Fra Angelico : « Ne me retiens pas »
Fra Angelico : « Ne me retiens pas »
Fra Angelico, dans le tableau Noli me tangere (1440-41), a choisi de peindre le moment où le Jésus ressuscité s’adresse à Marie-Madeleine. Le Christ, dont l’auréole déborde la palissade du jardin, semble déjà en mouvement vers l’au-delà de l’amour du Père.
Publié le
· Mis à jour le
« Adieu, dit le renard. Voici mon secret. Il est très simple : on ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux. L’essentiel est invisible pour les yeux, répéta le petit prince, afin de se souvenir. » Antoine de Saint-Exupéry, dans cet extrait bien connu de son œuvre Le Petit Prince, nous livre une leçon de sagesse à la fois poétique et essentielle. Nos yeux se limitent aux apparences… et celles-ci sont souvent trompeuses. Notre cœur, lui, permet de saisir la profondeur et l’importance d’une relation ; notre cœur nous ouvre à « ces choses qu’on espère sans les voir », comme le dit l’épître aux Hébreux (11.1).
Au matin de Pâques, dans l’Évangile de Jean (20, 1-18), Marie se rend au tombeau et le découvre ouvert. Marie n’entre pas, elle ne vérifie pas la présence ou l’absence du corps, elle déduit de l’ouverture qu’il a été enlevé. Elle ne voit pourtant qu’une pierre roulée… « L’évidence obture le possible d’un sens autre de l’Ouvert, délié des certitudes raisonnées du savoir », écrit Marc Faessler dans Résurrection. Un autrement que voir (Labor et Fides, Genève, 2021).
UN JARDIN LUXURIANT
Fra Angelico, dans ce Noli me tangere (1440-41), a choisi de peindre le moment où le Jésus ressuscité s’adresse à Marie-Madeleine. Il place la scène dans un jardin luxuriant, une végétation qui évoque la vie en abondance. Un jardin sans doute plus proche des jardins italiens que connaissait le peintre. Seul un palmier évoque plus directement la Palestine. Marie voit une silhouette qu’elle ne reconnait tout d’abord pas. Parce que la résurrection n’est pas une réanimation et qu’elle ne fait pas l’économie de la mort. Elle passe par elle sans lui laisser le dernier mot et en change, du même coup, le sens. La résurrection exprime combien Dieu se solidarise avec le Christ et, ce faisant, avec chacun·e de nous. Nul refus, nul abandon, nulle violence ne sont plus forts que le oui de Dieu à l’humanité. La croix n’est pas la fin, mais un nouveau commencement.
Marie prend Jésus pour un jardinier. Une méprise intéressante. Le Christ, “jardinier de nos âmes”, c’est une image qu’utilisait déjà Saint-Augustin qui comparait l‘Église à un jardin spirituel dont le Christ ressuscité prendrait soin. Et il est vrai que la “terre” de Marie-Madeleine sera retournée après cette rencontre qui ensemencera en elle rien de moins que la foi pascale !
FAIRE VOIR L’INVISIBLE
« L’art de l’espérance c’est l’obstination », disait Jürgen Moltmann. Espérer en restant attentif et sensible à la détresse et à l’injustice, mais sans jamais s’y résigner. Espérer non pas à cause d’un optimisme aveugle, mais parce que nous nous savons accompagnés d’un Amour qui ne faiblit pas. Mais l’espérance se cultive… et c’est bien ce que nous apercevons dans ce jardin clos de Fra Angelico. Marie s’est d’abord focalisée sur l’absence : où est-il ? Là, juste devant toi, mais tu ne le discerneras qu’avec les yeux de la foi. Et Fra Angelico parvient à nous faire voir l’invisible. À gauche, le tombeau dans le roc, massif, mais ouvert. Les pans de la robe de Marie les plus proches sont salis, encore rouges du sang, de la douleur ; mais de face, elle est comme illuminée par la présence du Christ et la teinte de son vêtement change : plus claire, plus douce.
TROIS PETITES CROIX ROUGES
Le Christ porte une houe, un outil essentiel pour le travail de la terre, une référence à la méprise de Marie qui croit voir un jardinier. Mais l’outil ne repose pas vraiment sur ses épaules et le métal est transparent ! « Allez, vous savez bien que cet homme n’est pas le jardinier », semble nous dire le peintre. Regardez le pan de cette tunique qui s’envole sans le moindre souffle d’air aux alentours, ses pieds qui ne semblent pas vraiment reposer sur le sol et portent des stigmates. Stigmates qui parsèment ce jardin terrestre encore empreint du souvenir de la Passion, comme en témoignent aussi les trois petites croix rouges auprès du pied de Marie. Mais dans ce jardin terrestre fait également irruption une autre réalité. Car si la mort n’a pas gardé Jésus captif, celle qui rêve de le retrouver tel qu’il était n’y parviendra pas non plus.
« Ne me retiens pas ! » Entre les mains de Marie qui se tendent vers celui qu’elle a reconnu et celles du Christ qui l’arrête, la végétation trace une ligne nette et le Christ, dont l’auréole déborde la palissade du jardin, semble déjà en mouvement vers l’au-delà de l’amour du Père.
« La mort n’est point notre issue.
Posant la limite, elle nous signifie l’extrême exigence de la Vie,
Celle qui donne, élève, déborde et dépasse »,
écrivait François Cheng.
Laurence FLACHON, Pasteure de l’Église protestante de Bruxelles-Musée (Chapelle royale)
