’avant ce que, dans mon équipe, on appelle les « G ». Comme ce que prend au décollage un pilote d’avion de chasse, secoué, collé à son siège. J’ai de plus en plus de fatigue émotionnelle quand les filmages s’arrêtent. Là, je viens de terminer cinq semaines de tournage sur des affaires non élucidées. Cela a été extrêmement perturbant. J’avais affaire à des personnes meurtries parce qu’un enfant, un parent, avait été assassiné ou enlevé, qu’on n’avait pas retrouvé le coupable, et qu’on ne connaissait pas les dernières minutes vécues par cet être cher. Ce film a été particulièrement douloureux à réaliser, et a été très remuant pour moi. En effet, on ne peut pas quitter indemne une famille dans le désarroi, surtout lorsqu’on a vécu avec elle quelque chose de très intense. Et nous sommes avec chaque témoin pendant trois jours, car avec mon équipe, notre parti est de prendre notre temps. Si ce programme dégage une force, touche particulièrement e téléspectateur, c’est sans doute aussi pour cette raison.

— Chacune de vos séries de documentaires est très attendue par le public.

— Six à sept fois par jour, on me dit qu’on ne me voit plus. Cela me fait plaisir, ça me flatte, car, au-delà d’être mon métier, cette émission permet de recueillir la parole des gens, de les faire avancer, de faire avancer ceux qui écoutent ou regardent… À mon petit niveau, j’apprends aux uns et aux autres à mieux s’accepter, mieux se connaître. Dans le monde d’aujourd’hui, la peur de l’autre guide pas mal de gens. En France, on vit actuellement une non-compréhension un peu flippante des uns et des autres. Dans le livre que je publie ces jours-ci, j’évoque le cas de ce CRS, battu au sol par une dizaine de personnes lors d’une manif des gilets jaunes. J’ai autant de compassion pour le CRS que pour ceux qui lui donnent des coups. L’un, comme les autres, m’inspirent autant d’incompréhension, de pitié. Pour en arriver à battre un être au sol, il doit y a quelque chose qui ne tourne pas rond.

J’ai été élevé dans le respect des institutions, des codes, de l’uniforme. J’ai vite compris que l’école, la police, la justice sont des rouages incontournables pour qu’une société marche bien, que chacun se sente protégé par des lois, des institutions. En ce moment, ce qu’on traverse me préoccupe beaucoup. Les agressions homophobes, racistes, antisémites, sont en forte croissance. Dans mon émission sur Europe 1, je vois combien ces thèmes touchent beaucoup d’entre nous. Les chaînes de télévision d’information continue participent à l’entretien de ce climat. Elles laissent croire que la France est au bord de la guerre civile. Or, une grande majorité de personnes, comme moi, cherche à parler, échanger, avancer par le dialogue et la connaissance de l’autre. La géopolitique du monde nous amène aussi à des situations chaotiques. On a peur de tous ces gens qui arrivent ici, mais, si nous étions dans une ville en guerre, menacés de bombardements, avec des enfants, ne chercherions-nous pas nous aussi à fuir pour rejoindre des pays davantage en paix ?

— Alors, que faire ?

— Essayer de s’occuper des siens, d’agir à son niveau, autour de soi. Apporter sa petite contribution, sa petite goute pour faire en sorte que les choses aillent bien autour de nous. Partager, s’efforcer de connaître l’autre. Mes émissions présentent des expériences de vie dont on peut s’inspirer, qui aident à chasser ses peurs. Ma femme, ma fille, sont des socles importants pour moi. J’essaie d’avancer. Mais j’ai conscience d’être un privilégié en exerçant mon métier. Je sais qu’autour de moi, il y a des gens qui souffrent, qui sont rejetés, méprisés. J’essaie de me faufiler dans tout cela et de connecter les uns avec les autres.

— Comme vous l’avez dit, votre manière d’appréhender le monde est atypique dans le journalisme. Est-ce parce qu’elle est portée par ce rapport personnel à la religion que vous avez en vous ?

— J’ai été éduqué dans une famille catholique, j’ai été enfant de chœur, j’ai suivi le catéchisme. Comme beaucoup, j’ai été un peu « contraint et forcé » d’être catholique. Jusqu’à ce que surgisse une série d’interrogations, notamment métaphysiques. Préadolescent déjà, j’étais assez préoccupé par les questions de mort, du temps, de l’espace. Je me suis alors mis à réfléchir sur le sens que tout cela peut avoir. J’ai continué de croire, de prier… jusqu’à ce je perde mon père, qui s’est suicidé, et que mon fils meure, un an plus tard. Ces événements m’ont mis en colère contre Dieu. Lors d’une de mes émissions, j’ai rencontré Martine et Frédéric Mervoyer. Deux jours après que leur fils avait été assassiné en Corse, ils avaient pardonné à l’assassin. Ce couple m’a remis sur le chemin d’une quête de la foi, me parlant d’un Dieu qui n’était pas un « Dieu horloge », récompensant les bons et punissant les méchants. Je me suis résolu à constater que la vie ne pouvait pas ne pas avoir de sens. Cela en a obligatoirement un. Les religieuses de Notre-Dame du Pesquié, que j’ai visitées dans le cadre de mon film sur les moniales contemplatives, ont renforcé cette perception. Du coup, dans certaines histoires, certains mots, certaines rencontres, je découvre ce sens. Ce qui m’amène à dire que je suis à nouveau sur le chemin de la foi. Je n’envie pas ceux qui ont une foi aveugle, mais ceux qui ont une foi sans borne. Tout le monde peut douter, jusqu’à la dernière minute, car nous sommes tous en quête.

