Hamo au Congo
Hamo au Congo
Adaptée d’un podcast à succès, l’excellente bande dessinée L’incroyable expédition de Corentin Tréguier au Congo aborde des sujets actuels, derrière une histoire de rivalité franco-belge pleine d’humour dans l’Afrique précoloniale. Et met en lumière le dessinateur namurois Hamo dont c’est le vingtième album.
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« Les fransquillons veulent avoir le Congo avant nous et je vous jure que je ferai tout pour les en empêcher ! », affirme une jeune journaliste à son rédacteur en chef. On est en 1872 et Léopold II n’a pas encore mis la main sur ce qui deviendra l’État indépendant du Congo. À cette époque précoloniale, les Français, qui aimeraient prendre possession de ce vaste territoire africain, sont inquiets car le professeur parti là-bas ne donne plus signe de vie depuis onze mois. Pire : comme tend à la prouver un croquis représentant un singe coiffé de son casque, le savant pourrait, ce que Darwin n’avait pas prévu, avoir régressé à l’état de primate. Pour en avoir le cœur net, ils envoient à sa recherche un marin totalement inexpérimenté, Corentin Tréguier, botaniste et zoologiste à ses heures. Et la téméraire correspondante du Télégraphe wallon, Camille de Williers, est chargée d’intégrer son équipe pour la faire échouer.
UN PODCAST À SUCCÈS
Quand une éditrice française lui a proposé de mettre en images L’incroyable expédition de Corentin Tréguier au Congo, podcast écrit par Emmanuel Suarez et diffusé avec succès sur France Culture il y a quelques années, Hamo, de son vrai nom Pierre-Yves Berhin (fils d’une collaboratrice de L’appel), n’a pas d’emblée répondu oui. « Le fait qu’elle me dise que j’allais aimer parce que je suis belge m’a déstabilisé, se souvient-il. Pourquoi aimerais-je une histoire sur le Congo ? Que du contraire, je n’avais pas envie de dessiner Léopold II, etc. Et puis, à l’écoute du premier épisode, j’ai très vite réalisé que j’allais faire cet album. J’ai vraiment eu un coup de cœur. Les dialogues, le ton, l’humour, je voyais ce que cela pouvait donner, une espèce de Tintin au Congo plus moderne, plus humoristique. J’aimais bien ce côté assez moqueur, je visualisais les personnages. Tout y était, à part les cadrages que j’ai voulus à hauteur d’homme pour rendre la dimension théâtrale. »
Mais ce vingtième album – qui contient sa millième planche ! – n’est pas une bande dessinée de plus dans la carrière du quadragénaire namurois. En effet, pour la première fois, il aborde, en filigrane, des sujets qui imprègnent profondément la société aujourd’hui : la place de la femme, le racisme, le rapport à la nature, le regard sur l’autre, l’acceptation de la différence… « La manière dont un album peut être reçu par les lecteurs, c’est une question que je ne me posais pas, admet-il. Je faisais de la BD de genre et l’enjeu n’était pas tellement de susciter autre chose que du frisson ou de l’amusement. Ici, je me suis beaucoup plus interrogé. Depuis quelques années, avec le développement des romans graphiques qui abordent de nouveaux sujets, beaucoup plus de lecteurs attendent d’une BD, comme d’un film ou d’un livre, une position de l’auteur face à la société. On ne peut plus, par exemple, faire un western ou un récit SF comme avant, on est dans une période où l’on veut davantage de contenu. C’est mon projet le plus ambitieux, le plus important depuis ma première série, NoirHomme, qui m’a installé dans le métier. Entre les deux, j’ai un peu l’impression d’avoir été un exécutant. J’ai désormais envie de dessiner des histoires plus consistantes. »
PERSONNAGES FÉMININS
