Daniel Hanssens : « Vivez vos rêves »
Daniel Hanssens : « Vivez vos rêves »
À 7 ans, devant Napoléon d’Abel Gance diffusé à la télévision un jour de pluie, Daniel Hanssens décide qu’il sera acteur. Une intuition fulgurante, jamais démentie. Depuis, il s’est construit une vie de théâtre, de rencontres et de transmission.
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VLe sexagénaire raconte ce moment avec une émotion intacte : un petit garçon devant un film muet, le Napoléon d’Abel Gance, fasciné par ces visages sculptés dans la lumière. Une certitude l’habite : il en fera son métier. Pourtant, le chemin s’annonce escarpé. « Je suis fils de médecin. Mon père n’a pas du tout accepté mon désir de jouer. J’ai même dû changer de nom à mes débuts », se souvient-il. Néanmoins, rien ne le détourne de son objectif. Il étudie, travaille avec ténacité, obtient le premier prix d’art dramatique du Conservatoire royal de Bruxelles. Dès lors, le théâtre ne le lâchera plus.
Quarante années s’enchaînent : Britannicus, Le Dîner de cons, Le Malade imaginaire, Hygiène de l’assassin, Amitiés sincères, Bossemans et Coppenolle, Le Noir te va si bien, L’Envers du décor… À côté de son rôle de comédien, Daniel Hanssens est également metteur en scène : Ladies Night de Sinclair et Mc Laren, Pièce montée de Pierre Palmade, Un grand cri d’amour de Josiane Balasko, ou encore Blood Brothers monté avec Jack Cooper dans le cadre du festival Bruxellons ! dont il est co-directeur. On a aussi pu le voir sur le petit écran en Frère Joseph dans la série belge Ennemi public ou à l’affiche, aux côtés de Pierre Niney et d’Isabelle Adjani, dans le dernier film de Nicolas Bedos, Mascarade. Et cette hypersensibilité qui l’habite – « Je ressens tout très fort. Je sais quand on me raconte des bobards. J’observe, je traverse, je reste sincère »- devient un outil, une boussole, parfois un fardeau, mais toujours un moteur.
POUR LE PUBLIC
En 2004, une idée surgit sur une terrasse bruxelloise à la Toison d’Or : monter La Cage aux folles. Pour structurer ce projet, protéger les équipes, accueillir partenaires et sponsors, il fonde Argan42, rebaptisée en 2010 La Comédie de Bruxelles. Si créer une société n’était pas un rêve initial, c’est devenu une nécessité. « Les choses se sont enchaînées naturellement, explique-t-il. Après La Cage aux Folles, un deuxième spectacle s’est imposé, puis un troisième, et la Comédie de Bruxelles a doucement pris sa place. Même si j’ai rencontré tous les problèmes imaginables lorsqu’on lance une entreprise. »
Il dirige aujourd’hui une maison chaleureuse : tournées en Wallonie et à Bruxelles, public fidèle, répertoire populaire de qualité, humour comme outil de transmission. « Un spectateur m’a un jour confié : “Cela faisait dix ans que je n’avais plus ri, c’est-à-dire depuis la mort de ma femme.” Cela m’a énormément touché. Je me dis parfois que le théâtre devrait être remboursé par la sécurité sociale. » Pour lui, la comédie est le sommet de l’art dramatique. « C’est le plus difficile : jouer sans rire tout en faisant rire. »Il aime citer Woody Allen : « Avant, j’étais schizophrène ; maintenant, je joue dans mes propres films. » Manière élégante de dire qu’il porte souvent la double casquette d’acteur et de metteur en scène. Et la relation avec le public est devenue un rendez-vous affectif, presque rituel : « On se retrouve. Un lien s’est créé. » Après les attentats et le covid, qui avaient vidé les salles, le théâtre coule des jours plus heureux. « Le public est revenu. Mais il réserve souvent au dernier moment, en ligne. C’est un changement de comportement auquel nous nous sommes doucement habitués. »
UNE VIE INTENSE
Pendant douze ans, le quotidien de Daniel Hanssens été une course folle : professeur au Conservatoire de Bruxelles le matin, répétitions l’après-midi, représentations le soir, puis retour chez lui, en Wallonie. C’est la période où il a peu vu ses enfants – aujourd’hui adultes – mais leur relation reste fondée sur l’essentiel : l’amour et l’admiration mutuelle. « Ce sont eux qui me font tenir debout. J’espère qu’ils ont compris mes absences, les concessions parfois nécessaires à la profession. Je leur ai transmis l’idée qu’il était essentiel de poursuivre ses passions. » Sa fille est comédienne ; il leur arrive de se croiser sur scène. « C’est merveilleux », reconnait-il.
