Bernard Feltz : la question de la liberté
Bernard Feltz : la question de la liberté
Dépassant les déterminismes, Bernard Feltz pointe dans l’apport des philosophes occidentaux les espaces féconds de liberté qui (re)donnent un visage à l’humain. Sa lecture de l’histoire des sciences et des idées confirme aussi qu’une modernité critique, plurielle et modeste reste ouverte à la spiritualité et peut prendre le visage de la résistance. Des clés pour éclairer la situation contemporaine.
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Rencontrer Bernard Feltz c’est respirer plus amplement. Professeur émérite de philosophie des sciences à l’UCLouvain et souvent invité à partager son point de vue d’épistémologue, il a été membre du Comité intergouvernemental de bioéthique de l’UNESCO (CIGB). Son propos ouvre un dialogue fécond entre recherche académique et quête spirituelle. Avec le biologiste et philosophe, on parle de plasticité neuronale, de neurosciences, d’apprentissage, d’éthique, de langage et surtout de liberté. En cette époque troublée qui demande un discernement communautaire constant, il relève le défi d’une réflexion scientifique et philosophique. C’est un lanceur d’alerte qui dépasse le vide des pensées postmodernes et prône une “modernité critique” empreinte d’humilité qui tire ses leçons de l’histoire. Il insiste sur la prise de conscience de la pertinence et des limites de chaque discours tout en restant attentif au fait que ce qui est en jeu reste le rapport à la vérité.
Il vient d’enregistrer six capsules chez Dominicains TV. Qu’il s’agisse de bioéthique, de transition écologique ou des rapports entre foi et raison, ces séquences proposent des repères forts pour comprendre les enjeux contemporains. Cet article ne pouvant aborder l’ensemble du propos, Bernard Feltz met ici la focale sur l’avènement des Lumières et la gestation d’une modernité critique. Des outils éclairants pour cerner la contre-culture numérique et la circulation des idées “postmodernes” antidémocratiques. Il termine par la transition écologique.
LES LUMIÈRES SOMBRES
Il est impossible de ne pas évoquer l’actualité et la montée de la droite radicale mondiale. Ce courant néoréactionnaire rejette l’héritage démocratique et égalitaire des Lumières tout en glorifiant le progrès technologique et le transhumanisme. Il considère les alertes climatiques, les appels à réguler l’intelligence artificielle (IA) ou à encadrer les technologies comme des « manipulations destinées à restreindre les libertés ». L’invitation récente du milliardaire trumpiste Peter Thiel (Palantir Technologies) par l’Académie des Sciences morales et politiques de Paris n’est-elle pas le symptôme alarmant d’une normalisation progressive de ce type de discours ?
Au même moment – comme un contrepoint salutaire – parait aux éditions Gallimard un essai d’une glaçante clarté d’Arnaud Miranda, docteur en théorie politique, Les Lumières sombres, comprendre la pensée néoréactionnaire. L’auteur montre que, malgré leurs divergences, les néoréactionnaires partagent le même socle théorique : l’inégalitarisme, le pessimisme anthropologique, la haine de la démocratie, le refus du libéralisme politique et un optimisme général à l’égard de la technique. Arnaud Miranda propose une synthèse magistrale qui permet de mieux comprendre et cerner les galaxies de l’extrême droite américaine contemporaine qui sont le soubassement idéologique du trumpisme, un “accélérationnisme” qui entend débrider le capitalisme jusqu’à son excès.
CONTRE-CULTURE ANTI-DÉMOCRATIQUE
Cet imaginaire antidémocratique se nomme lui-même “Lumières sombres” (titre du livre de Nick Land sorti en 2012) par opposition aux Lumières du XVIIIe siècle. Plusieurs intermédiaires, souvent des entrepreneurs de la tech, relayent cette pensée aux décideurs américains. Dans cette contre-culture anti-démocratique, le blogueur et ingénieur Curtis Yarvin, après s’être exprimé sur le Net, a aussi tissé un réseau dans le monde des affaires. Sa proximité avec Pieter Thiel lui permet d’approcher J.D. Vance, le vice-président américain. Il devient la référence intellectuelle d’une galaxie économique et politique aux objectifs clairs : gestion de l’État comme une entreprise, destruction programmée de la démocratie, rétablissement de l’inégalité entre les hommes et les femmes, affirmation de la supériorité de certains patrimoines génétiques…
