La mort comme rappel de la primauté de l’amour

La mort comme rappel de la primauté de l’amour

Si la douleur du corps appartient au domaine du temporaire, la séparation, elle, touche à l’éternité.

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Publié le

30 novembre 2025

· Mis à jour le

30 novembre 2025
Le chroniqueur Hicham Abdel Gawad regardant la caméra, se trouvant à l'extérieur devant un buisson

« La mort suffit comme exhortation. » Cette parole attribuée à Muhammad résume en une formule concise une sorte principe d’économie : il n’y a pas de meilleur précepteur que la conscience de notre finitude. Bien que semblant de prime abord relativement macabre, cette parole — devenue maxime dans moult discours de prédication — possède la densité d’un verdict existentiel. La mort est souvent présentée comme “la fin”. Mais, pour ceux qui restent, elle se donne d’abord comme une séparation. Une séparation sans compromis, sans retour possible, qui coupe net le fil d’une histoire commencée à deux. C’est peut-être là l’unique souffrance que rien ne parvient vraiment à résorber.

ON PART TOUJOURS TROP TÔT

On peut apprendre à vivre avec la douleur physique, avec la fragilité du corps, avec la perte d’un statut ou d’un projet. Mais la perte d’un être aimé suit une autre logique : rien ne la compense, au mieux, elle s’apprivoise. La vie se réorganise autour d’une absence. « Il est parti trop tôt », dit l’adage populaire. En vérité, pour les proches, on part toujours trop tôt, même à un âge avancé. La durée de la vie ne change rien au sentiment de manque. Ce n’est pas le nombre d’années partagées qui est en jeu, mais la nature de ce qui a été vécu : aucun temps n’est à la hauteur d’un amour véritable. En ce sens, si la douleur du corps appartient au domaine du temporaire, la séparation, elle, touche à l’éternité.

Reste alors une alternative : considérer que cette séparation est l’ultime réalité, ou bien laisser ouverte la possibilité qu’elle ne soit qu’une étape. C’est sous cet angle précis que la foi prend sens. Croire en un “ailleurs”, non pas comme fuite dans un imaginaire rassurant ; mais comme conviction que l’amour, une fois éveillé, devient une promesse d’éternité.

DES LIENS SUSPENDUS

Dans cette perspective, la foi et l’espérance sont inséparables. La foi ne se réduit pas à l’adhésion à des énoncés doctrinaux ; elle est une manière de refuser que la séparation ait le dernier mot. L’espérance, elle, formule l’intuition selon laquelle l’histoire de nos liens établis ici-bas n’est pas détruite par la mort, mais suspendue, appelée à une reprise autrement plus profonde, dans un ordre d’existence qui nous échappe encore, mais que la tradition islamique appelle “le retour à Dieu”.

Une telle espérance ne dit cependant pas : « Ce n’est pas grave, tu le reverras. » Au contraire, elle prend au sérieux la blessure, précisément parce qu’elle prend au sérieux la valeur de l’amour. Si la mort fait si mal, c’est parce que quelqu’un d’irremplaçable a été arraché. La douleur qui en résulte éclipse toutes les autres. Elle éclipse aussi les illusions du monde et de ses délices que l’on sacrifierait bien pour un instant de plus avec l’être parti trop vite. 

En ce sens, le prophète de l’islam disait : « Multipliez les rappels sur celle qui met fin aux jouissances », c’est-à-dire la mort. L’expérience du décès devient ainsi paradoxalement une exhortation : un rappel que la privation d’amour, décrétée par la mort, éclipse tous les plaisirs de cette vie. 

Au fond, la question n’est peut-être pas seulement : « Y a-t-il un au-delà ? », mais : « Que signifierait l’amour, si la séparation en était le dernier mot ? » Si tout s’achève là, la souffrance n’a pas de réponse. Si l’on accepte de croire qu’il existe un au-delà où l’expérience d’aimer et d’être aimé reprend ses droits, alors la mort, tout en demeurant une déchirure, devient aussi le lieu où se révèle, dans toute sa force, l’indépassable valeur de l’amour.

Hicham ABDEL GAWAD, Écrivain

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