La nouvelle maison de Myriam Tonus
La nouvelle maison de Myriam Tonus
Après une existence dans l’enseignement et des groupes liés à l’Église catholique, la théologienne et auteure Myriam Tonus a quitté l’Église de Rome pour le protestantisme. Une décision longuement mûrie, fruit d’un chemin intérieur entamé il y a plus de dix ans, et vécue dans une grande sérénité.
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Une décision longuement mûrie : foi, protestantisme et expérience fondatrice
— Je voudrais revenir sur l’événement lui-même. Votre réaction, en décembre, à un post d’Éric de Beukelaer sur Facebook a été perçue comme l’élément déclencheur de votre décision.
— Non, pas du tout. Je tiens à être très claire : c’est une décision que je mûris depuis plus de dix ans. Quand j’étais encore solidement installée dans l’institution catholique, je me souviens avoir déjà dit, lorsque je travaillais avec Maurice Bellet, que je finirais ma vie protestante. Ce n’était pas une provocation, ni une posture, mais une intuition profonde.
Ce cheminement s’est imposé progressivement, parce que je me suis intéressée au protestantisme et que j’ai été très vite séduite par ce qu’on appelle les « cinq Sola ». Le cœur du protestantisme, c’est Sola Scriptura, l’Écriture seule. Puis Solo Cristo, le Christ comme seul médiateur. Sola Fide, seule la foi, sans qu’il y ait quoi que ce soit à mériter. Sola Gratia, le salut comme don de Dieu, et non comme récompense. Enfin Soli Deo Gloria, la gloire pour Dieu seul, et non pour des saints ou des figures intermédiaires. Je me suis dit : c’est cela. Pour moi, la foi, c’est exactement cela.
— Qu’est-ce qui a déclenché, concrètement, cette approche du protestantisme ?
— Après la mort de Maurice Bellet, j’ai écrit en 2019 le livre Ouvrir l’espace du christianisme, qui est une introduction à son œuvre théologique. On m’a demandé d’aller présenter ce livre dans une foire du livre religieux en Suisse. C’est un événement à dominante protestante, mais où sont présents des ouvrages issus de toutes les spiritualités.
Il se trouve qu’une pasteure protestante avait lu ce livre. Elle m’a écrit pour me dire : « J’ai beaucoup aimé. Est-ce que vous accepteriez de venir prêcher dans ma paroisse lorsque vous serez en Suisse ? » Et là, il s’est passé quelque chose de très fort. Cela a été un véritable coup de foudre. C’était la première fois que j’assistais à une Sainte-Cène protestante. J’avais déjà participé à des cultes auparavant, mais jamais à cette célébration-là. C’était une femme qui présidait. Et, à aucun moment, je ne me suis dit : ce n’est quand même pas la même chose. Au contraire. Je me suis dit : je suis chez moi. Avec une évidence très forte : c’est cela.
— Qu’est-ce qui vous a particulièrement marquée dans cette célébration ?
— D’abord, le rapport à la communauté. C’est une communauté qui se parle, qui a un autre rapport avec sa pasteure. Une femme qui n’est pas cléricale, qui ne “fait pas des miracles” pendant la célébration. Et en même temps, contrairement à ce que j’avais toujours entendu sur le protestantisme, lorsqu’on communie avec un vrai pain, elle dit : « Nous communions au corps du Christ. »
La seule différence notable, c’étaient deux mots dans le Credo. On dit : « Je crois que l’Église est universelle », au lieu de « je crois en l’Église une, sainte, catholique et apostolique ». Et là, je me suis dit : il y a vraiment quelque chose, chez les protestants. Cette expérience a continué à mûrir en moi.
— Pourtant, vous avez continué vos engagements catholiques après cela.
— Oui, bien sûr. Je continuais à faire ce que j’avais à faire, mais avec un sentiment croissant de ne plus avancer. Il y a eu l’élection du pape François, pape sympathique, certes, mais qui ne disait pas autre chose que ses prédécesseurs. Puis est arrivé Léon XIV, et là, je me suis dit : cela recommence.
J’ai écrit Miroir d’Ève en 2001, à propos du discours de l’Église à propos des femmes. Nous sommes en 2026. Cela fait exactement un quart de siècle. Et je me suis dit : ce n’est pas possible : en vingt-cinq ans, il n’y a rien qui a changé. Rien. Si je devais rééditer ce livre aujourd’hui, je n’aurais pas à changer une virgule. J’aurais simplement à ajouter des pages pour dire que les papes successifs ont répété la même chose.
On est dans un monde qui connaît des bouleversements profonds, des mutations rapides, et on a là une Église qui continue comme si de rien n’était. C’est là que s’est imposée l’idée d’un trop-plein. Trop de tradition, trop d’accumulation, trop d’affirmations auxquelles je ne croyais plus.
— À quoi avez-vous alors choisi de vous arrimer ?
— Quand on vieillit, on se simplifie. On laisse tomber des choses en se disant : ce n’est pas si important. J’en suis arrivée à la conclusion que je ne pouvais plus continuer à être « encombrée » par une tradition à laquelle je ne croyais pas.
Ma mariologie est celle de saint Paul : Jésus est né d’une femme. Point. Et sans connaître encore précisément les cinq Sola, je me suis dit : pour moi, c’est l’Écriture, et rien d’autre. J’ai commencé, dans mes animations et mes commentaires de messe, à ne parler que de la Parole que l’on entend dans les Écritures.
