Huit semaines en immersion à l’Athanor
Huit semaines en immersion à l’Athanor
Intégré à l’hôpital psychiatrique de Namur, l’unité créée il y a près de dix ans par le docteur François-Xavier Polis soigne les jeunes garçons et filles entre 15 et 20 ans en proie à des « troubles anxieux » par des moyens détournés, notamment artistiques.
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« Cher Antoine, merci beaucoup pour cette semaine. C’était une semaine incroyable. J’ai fait des choses que je ne pensais pas pouvoir faire grâce à toi. J’ai combattu une grosse peur, ma timidité. J’ai fait des impros et j’étais fière de moi. J’ai réussi à parler devant tout le monde, alors que d’habitude, je suis tétanisée. (…) J’ai tout aimé, je ne suis déçue de rien. Quand on m’a parlé de la semaine théâtre, j’étais contente, mais je me disais que je n’allais rien avoir à faire, une catastrophe. Et que comme d’habitude j’allais être déçue, que j’allais me décourager, alors que j’ai su le faire. Un truc s’est passé aussi sur la scène de mort de Juliette. J’étais tellement dans mon rôle que j’ai failli faire un malaise. Le théâtre, je voulais déjà en faire avant, et là je voudrais me lancer, ça me rend heureuse, ça fait vivre, ça fait sortir tes émotions, ça fait un truc, je ne suis pas là à rien faire, à être bloquée. Il y avait de la bienveillance de la part des comédiens et du groupe, je ne me suis jamais sentie jugée. Vous m’avez encouragée, ça fait du bien de voir des gens comme ça. »
Cette lettre a été écrite par une jeune à l’un des membres du collectif qui, en novembre dernier, a organisé une résidence de théâtre autour d’une adaptation de Roméo et Juliette. Abusée par son frère pendant plus d’une semaine, elle finissait par perdre la raison car personne, même pas ses parents, refusait de le reconnaitre, et son frère niait. « Et donc, elle voulait mourir, vraiment, commente le docteur Polis. Elle était décidée, au bout de sa vie. Avec ses parents, on lui a dit : “On ne te laisse pas en isolement, la journée, tu vas aller à la résidence d’artiste”. Cette réussite est la preuve qu’il existe des possibilités. »
LE LIEN AUX AUTRES
François-Xavier Polis est le psychiatre qui a créé en 2016 l’Athanor au sein du Centre Neuro Psychiatrique (CNP) Saint-Martin de Dave, sur les hauteurs de Namur. Il travaillait avec les ados au Centre Chappelle-aux-Champs, le service de santé mentale de l’UCL, à Woluwe, lorsqu’il a appris l’existence de Kalamos au CNP, une unité de soins pour les 18-25 ans. Il y a fait un remplacement avant d’avoir carte blanche pour mettre en place l’Athanor, réservé aux 15-20 ans. « J’avais constaté un changement de paradigme au niveau de la clinique, analyse-t-il. On est passé de celle où les ados cassaient les fenêtres à celle où ils ne sortaient plus de leur chambre. Je me suis dit qu’il fallait, pour les accueillir, un lieu pas spécialement psychiatrique parce qu’ils n’avaient pas de grosses pathologies, plutôt des troubles anxieux. Il en existait très peu où on allait pouvoir vraiment travailler le lien social, le lien aux autres. C’est comme cela qu’on a créé cette communauté thérapeutique. Ici, tout est basé sur le communautaire, on mange avec les jeunes, on a trois réunions par semaine. »
Déscolarisés, ces jeunes ont peur du regard des autres, comme si l’extérieur était devenu menaçant. Impossible, pour eux, dès lors, de « faire l’adolescence », coincés dans leur chambre chez leurs parents avec une vie morne, sclérosante. « Quasi toutes les pathologies qui arrivent ici sont en rapport avec le lien. On est en train de payer les dérives de l’individualisme, le fait que chacun pense à soi, considère l’autre comme une entrave à sa liberté. L’individualisme, c’est la sortie de l’hétéronomie où tout est réglé par les castes, par Dieu depuis notre naissance. C’est très bien d’être sorti des castes, mais on ne s’est pas rendu compte de l’impact qu’allait avoir cet individualisme sur les gens. »
EXPERTS DU SENSIBLE
La clé, pour ces jeunes, n’est pas de reprendre confiance en eux, mais en l’autre. « La confiance en soi, pour moi, ce sont des conneries, des trucs de coach, affirme le psychiatre. C’est un précepte individualiste. Il faut retrouver sa place dans l’univers, dans notre relation aux autres, à la nature. Recréer des liens d’échanges, arrêter d’être dans cette course infernale dans laquelle on est tous pris. » Pour ce faire, il évite autant que possible la voie médicamenteuse, ayant constaté la médiocrité des résultats chez les jeunes, convaincu qu’il y a « pas mal de choses à bosser » avant d’y avoir recours. Pour « travailler le lien, car l’adolescence vient réveiller les angoisses d’abandon », Athanor privilégie d’autres chemins : les sorties en forêt, les activités sportives, une petite ferme thérapeutique et, surtout, l‘art à travers le théâtre, la musique, le dessin ou l’écriture, par le biais d’une revue interne, L’Asile de nos pensées.
