Ce soir, je vendange

Ce soir, je vendange

Pourquoi voulons-nous parfois singer nos voisins ? Voici deux histoires qui nous invitent à n’avoir pas peur d’être nous-mêmes. Ne sommes-nous pas uniques au monde ?

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Publié le

1 juin 2023

· Mis à jour le

5 janvier 2026
Le chroniqueur Gabriel Ringlet, la tête posée sur la main, portant des lunettes et regardant la caméra

« Vous valez bien plus qu’une multitude de moineaux » (Matthieu 10,31)

Je garde en mémoire cet incroyable fait divers qui s’est passé il y a quelques années à propos d’une famille qui voulait se rendre aux Caraïbes. C’est en tout cas ce que les parents et les deux enfants ont fait savoir aux voisins et aux connaissances, avec force détails, au point de provoquer pas mal de jalousie. Ainsi, après avoir soigneusement fermé les portes et les volets et annoncé qu’ils s’envolaient en pleine nuit, ils se sont embarqués… vers la cave de leur domicile ! Car c’était bien leur projet : faire croire à tout le monde qu’ils se reposaient à l’ombre des palmiers, sur une plage mirifique, pendant qu’ils étaient bien à l’ombre, oui, dans la cave de leur maison.

BESOIN DE “RESSEMBLER”

Ce scénario se serait peut-être déroulé comme prévu si, après quelques jours, les voisins ne s’étaient inquiétés d’apercevoir un petit faisceau lumineux s’échappant de la cave. Convaincus que les voleurs visitaient la maison, ces braves riverains ont fait appel aux forces de l’ordre. Vous devinez la surprise de la police locale en découvrant que les voleurs ressemblaient comme deux gouttes d’eau au papa, à la maman et aux deux enfants de la maison.

Rêver à un séjour enchanteur, c’est très respectable. Le problème n’est pas là. Mais ce qui paraît terrible dans cette histoire, c’est le besoin de “ressembler”, le sentiment que, si on ne part pas aux Antilles, aux Seychelles ou aux Caraïbes, on ne sera pas reconnu par la société. Et cela ne vaut pas que pour les vacances. « De quoi avez-vous peur ? aurait pu demander Jésus. Vous valez bien plus qu’un séjour aux Caraïbes. »

LEUR PARLER TOUS LES JOURS

En contrepoint, une autre parabole tout aussi authentique, racontée par le romancier Jean Sulivan. Un jour, fin septembre, à Paris, il fait signe à un taxi. La voiture s’arrête, mais le chauffeur lui crie : « Non, je n’ai pas le temps. » Sulivan insiste. Le chauffeur lui dit : « Bon. Montez. Je vais vous prendre, mais vite, car aujourd’hui, je dois être plus tôt à la maison. À cause des vendanges.

Ah, dit Sulivan, vous habitez à la campagne ?

Non, ici, à Paris. »

Et le chauffeur d’expliquer avec enthousiasme qu’il y a sept ans, il a planté deux vignes, l’une dans la cour de son immeuble et l’autre devant son garage. « Tout le monde riait, vous imaginez ! D’autant plus que je ne trouvais pas de fumier à Paris. Mais j’ai persévéré. Et l’ai fait venir d’Italie ! Car il en faut, de la détermination, explique-t-il, tout en roulant, et de l’attention : les arroser, les tailler, les pulvériser, les regarder et leur parler tous les jours… » 

Au moment de déposer son passager, le chauffeur de taxi se fait un peu plus grave :

« — Vous voyez, signore, tout le monde veut ressembler, le tiercé, le loto, la télé, les vacances, merda, tout le monde fait pareil. Mais il faut avoir quelque chose bien à soi. On serait libre, si on voulait. Dites, si ça vous chante, un dimanche, venez voir mes vignes, je sortirai une bouteille de mon vin. Salute, arriverdeci ! »

Elle est magnifique, la parabole du chauffeur-vigneron. Il a compris ce que veut dire garder contact avec ses racines, ne pas vivre hors de soi, ne pas vouloir ressembler à tout prix, mais être fier de sa petite chanson, singulière, unique.

N’allez-vous pas en vacances au bout du monde et ne valez-vous pas bien plus qu’une multitude de moineaux quand vous plantez une vigne dans votre cour intérieure ?

Gabriel RINGLET

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