Notamment en accordant une plus grande place aux femmes. Longtemps, la bande dessinée a été très masculine, les dessinatrices et héroïnes étaient extrêmement minoritaires. « On ne se posait pas la question, reconnaît Hamo. Et puis j’ai vu arriver des récits plus variés, moins masculins, et aussi plus d’éditrices et d’auteurs femmes. Dans les BD que j’ai faites jusqu’ici, il n’y a pas assez de personnages féminins. Dans Special Branch, je trouvais par exemple que Charlotte, la sœur du commissaire, avait un potentiel important. Elle avait fait des études de médecine, mais n’avait pas de diplôme et ne pouvait pas exercer. J’avais envie que le scénariste joue là-dessus, mais lui n’en voyait pas la nécessité. Tout cela a vraiment changé. Je travaille actuellement sur un projet avec Zidrou où il y a beaucoup de personnages féminins. »
Si Hamo est un dessinateur reconnu dans le métier, vivant de son art et pouvant choisir ses séries, à l’origine, pourtant, il ne pense pas faire de la BD. Doté très jeune d’un bon coup de crayon, il suit, à onze ans, des cours du soir en illustration à Namur. C’est à Saint-Luc, à Liège, que sa vocation va s’affirmer lorsque, en troisième année, s’ouvre une section BD. « Je ne connaissais que les albums pour enfants, surtout Tintin, et je lisais plutôt des livres pour enfants car ma maman était libraire. Je ne me rendais pas compte que la bande dessinée était un univers et un marché aussi larges. J’ai découvert la science-fiction, l’aventure ou l’heroic fantasy, des genres que je n’avais jamais lus, une BD qui faisait le lien entre celle pour enfants et la peinture. Je me suis aperçu que ce que j’aimais, c’était le côté historique, restituer des époques avec leurs décors et costumes. »
DEUX ÉCOLES BELGES
Après avoir remporté un concours à Andenne, qui l’a conduit au Festival d’Angoulême, le plus important consacré au neuvième art, et avoir animé, avec le scénariste Zidrou, des pages dans Spirou, c’est dans la BD historique qu’Hamo va se révéler. « Dessiner le quotidien, quelque chose de contemporain ne m’attire pas vraiment, je vois plutôt le dessin comme quelque chose pour s’évader », plaide-t-il. Après NoirHomme, une série fantastique inspirée des romans-feuilletons, vont suivre Special Branch, qui se déroule en Angleterre et à Paris à la fin du XIXe siècle, L’envolée sauvage, dont le cadre est la Deuxième Guerre mondiale, Deux ans de vacances, adapté de Jules Verne, ou Lord Jeffrey, qui a pour décor le Royaume-Uni au siècle dernier. Ses séries alternent villes et campagnes et s’adressent tantôt à un public de grands adolescents, tantôt à des enfants plus jeunes. Leur style graphique semi-réaliste se rapproche de la Ligne claire d’Hergé. Il est un mélange des deux écoles belges, celle dite de Marcinelle notamment représentée par Franquin, et celle de Bruxelles principalement illustrée par Hergé, Jacques Martin (Alix) et Edgar-Pierre Jacobs (Blake et Mortimer).
Hamo, qui donne des cours dans une haute école d’infographie à Namur, a une autre vie en parallèle, celle de musicien. Il découvre l’accordéon à six ans et, adolescent, crée son premier groupe. Depuis lors, il n’a jamais arrêté. Avec Camping Sauvage, une formation de chanson française, il a sillonné en tous sens la Wallonie et ses festivals. Avec Krakin Kellys, un groupe de rock celtique monté en 2017, il a été applaudi en France et dans plusieurs pays européens, ainsi qu’au Sénégal, au Maroc ou à Montréal. Et des disques autoproduits vendus après les concerts, il dessine les pochettes, bien sûr.
Michel PAQUOT
SUAREZ & HAMO, L’incroyable expédition de Corentin Tréguier au Congo, Paris, Nathan, 2023. Prix : 22€. Via L’appel : – 5% = 20,90€.