« Les artistes sont des experts du sensible. Beaucoup de jeunes qui viennent ici ont des réminiscences de ce que j’appelle des angoisses archaïques provenant d’avant l’âge 4 ans, et l’adolescence est une seconde session de la petite enfance. Beaucoup de sensations passent par le corps, il faut donc remettre en liaison notre appareil à penser avec elles. Les artistes viennent ouvrir de nouveaux champs possibles. Quand les jeunes sont en contact avec eux, quelque chose s’ouvre. Et c’est extrêmement bon pour la parole, ils parviennent à transmettre des sensations, des émotions, des vécus à travers l’écriture, le théâtre, le dessin. »
DANS LES PROFONDEURS
Le recours à l’art n’est pas l’unique spécificité de cette unité de soins qui se distingue également par la manière dont le jeune est reçu. « Dès la préadmission, qui dure entre une heure et une heure et demie, on va vraiment dans les profondeurs. On prend le temps d’accueillir ses questions. Quand j’en vois un qui arrive tout angoissé, je lui demande : “Si ton angoisse parlait, qu’est-ce qu’elle nous dirait ?” », raconte le docteur Polis, qui estime ne pas avoir l’impression « d’être à l’ouest » et que, dans son service, « on fait n’importe quoi ». « Nous sommes peut-être en marge de la pensée performante. La plupart des gens qui viennent chercher du soin demandent à être réconfortés, rassurés. Quand on voit comment la société se déstructure, que tout ce qui est collectif est vu comme un frein à la croissance, je me dis qu’avoir un lieu aussi résilient, c’est vraiment chouette. Je crois à un hôpital de cette taille-ci. On dit parfois qu’on est un peu rock’n’roll. Il y a beaucoup de jeux dans notre façon d’habiter nos fonctions. Il existe une complicité entre les soignants et les jeunes. »
Les vingt jeunes admis à L’Athanor le sont pendant huit semaines. « Ce cadre spatio-temporel auquel on se soumet est un cadre symbolique sur lequel on peut s’appuyer pour ne jamais oublier un jeune », précise le médecin. Ils sont assez accueillants entre eux parce qu’ils savent ce qu’ils ont vécu. L’arrivant a un parrain et une marraine parmi eux, un référent dans l’équipe de soins et un titulaire dans la pédagogique. « Je me souviens d’un jeune qui a mis des mois et des mois à arriver, il venait en préadmission, il repartait. Les jeunes ont alors déplacé le salon dans le hall d’entrée pour l’accueil. On a connu beaucoup de choses de cet ordre-là. »
UNE ÉCOLE DIFFÉRENTE
Située à l’extrémité du vaste terrain occupé par le CNP, une école, l’Escale, dispense des cours traditionnels sous un angle très différent du circuit scolaire habituel, à côté de formations à la menuiserie, à la ferronnerie et à d’autres disciplines manuelles. Les jeunes y passent la moitié du temps. « Je ne voulais surtout pas d’une école classique qui ne me semble plus adaptée à ce que vivent les jeunes que je reçois, souligne le docteur Polis. C’est un service scolaire d’aide à la socialisation. Le but est qu’ils puissent retrouver la sécurité dans un groupe, l’envie d’apprendre, parce que l’angoisse est tellement forte pour certains d’entre eux qu’ils n’ont plus de disponibilité pour le faire. »
« On essaie de travailler en fonction des besoins exprimés par le jeune, par exemple une chose qui s’est bien passé dans son apprentissage et qu’il veut approfondir, développe Xavier Favresse, professeur de sciences et coordinateur de l’Escale. On commence à chaque fois par un tour de table pour voir dans quel état émotionnel il se trouve. On en refait un à la fin et, toujours, il se sent mieux qu’au début. On éveille une partie de son cerveau qui le met en mouvement et qui peut être source de plaisir pour lui. Comme, chaque semaine, il y a des entrées et des sorties et l’arrivée de jeunes venant d’autres services de l’hôpital, on doit s’adapter. C’est un travail d’enseignant qui demande beaucoup de souplesse. »
« Par exemple, on a préparé le cours avec un jeune et puis, au moment où on veut l’entamer, le jeune n’est pas du tout réceptif. Il faut donc faire autre chose. On se base sur les besoins exprimés ainsi que sur ce que les enseignants renvoient. Beaucoup disent que ce système leur fait du bien, qu’ils se sont réconciliés avec l’apprentissage, avec l’école. Accomplir des choses pratiques est aussi bénéfique que de rester assis toute la matinée ou toute la journée. On doit faire des détours, tout le temps. On a un professeur qui aborde les mathématiques en démarrant par de la mécanique. Il faut toujours trouver des biais. »
Michel PAQUOT
lathanor.be/athanor-lieu-pour-l-adolescence.html
