La messe sur le monde

La messe sur le monde

Dans un texte presque centenaire, Teilhard de Chardin nous donne l’exemple d’une prière existentielle réunissant en un seul faisceau l’expérience humaine et spirituelle de l’humanité tout entière. 

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Publié le

1 octobre 2023

· Mis à jour le

7 janvier 2026
Le chroniqueur Armand Veilleux, à l'extérieur devant des arbres

Il y aura bientôt un siècle que Pierre Teilhard de Chardin rédigeait l’un de ses plus beaux textes : La Messe sur le Monde, un écrit capital signé le 6 août 1923 et qui a fait l’objet, ces dernières années, d’importantes publications. Ce bref texte est daté « Ordos, 1923 ». Cela veut dire qu’il a été rédigé dans le désert d’Ordos, en Mongolie-Intérieure, durant le premier voyage scientifique de Teilhard en Chine, avec le Père Émile Licent, naturaliste au Musée Hoangho Paiho de Tianjin. Les commentateurs ont signalé comment Teilhard reprenait dans ce texte une vision théologique et spirituelle déjà exprimée auparavant, en particulier dans un autre texte rédigé quelques années plus tôt dans les tranchées de la Première Guerre mondiale, alors qu’il se trouvait à proximité du Chemin des Dames dans l’Aisne. Il y avait été mobilisé entre 1915 et 1918 comme caporal brancardier (refusant d’être aumônier militaire).

LA DOULEUR DES HOMMES

Sur le dos de son mulet, en arpentant le désert d’Ordos, pas plus que dans les tranchées de l’Aisne, Teilhard ne dispose ni de pain, ni de vin, ni d’autel sur lequel offrir le sacrifice de la Messe. L’autel dont il dispose est la terre entière. Ce qu’il a à offrir, c’est le travail et la peine de tous les hommes. Le prêtre y offre sur une patène mystique tout ce travail et toute cette douleur des hommes qui, unis au sacrifice du Christ, souverain prêtre et sauveur du monde, seront consacrés et transsubstantiés, conduisant le célébrant à l’adoration et à la communion en vue d’un envoi en mission.

Peu d’hommes auront su intégrer à ce point, dans une unité existentielle, un travail scientifique d’une rigueur universellement reconnue, une réflexion théologique d’une grande profondeur, des relations d’une très grande humanité avec les hommes et les femmes de sa famille naturelle, de sa communauté religieuse, de son milieu de travail, de son engagement militaire – qui lui valut la Légion d’honneur –, le tout réuni comme un admirable bouquet dans une continuelle communion avec Dieu. 

LA LITURGIE D’UN HOMME UNIFIÉ

Voici quelques passages de cette admirable prière : « Puisqu’une fois encore, Seigneur, dans les steppes d’Asie, je n’ai ni pain, ni vin, ni autel, je m’élèverai par-dessus les symboles jusqu’à la pure majesté du Réel, et je vous offrirai, moi votre prêtre, sur l’autel de la Terre entière, le travail et la peine du Monde… » « Mon calice et ma patène, ce sont les profondeurs d’une âme largement ouverte à toutes les forces qui, dans un instant, vont s’élever de tous les points du globe et converger vers l’Esprit… » « Un à un, Seigneur, je les vois et les aime. (…) Je les évoque, ceux dont la troupe anonyme forme la masse innombrable des vivants ; ceux qui viennent et ceux qui s’en vont ; ceux-là surtout qui, dans la vérité ou à travers l’erreur, à leur bureau, à leur laboratoire ou à l’usine, croient au progrès des Choses, et poursuivront passionnément aujourd’hui la lumière… »

Cette vision à la fois simple et majestueuse nous amène très loin de toutes nos petites querelles de rites liturgiques ordinaire ou extraordinaire, de traductions nouvelles ou anciennes, d’avant-gardisme ou de refus réactionnaire. Plus que jamais nous avons besoin de femmes et d’hommes profondément humains, comme Pierre Teilhard de Chardin, qui savent offrir sur l’autel de leur vie de chaque jour non seulement leurs joies et leurs peines, leur succès et leurs échecs, leurs regrets comme leurs aspirations, leurs rires et leurs larmes, mais bien l’expérience globale de tous leurs frères et sœurs en humanité. C’est là la liturgie qui plaît à Dieu.

Armand VEILLEUX, Moine de l’abbaye de Scourmont (Chimay)

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