Fils de bâtard : mon père, ce héros ?

Fils de bâtard : mon père, ce héros ?

Fils de bâtard est un spectacle époustouflant et bouleversant. Emmanuel De Candido voudrait y rendre un hommage vibrant à son père, un aventurier qu’il cherche à mieux cerner.

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30 novembre 2025

· Mis à jour le

30 novembre 2025
Un bison et Manu
EMMANUEL DE CANDIDO. Un comédien « de dingue ! »

Durant une heure trente, le comédien Emmanuel De Candido emmène le spectateur dans une « histoire de dingue ! », une épopée familiale où la petite histoire rencontre la grande. Il saisit le public dès les premières minutes et ne le lâche plus jusqu’à la fin. Il le conduit sur les pas de son propre père, un héros qui a eu mille vies, sept enfants, et un bâtard. Le zinneke, c’est lui, Emmanuel, qui s’est promis un jour d’aller « boire un café avec son père parmi les morts, et d’en revenir vivant ». Et il en revient en effet, non seulement plus vivant, mais avec un spectacle, car il veut raconter qui était cet homme, tour à tour colonel d’aviation, gestionnaire de terres agricoles au Congo, chef d’une base polaire en Antarctique, pilote en Libye pour une exploitation pétrolière, chef de service pour la FN Herstal, avant de se convertir en psychothérapeute énergéticien. C’est à cette époque, à la soixantaine, qu’il a rencontré Elena, infirmière en hôpital, métier auquel elle est totalement dévouée et qu’elle exercera jusqu’à l’épuisement. Il lui a fait un gosse, mais comme il a aussi, par ailleurs, une femme et sept autres enfants, il ne lui a pas transmis son nom. 

Le colonel, surnommé “Bison argenté”, “Bisou argenté” comme le comprenait le petit Emmanuel, et que l’on disait autoritaire, avait l’âge d’être son grand-père. Ce décalage en termes de génération explique sans doute la tendresse qu’il lui donnait et qu’il n’avait pas manifestée avec ses autres enfants. Emmanuel De Candido est allé sur les terres que son géniteur avait foulées pour le rencontrer autrement que par les mots transmis ou les témoignages de ses proches. « Être sur le terrain, ça permet de percevoir un certain nombre de sensations qui sont très difficiles à saisir : l’épaisseur de l’air, la couleur du sol, toutes les sensations qui permettent à cette histoire, que je sentais immense et intouchable, de devenir concrète et donc plus facile à raconter. »

L’HÉRITAGE DU PÈRE

De son père, qu’il voyait de temps en temps, Emmanuel a gardé trois cartes géographiques et un poème imprimé, Tu seras un homme, mon fils, de Rudyard Kipling. Ce poème aurait dû devenir le titre de son spectacle, dont il parle à un directeur de théâtre en ces termes : « C’est un projet qui permet de questionner le colonialisme et le post-colonialisme, les abus écocides et le patriarcat. Parler de l’histoire de mon père, cela nous permet à toutes et à tous, de nous interroger sur notre héritage symbolique et collectif. » À travers le récit de ce parcours atypique, Emmanuel De Candido veut aborder la violence, non seulement de la colonisation, mais aussi du postcolonialisme qui reste un impensé. « Il y a encore tellement de choses à dire et à faire à ce sujet. Qu’en est-il des relations entre les États, depuis que le Congo est devenu indépendant ? Qu’en est-il de l’ingérence militaire et des violences provoquées par la prise des ressources ? Certaines paroles congolaises et africaines devraient prendre davantage de place pour nous aider à comprendre ce colonialisme. » 

Une fois le texte écrit, le comédien le présente devant des professionnels, mais rien ne se passe comme prévu. Et s’il s’était trompé depuis le début ? « Est-ce qu’on peut recommencer ? » est la question que lui avait posée son fils de trois ans, lorsqu’il jouait à marcher comme un funambule sur une ligne tracée au sol et qu’il était tombé. Mais peut-on recommencer un moment de son existence pour transformer sa vie ? Bien sûr que non ! Sauf, peut-être, au théâtre où tout devient possible… Son projet théâtral prend alors une tout autre dimension et devient, comme Victor Hugo l’avait fait pour sa fille dans Les Contemplations, un hommage vibrant, un tombeau poétique et poignant, érigé pour la personne qui a compté le plus dans son existence.

UN MATRIMOINE

Le spectacle est rythmé, bondissant, presque chorégraphié. S’il commence comme un stand-up classique, avec un comédien derrière un micro, dans une forme que tout le monde reconnaît, il bascule très vite vers d’autres théâtralités, en variant les types de narration, en passant par le slam, la chanson, le conte, le théâtre documentaire ou la tragédie intime. Avec Olivier Lenel à la mise en scène, il met au point un spectacle total, où il réalise tous ses désirs d’ados. « J’avais besoin de trouver un élan esthétique et un geste artistique qui permettent de dépasser la pudeur intime. » Même le mime, si longtemps décrié, est utilisé pour rendre un brûlant hommage à Elena, sa maman. À travers son histoire singulière, il évoque aussi celle de la migration italienne en Belgique. Ses parents à elle avaient fui le fascisme et lui avaient interdit de parler italien pour mieux s’intégrer. 

Après une vie usée par le travail en hôpital, Elena, rongée par la maladie, avait rédigé une demande d’euthanasie. Infirmière aux urgences et ensuite en service psychiatrique, elle savait ce qui l’attendait. Elle avait demandé à son fils de contresigner cette demande, mais pourra-t-il seulement faire respecter les dernières volontés de sa mère ? Elle, dont il est si fier de porter le nom aujourd’hui. Ce nom, De Candido, il l’a lui-même transmis à son propre fils, et avec lui, tout l’héritage qu’il a reçu d’elle, son matrimoine. 

RENDRE VISIBLE

Même si elle raconte une histoire intime, la pièce est le fruit d’un travail collectif mené avec deux comparses, deux complices présents sur scène. Côté jardin, Orphise Labarbe, musicienne et chanteuse, accompagne et rythme le propos du comédien. Son travail crée un décor musical tour à tour dépaysant ou nostalgique. Côté cour, plus discret, Clément Papin assure la régie lumière et le rôle d’accessoiriste. Leur présence est une façon de montrer comment le théâtre prend forme et vie sous les yeux des spectateurs. C’est une manière de créer une proximité, une solidarité avec le public. On est tous embarqués dans la même histoire qui est en train de se construire. « C’est une façon pour moi de donner de la visibilité à celles et ceux qui construisent l’objet théâtral. »

Dans un décor minimaliste, composé d’une toile blanche posée au sol et recourbée vers le fond de la scène, Sarah De Battice offre comme un écran qui peut se transformer, par le biais d’un accessoire, d’un élément scénographique ou symbolique, en territoire congolais, banquise, cuisine ou chambre d’hôpital. « En créant du moins, du vide, on peut laisser la place à l’imaginaire et à la projection du public. » Cela permet le surgissement de quelques images visuellement impressionnantes, car le spectacle ne manque pas de surprises ni de retournements de situation.

Jean BAUWIN

Fils de bâtard d’Emmanuel De Candido, en tournée en décembre à Bruxelles, Beauvechain et Gembloux. En janvier à Charleroi. En février à Verviers et Durbuy. En mars à Quaregnon, Bertrix et Waterloo.  compagniemaps.com/agenda

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