— Quelle est votre foi ?

— Vous en parler m’angoisse beaucoup. J’en ai des montées d’adrénaline, car ce sujet me fait encore peur. Mais je dirais que ma foi est : je crois que tout cela doit avec un sens. Il ne peut en être autrement. L’étape « terre », celle de notre vie humaine, n’est qu’un passage. Le dernier élément qui m’a marqué à ce propos est ma rencontre avec un apiculteur qui m’a expliqué l’organisation de ses ruches. Ce qu’il m’a montré m’a fait penser à Dieu. À l’idée de la spiritualité de Dieu, de notre existence. Des signes comme ceux-là me confirment dans l’idée que tout doit avoir un sens. La foi réside dans l’intelligence, dans l’amour qu’on peut donner aux autres. Elle est dans ce que vous pouvez vous attribuer de la vie. Essayer d’être riche de l’autre, savoir pardonner, savoir qui on est. Être conscients de notre dimension, et la partager, la connecter aux autres. Dieu est en nous. Nous sommes tous porteurs d’une petite partie de Dieu. Dans tout ce que l’on fait de notre vie, c’est un peu Dieu qui est à la manœuvre. Raison pour laquelle je fais attention à ce que j’accomplis, et que j’ai conscience de celui que je suis.
Bien évidemment, je ne suis pas parfait. Mais j’essaie de m’améliorer, d’avancer, d’être un bon mari, un bon papa, un bon ami sur lequel on peut réellement compter. Je suis assez exigeant sur ces rapports humains, comme je le suis pour mon travail.

Ma quête est de chercher Dieu dans l’homme. Je pense que cela se ressent dans le regard que je porte sur l’autre, sur mon choix d’être toujours aimable, de respecter l’interlocuteur où qu’il soit. Et si on le cherche, je vous assure que Dieu est au rendez-vous. Il faudrait juste que je le trouve aussi un peu plus en moi, car je suis quelqu’un qui doute énormément.

— L’Église catholique est pour l’instant dans la tourmente. Comment voyez-vous ce moment ?

—  Comme une histoire d’hommes. Plus exactement, de faiblesses de l’homme, de situations dans lesquelles on met des hommes à qui on demande beaucoup. Bien évidemment, il y a quelque chose qui dysfonctionne, qui ne va pas. Beaucoup de prêtres ont fait du mal, partout dans le monde. Et cela reste impardonnable. Je pense bien sûr aux victimes, ce que l’Église n’a toujours pas fait et qu’elle va devoir prendre en compte. Mais ces drames parlent aussi d’hommes dont la spiritualité plafonne. Ils se sont perdus en route, sans doute parce qu’ils ont refusé à un moment de déplacer des écrits, ou de se déplacer eux-mêmes. Ce qui se passe fait du mal à l’Église, mais il y a encore en son sein une grande part de personnes éblouissantes de foi, de paix et d’amour. Je garde donc l’espoir que l’Église se posera les bonnes questions. Mais je dis cela avec détachement, car je ne me sens pas appartenir à cette Église-là, même si j’en suis proche, puisque c’est celle de mon éducation.

— Il faut mettre par terre les institutions de l’Église ?

— Pas les renverser, mais reconnaître qu’elles ont mal vieilli et ne se sont pas renouvelées. Elles n’ont par exemple pas vu que, si on voulait garder des prêtres, il fallait réfléchir à la question du célibat, et à toutes ces contraintes mises sur des hommes, qui les amèneront peut-être à vouloir toucher des petits garçons. Pour l’instant, les réflexions qui sont menées ne donnent pas une image très reluisante de l’Église. Par ailleurs, avez- vous déjà vu comme être dans une Église est triste ! L’idée de Dieu devrait être associée à celles de la joie de la gaieté. Dans un de mes documentaires, j’avais trouvé cela dans certaines communautés protestantes. Mais pas chez les catholiques. Quand on a enterré mon père, il y a vingt ans, qu’est-ce que c’était triste ! Et cela n’a pas changé depuis. L’Église catholique ne se remet pas en question…

— Alors, à quelle Église appartiendriez-vous ?

— Je n’ai pas d’Église. Quand je parle à Dieu, je m’adresse à lui directement. Avoir la foi oblige de dépasser de loin les religions et les noms de Dieu, qu’on le nomme Mahomet, Dieu, Allah ou autre chose. Ce sont les hommes qui ont mis des noms, conçu organigrammes, établi des hiérarchies, par besoin de se rassurer. Comme il n’y a qu’un Dieu, les repères d’amour, d’échanges, d’attention à autrui, sont largement partagés.
Si on me demandait quelle est ma religion, je dirais que, par mon histoire, je suis plutôt de confession catholique, mais j’ai des amis juifs et d’autres musulmans, avec qui j’arrive à discuter en paix. Et ces discussions nous élèvent les uns envers les autres. La seule Église qui peut y avoir est celle de la spiritualité. Il devrait y avoir une Église, qu’on n’a pas encore créée, et à laquelle on s’adresse tous, au-dessus de toutes celles qui existent déjà. À Manille, la quasi-totalité de la population vit dans des conditions indescriptibles alors que des églises flamboyantes se dressent au cœur des bidonvilles… Moi, je ne peux pas suivre ces Églises-là. Aux Philippines, ce sont les gens qui ont nourri ma foi, mon questionnement de ma foi, et la certitude qu’il doit y avoir un sens à tout cela. Pas les rutilants clochers des églises. Surtout pas !

Propos recueillis par Frédéric ANTOINE

Mot(s)-clé(s) : Le plus de L’appel
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