Son statut de professeur a aussi marqué son rapport à la transmission. « Je ne sais pas si je leur ai appris beaucoup, mais mes élèves m’ont énormément fait grandir. Les rencontres que j’ai faites ont parfois été bouleversantes. » Parmi ses rôles clés, Kean, de Dumas et Sartre, représente un sommet émotionnel. « Deux heures trente de combat à chaque représentation. La folie du personnage m’a parlé. C’était éprouvant, mais un bonheur immense. » Il évoque aussi avec humour François Pignon, dans Le Dîner de cons, ou Le Mariage de Mademoiselle Beulemans, pièce d’anthologie que plusieurs générations peuvent partager.
Sa vie n’a pourtant pas été sans ombres. Il raconte une faillite qui l’a laissé sans gaz ni électricité. « Je trouvais des solutions, mais j’étais au bout. J’ai tout remonté seul. Ça m’a coûté mentalement et physiquement, mais j’en suis aujourd’hui très fier. Une seule banque m’a fait confiance. Je me suis dit : tu es ton propre instrument. Dès lors, travaille plus. » Un jour, il a quand même voulu tout arrêter. « C’est alors que mon père, celui-là même qui refusait que je me lance dans le métier à mes débuts, m’a dit : “Tu ne peux pas arrêter. Moi je soigne les corps, mais toi tu soignes les âmes.” Et la machine était relancée. »
L’INSTANT PRÉSENT
Sa spiritualité a mûri, s’est transformée, parfois renversée. « Je ne crois plus en l’Église et en sa manière de s’exprimer, avoue-t-il.Mais j’aime beaucoup la réponse d’Hubert Reeves : il peut expliquer la création de l’univers, mais pas le fait qu’il soit né en une seconde. Donc… il y croit… peut-être. Moi aussi. » Des épreuves personnelles, dont la mort de nombreux proches, ont modifié sa vision de la vie. « Aujourd’hui, je n’ai plus peur de la mort, mais j’ai peur de la fin de vie. J’espère qu’il existe “quelque chose” après, mais je n’ai aucune certitude. L’important, pour moi, c’est de vivre l’instant présent le plus intensément possible. » L’artiste aime transmettre. Pour lui, le message essentiel pour les jeunes comédiens ressemble à une philosophie de vie : rigueur, travail, sincérité, recherche, profondeur, amour. « On ne se repose jamais sur ses lauriers lorsqu’on est comédien. On travaille énormément. Et on donne de l’amour. »
Il prépare déjà des saisons futures – Vidéoclub en janvier et février – et réfléchit toujours deux ou trois ans à l’avance. « Il faut parfois des années pour obtenir les autorisations nécessaires à telle ou telle production », précise-t-il. Sous cette dynamique se cache un souhait plus intime : « J’aimerais plus de sérénité. Que les portes s’ouvrent facilement. Que chaque projet naisse dans l’amitié et l’amour. Car si l’on apprend dans l’épreuve, je ne serais pas contre un peu plus de fluidité. » Mais, quelles que soient les difficultés rencontrées – qui ne manquent pas dans le milieu artistique – Daniel Hanssens n’en perd jamais son optimisme intrinsèque. À ceux qui hésitent encore, à ceux qui doutent ou qui se sentent à côté de leur propre vie, il répète ce qu’il a toujours dit à ses enfants et appliqué à lui-même : « Vivez vos rêves. » Un mantra qui sonne comme un message de sagesse, qu’il a fait sien dès l’âge de 7 ans.
Virginie STASSEN