« Il y a un enjeu culturel profond dans la position de Trump, précise Bernard Feltz. C’est en réalité le refus pur et simple de la vérité. Plus exactement le concept même de vérité a perdu tout son sens. Dans cette posture, le mensonge ne peut même pas exister ! Quant à J.D. Vance, ses positions sont souvent de type pré-Galiléennes. En fait sa conversion est une conversion précritique. Je ne pensais pas assister à cela. Chez Trump, on assiste à un refus de tout droit international et donc aussi de toute éthique devenue catégorie sans intérêt. Le déni du droit c’est une régression grave. » L’universitaire laisse passer un temps de silence et poursuit : « Le concept de modernité critique et le chemin qui y a abouti peut éclairer la situation contemporaine. Au fond, quel monde voulons-nous ? Quelles valeurs défendons-nous ? Est-ce la modernité qui est en cause ou l’usage que l’on fait de la science ? »
LE RELATIVISME ABSOLU
Pour lui, le concept de modernité c’est une épistémologie qui a son histoire. Un rapport à établir au vrai. Et le moment fondateur est l’affaire Galilée pensée par Descartes. Climax de la tension entre foi et raison. « Descartes questionne : “Qui dit le vrai dans une société” ? On a là la question du “critère de vérité” qui demeure très actuelle quand on sait que le créationnisme est défendu dans certaines universités américaines. Dès 1920, les créationnistes voyaient dans le darwinisme “l’erreur” de la culture moderne. »
« Par ailleurs, l’entourage qui conseille Trump se situe dans une posture postmoderne relativiste où l’éthique commune devient impossible. Cette attitude est en réalité une régression terrible qui se présente comme une nouveauté. Et dans ce contexte, toute propagande est possible. La rhétorique postmoderne ne vise pas la vérité. Trump laisse tomber les présuppositions les plus fondamentales de la modernité. Tout est ramené au rapport de force. Tout est bon à prendre même si on se contredit. Seuls comptent le rapport économique et le rapport aux voix, tant qu’il faut passer par l’électeur. Trump s’attaque aux universités, mais il détruit aussi les preuves et les résultats attestant le réchauffement climatique. C’est d’une gravité extrême. Il n’existe même plus ici de concept de mensonge, il n’y a donc pas de fake news ! C’est le relativisme absolu. »
HISTOIRE DES SCIENCES
Descartes au XVIIe dit qu’il faut faire confiance à la raison. Les Lumières sortent des obscurantismes et des inégalités sociales de l’Ancien Régime. Descartes affirme que par sa raison l’être humain peut avoir un accès direct à la vérité. Et face au religieux, résume Bernard Feltz, « il affirme que si la raison contredit la Révélation, c’est la raison qui a raison ! Mais c’est la raison comme caractéristique de chaque être humain. Si un être humain par la géométrie et les mathématiques arrive à la conclusion scientifique de l’héliocentrisme, il a raison ! Par ailleurs, Kant dira un siècle plus tard que l’on peut trouver des critères communs d’une action bonne. Ce sont les fondements de l’éthique ! »
Enfin, avec Kant on se situe dans une logique pluraliste et de dialogue possible entre les convictions. Et dans le domaine du croire, on peut vivre une foi qui respecte l’altérité de l’autre. La liberté individuelle est acceptée au niveau de cette question des significations. Cette confiance en la raison humaine devrait donner un accès à la vérité, à l’éthique et à un monde politique en progrès. Kant invite à espérer un monde meilleur où la morale et le bonheur sont réconciliés. À la fin du XVIIIe siècle, il parle même de paix perpétuelle. L’utopie est de croire que l’on va construire un monde meilleur accompagné d’un progrès sans limites.
FRAGILITÉ DE LA PAIX
Mais l’histoire contraint à revoir et relativiser ces fondamentaux des Lumières. Les philosophes du soupçon – Marx, Nietzsche et Freud – contestent l’être humain comme être de raison. « Le projet moderne s’effondre avec les deux guerres mondiales. Après la première, déjà, l’Autrichien Stephan Zweig publie Le monde d’hier, souvenir d’un Européen. Pour lui, juif et pacifiste qui fuit l’Europe nazie, c’est la fin d’un monde et la destruction de la culture européenne. Une souffrance morale qui le tue. L’Europe d’avant 1914 visait une Europe de paix et de culture. Douleur et exil le poussent au suicide. »Ce signe fort invite à réfléchir à la fragilité de la paix et de la culture humaine. Après la fin des utopies et des événements tragiques des XIXe et XXe siècles, le socle intellectuel et moral sur lequel on peut bâtir sa vie commune demeure toujours le versant humaniste des Lumières.
