Aline Zeler: « Je n’ai jamais gagné ma vie avec mon sport »
Aline Zeler: « Je n’ai jamais gagné ma vie avec mon sport »
Dans le foot féminin belge, Aline Zeler est la joueuse qui affiche le palmarès le plus prestigieux. Désormais en retrait des terrains, elle travaille aujourd’hui dans une société qui cherche des sponsors pour les athlètes. Tout en militant pour une professionnalisation de son sport d’élection.
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Neuf championnats et trois coupes de Belgique, plusieurs doublés, un triplé (avec la Super Coupe), et même un quadruplé (avec la BéNé SuperCup, compétition belgo-néerlandaise). Et aussi, deux fois meilleure buteuse du championnat belge et cent onze sélections en équipe nationale (les Red Flames) pour laquelle elle a inscrit vingt-neuf buts. Le palmarès d’Aline Zeler est ébouriffant dans le football féminin qui, depuis cinq ans seulement, grâce à la qualification des Red Flames à l’Euro 2017, jouit d’une timide médiatisation. Si elle a remisé ses crampons début 2021, la jeune femme de trente-neuf ans continue de défendre les athlètes. Se souvenant avoir été obligée de travailler pour pouvoir s’adonner à un sport qui n’est toujours pas professionnel en Belgique, elle a rejoint l’an dernier The agency talent management, une société qui cherche des entreprises pouvant aider financièrement des sportifs confirmés ou débutants.
SENS DU BUT
Née en 1983 à Bercheux, une commune de Vaux-sur-Sûre au sud de Bastogne, la fillette de six ans prend l’habitude d’accompagner ses voisins qui jouent dans l’équipe locale. Qu’elle finit par intégrer, y étant évidemment la seule fille. « J’ai été tout de suite acceptée, se souvient-elle. J’avais le même niveau que les garçons. J’avais le sens du but, une bonne frappe. » Très vite, elle est autonome, nettoyant elle-même ses chaussures, préparant son sac. « Mes parents avaient une ferme. C’était des bosseurs, pas des parleurs. Mon père était chauffeur de camion poids lourd et aussi maçon. »
À treize ans, elle est capitaine des cadets de l’Étoile sportive de Vaux qui remporte le championnat en 1997. « Elle avait déjà un sacré caractère, mais c’était une fille qui respectait cependant les consignes. J’avais la chance de pouvoir compter sur elle, car elle pouvait jouer partout. Par ailleurs, elle tirait tous les coups francs », raconte son coach de l’époque dans un livre qui vient de lui être consacré. Et l’un de ses coéquipiers renchérit : « Elle ne faisait pas beaucoup de bruit, mais elle avait déjà un caractère bien trempé. Et il le fallait pour ne pas être dérangé par les quolibets, surtout quand on est ado. Elle était très gentille, mais elle ne s’est jamais laissée faire. C’était une vraie accro du foot. Pour elle, il n’y avait que cela. » Comme il n’y avait qu’un seul vestiaire, les garçons attendaient, parfois sous la pluie, qu’elle ait pris sa douche.