« Malgré le sursaut des trente glorieuses et l’apport incontestable des droits humains (Déclaration universelle des droits de l’Homme du 10 décembre 1948) et des avancées démocratiques, les grandes questions demeurent. Le Club de Rome tire la sonnette d’alarme en 1970. Il rappelle que le monde et ses matières sont limités et finis. C’est une première injonction qui crie halte à la croissance aveugle. Le Club de Rome attire l’attention sur la pollution, les limites des réserves énergétiques et la question démographique. C’est le concret du monde vivant qui interpelle nos pratiques. Il est intéressant de pointer les quatre attitudes qui suivirent face à ces critiques légitimes de la modernité. »
« Ce fut souvent le déni de la crise, surtout de la part des classes dirigeantes qui voulaient toujours croire au capitalisme et au progrès indéfini. Une autre attitude fut celle de religieux intégristes qui semblaient se réjouir en disant qu’ils avaient prévenu que le refus du religieux allait entraîner le chaos. Ils se voient alors eux-mêmes comme la solution. La troisième attitude est celle de la posture postmoderne relativiste. Ici, c’est la mort du concept de vérité. Cette attitude est un recul alarmant. C’est le royaume des sophistes. C’est la position actuelle des trumpistes qui se donnent les moyens de retarder les prises de conscience publiques du réchauffement climatique le plus longtemps possible. »
MODERNITÉ PLURIELLE ET CRITIQUE
Il faut construire, selon Bernard Feltz, une modernité plurielle et critique qui prend conscience de la finitude de la raison, qui se méfie de toute métaphysique totalisante – le danger est de viser une “synthèse de tout” qui entraîne souvent dans la foulée la montée d’un pouvoir totalitaire, rappelle-t-il – mais qui continue à faire confiance au discours scientifique limité à des domaines spécifiques d’études. L’important étant bien de distinguer la science comme visée de la connaissance et les applications pratiques de la science pour l’organisation publique. « Distinguer la question de l’utilisation économique des données théoriques. Rester en alerte sur les applications des savoirs dans le domaine social. Au lendemain de la guerre, après l’effroi, les procès de Nuremberg – par exemple vis-à-vis des scientifiques nazis – nous rappellent à quel point les applications et les recherches scientifiques doivent être régulées. Le “Code de Nuremberg” est l’élément fondateur d’un nouvel ordre normatif international en matière de recherche sur l’être humain. »
C’est le moment où les concepts de droit et de justice internationale, de crime de guerre, de crime contre l’humanité, de génocide et de responsabilité individuelle des dirigeants prennent naissance. Un moment clé. « Enfin, depuis les années 60, le monde médical initie les premiers comités d’éthique. Le sérieux de la question éthique entre alors dans le système social. Et si, en 1950, l’argent n’avait pas d’odeur, en 2000 on fait la traque à l’argent sale. Le monde des affaires n’est plus à l’abri de cette modernité critique.”
TRANSITION ÉCOLOGIQUE
Bernard Feltz souligne au final un point essentiel à ses yeux : le rapport de l’humain au monde vivant dans lequel il baigne. « La crise écologique est une des crises de la modernité. Il faut d’emblée rappeler que l’écologie est d’abord une discipline scientifique. »Ici aussi, quatre types de rapport à l’environnement peuvent être décryptés. Le premier est le rapport scientifique de conception “mécaniciste” : le vivant est perçu comme matière inerte, c’est un système d’objets à disposition de l’humain. La deuxième attitude est celle d’une écologie scientifique qui a pris conscience de la “finitude des stocks”. « Les modèles mathématiques aident à visualiser ces limitations ou les extinctions possibles d’espèces. La terre n’est pas exploitable à l’infini. La culture occidentale avait construit l’idée que l’environnement est un infini. Il y a donc ici une acceptation de la finitude comme de la fragilité du vivant et de la vie humaine. »
Une troisième attitude est celle de “l’écologie profonde”. C’est un changement de posture qui entraîne un respect intrinsèque du vivant. L’histoire humaine a été précédée par une histoire naturelle. L’être humain participe d’un processus évolutif. Il n’est plus le centre de l’Univers, mais une partie d’un vaste écosystème. Les excès de cette attitude ne servent pas toujours le propos lorsqu’ils déconsidèrent l’humain le désignant comme une maladie du système global. Enfin, la quatrième position – qui intègre les bienfaits de la troisième dans une attitude réaliste – est celle d’une écologie qui est consciente des responsabilités humaines pour sauver la planète, préserver le vivant, respecter l’ensemble du processus.
« C’est une posture de modernité critique qui a son éthique. Elle rejoint la position éthologique et celle des neurosciences. Chaque vivant est considéré comme participant à la vie et son développement. L’humain est responsable des autres règnes. Il construit une respectabilité du vivant et se situe dans une relation de respect intrinsèque des formes de vie. L’être humain se voit alors comme être de raison qui participe d’un processus évolutif global. Il définit toujours lui-même ses valeurs, mais dans le respect inconditionnel du vivant. Il prône une attitude économique qui respecte les contraintes écologiques et les écosystèmes. Une économie qui respecte les dimensions sociales, éthiques et symboliques de son activité. Dans cette vision la transition écologique s’impose comme une évidence.”
Certains gomment aujourd’hui sciemment les leçons de l’Histoire, nient ou renient les Lumières et réinvitent sur la scène mondiale les masques les plus sombres du passé. Les forces communautaires démocratiques sont invitées à se lever pour démasquer autant les pantins qui s’agitent que leurs manipulateurs moins visibles qui tirent les ficelles d’un jeu où l’humain se rétrécit chaque jour un peu plus.
Michel DESMARETS
Bernard FELTZ, La science et le vivant, philosophie des sciences et modernité critique, Bruxelles, De Boeck, 2002. Rééd. Albin Michel, 2014.
Bernard FELTZ (dir), La nature en éclats, cinq controverses philosophiques, Bernard Feltz, Louvain-la-Neuve, Academia, collection “Sciences, éthique et société”, 2015.
La philosophie des sciences avec Bernard Feltz dominicanen.org/fr/dominicains-tv/la-philosophie-des-sciences-liberte-determinisme
Arnaud MIRANDA, Les Lumières sombres. Comprendre la pensée néoréactionnaire, Paris, Gallimard, 2026.