ADIEU LES GARÇONS
À quinze ans, c’est la déchirure : l’adolescente doit quitter les garçons pour rejoindre une équipe exclusivement féminine, comme l’y oblige le règlement de l’Union belge. Alors que d’autres auraient choisi de s’arrêter là, il n’en est pas question pour elle. Même si elle redoute le niveau de jeu et ne sait pas trop où aller. Parmi les six équipes présentes dans la province de Luxembourg, elle choisit Warmifontaine qui joue en P1 (Provinciale 1). Elle se retrouve avec des dames bien plus âgées qu’elle, qui sont là pour jouer et s’amuser, se moquant du regard des hommes pas toujours amène quant à leur physique. « Le fait de jouer avec les garçons m’a aidé, constate Aline aujourd’hui. La psychologie masculine m’a permis de ne pas faire attention aux moqueries, à ne pas être susceptible. »
Même si elle s’accomplit dans ce sport, la jeune fille n’imagine pas y faire carrière, elle veut devenir prof d’éducation physique. Mais le destin va s’en mêler. En août 2003, pour le troisième tour de la coupe de Belgique, l’équipe de Tenneville qu’elle a intégrée deux ans plus tôt et qui joue en troisième division, reçoit le Standard. Un millier de supporters sont groupés autour du terrain. Et Aline marque les deux buts de sa formation – qui perd finalement 2-3. Le lundi, le club liégeois l’appelle pour l’engager. Mais ses parents préfèrent qu’elle termine ses études et c’est un an plus tard qu’elle rejoint le Standard Femina… tout en enseignant dans trois écoles, à Bastogne, à Sibret et à Neufchâteau, puisqu’elle n’est pas professionnelle. « Même si on évoluait en D1, on était encore vraiment des amateurs. On devait notamment aller tenir la buvette lors des matches des hommes pour récolter de l’argent pour faire tourner l’équipe. »
C’est dans ce club qu’elle va principalement mener sa brillante carrière, moyennant des infidélités à Anderlecht et à Saint-Trond. « Je ne suis jamais restée dans un club par amitié ou pour faire plaisir. Je sais ce que je veux et je fais le nécessaire pour l’atteindre. » Elle a aussi joué dans l’équipe nationale où, à son arrivée, elle était l’une des deux seules francophones. Elle doit rapidement faire ses preuves, sans être particulièrement stressée. « Si je fais du sport, c’est d’abord pour mon bien-être et pour prendre du plaisir. J’ai toujours joué pour m’amuser, tout tourne autour du jeu chez moi, sur le terrain et comme prof d’éducation physique. » En 2020-2021, elle a coaché l’équipe féminine du Sporting de Charleroi, à mi-temps alors que son collègue masculin était à temps plein. « J’ai en moi la fibre de transmettre, dans n’importe quel domaine. Je suis quelqu’un de très empathique. »
APPROCHE DIFFÉRENTE
Parallèlement à sa “carrière” de joueuse, Aline Zeler a toujours été obligée de travailler : comme prof de sport, de morale ou même, un temps, comme magasinière. Quand elle jouait en équipe nationale, où plusieurs de ses coéquipières étaient pros ou semi-pros dans des clubs à l’étranger, pour les déplacements, elle devait par exemple prendre ses congés officiels. C’est pourquoi elle s’est toujours battue, et continue à le faire, an faveur de la professionnalisation du foot féminin. Ce refus empêche en plus ce sport d’émerger, notamment par rapport à son pendant masculin. « Entre les deux, l’approche est totalement différente, explique-t-elle. La psychologie n’est pas la même ni les structures mises en place. Et le jeu féminin est plus vrai. Je ne regarde d’ailleurs plus les matchs d’hommes, le foot belge est tellement corrompu. Les montants que gagnent certains joueurs sont aberrants, cela met sur eux une pression dingue. Il faudrait professionnaliser le foot féminin en mettant des barèmes. Je suis féministe car les hommes et les femmes n’ont pas les mêmes chances. Il faut apprendre des hommes comme des femmes, il faut un équilibre, y compris dans les staffs. »
Durant toute sa carrière, la joueuse, nommée à trois reprises pour le Soulier d’Or, a tenté de faire bouger les choses. Elle a ainsi travaillé à mi-temps pour la fédération afin de développer le foot féminin. « J’ai été capitaine pendant des années, je prenais la parole, sans que cela me coûte. J’ai toujours fait les bons choix, par intuition. Et on ne peut pas m’accuser d’avoir fait ça pour l’argent puis que je n’ai jamais gagné ma vie avec ce sport, mais si j’étais dans la plus haute catégorie professionnelle. »
Michel PAQUOT
Thierry LEFEVRE, Aline Zeler, le football féminin de A à Z, Tillet, Memory, 2021.