Quand, il y a trois ans, j’ai produit sur RCF Namur mon émission Debout, les mots !, j’ai pris quarante-deux mots de la foi chrétienne — le salut, la grâce, la rédemption, le péché originel… — et, avec un autre journaliste, nous les avons “réveillés”. On s’est rendu compte, par exemple, que le péché originel n’est pas dans la Bible mais vient de St Augustin au 5e siècle, que le purgatoire est une construction médiévale. Cela remet les choses en perspectives !.
J’aime les Écritures. Elles sont mon fondement, ce qui me nourrit, ce qui me transforme. Mais tout le reste — deux mille ans de tradition accumulée au cours d’une histoire humaine et institutionnelle—, je n’en veux plus.
Immobilisme de l’Église catholique, femmes, liturgie et lassitude institutionnelle
— La question des femmes, mais aussi d’autres blocages, revient souvent quand on évoque votre départ. Partir, est-ce que cela résout quelque chose ?
— À l’âge que j’ai, et compte tenu de ce que je pressens d’un avenir proche, je ne vois pas ce qui pourrait me retenir. Léon XIV n’était pas encore nommé pape qu’il disait déjà qu’il n’y aurait pas de femmes ordonnées. Quand je l’ai vu apparaître à la loggia de Saint-Pierre, avec son discours, sa théologie très marquée par La Cité de Dieu de saint Augustin, terminant par un Je vous salue Marie, c’était clair.
Des catholiques m’ont dit : « Je suis quand même un peu mal à l’aise avec ce pape. » Très bien. Faites comme vous l’entendez. Mais moi, je m’en vais.
— Vous estimez donc que, de l’intérieur, le changement n’est plus possible ?
— Non, je n’y crois plus. J’ai écrit mon livre il y a vingt-cinq ans. À l’époque, je pensais sincèrement que quelque chose pouvait bouger, sinon, je n’aurais jamais pris la plume. Nous étions d’ailleurs nombreuses — des femmes, mais aussi des hommes — à y croire.
Vingt-cinq ans, au XVIIIᵉ siècle, ce n’était rien. Au XXIᵉ siècle, ce n’est plus possible. Le monde a radicalement changé. On en est déjà au troisième pape depuis. Et sur le fond, rien ne bouge.
— Cela concerne le pape, mais qu’en est-il du reste de l’institution ?
— Je l’ai constaté très concrètement lors de mes commentaires de messes à la radio, à quelques exceptions près. Il m’est arrivé de me dire que, si j’avais été dans telle paroisse, avec tel prêtre, cela aurait peut-être pu se passer autrement. Mais cela ne s’est pas fait. Dans beaucoup d’églises, quand on arrive et qu’il n’y a plus que quinze ou vingt personnes, on a parfois l’impression d’être en soins palliatifs. Des gens m’ont écrit : « Vous n’allez plus commenter les messes ? » Mais cela faisait douze ans que je le faisais. Il y a un moment où il faut savoir raccrocher.
Je ne vois pas de signe de renouveau. En revanche, j’ai vu revenir des pratiques qui m’ont profondément interrogée.
— Quelles pratiques, par exemple ?
— De plus en plus souvent, lors de messes radiodiffusées, j’ai vu des chrétiens s’agenouiller après l’offertoire. Lorsque je distribuais la communion, il arrivait que des fidèles tendent la langue. J’ai entendu des prêtres réintroduire le vocabulaire du “consubstantiel au Père” ou dire : «Voici l’oblation de ton peuple. » Je me suis demandé : mais qu’est-ce que c’est que cela ? Quand j’étais enfant, il y a septante ans, je ne me suis jamais agenouillée au sol devant le prêtre pour recevoir la communion. Qu’est-ce qui est en train de revenir ?
Lorsque j’ai demandé à un jeune prêtre d’où venaient ces mots issus du passé, il m’a répondu : « Vous n’avez pas lu le dernier document de Rome ? » Non. Très longtemps, j’ai lu tout ce qui sortait de Rome. À la longue, cela m’a épuisée !
— Vous évoquez une forme de ritualisation excessive…
— Oui. Ce même prêtre m’a expliqué : « Vous savez qu’on doit obligatoirement dire les mots du lectionnaire. » Je lui ai demandé : « Et si vous ne les dites pas ? » Il m’a répondu : « Le sacrement n’est pas valide. » Magie ! Quand j’entends certains dire : « Elle ne croit sans doute pas que le Christ est réellement présent dans l’hostie », j’ai envie de répondre : quand j’avais six ans, on me faisait croire que si on croque l’hostie, elle va se mettre à saigner. C’est encore cela qu’il faut croire ?
— Vous parlez souvent d’un retour en arrière…
— Mais oui. On voit revenir des gestes, des mots, des schémas mentaux qui relèvent d’une conception quasi magique du sacrement. Or je ne crois pas à cela. Je n’y ai jamais cru, en réalité. Même en formation théologique, au séminaire de Namur, on apprenait à distinguer les registres de réalité ! Quand j’étais enfant, j’ai eu, pendant des années, un énorme abcès à la gorge, très douloureux. On m’a emmenée deux fois à la piscine de Lourdes. On m’a fait porter des scapulaires, des reliques. J’étais une petite fille toute simple, très croyante et je me disais avec sincérité : pourquoi pas ? Mais je n’ai jamais été guérie. Et très tôt, je me suis aussi demandé pourquoi il fallait des médiateurs. Pourquoi, si Dieu est bon et m’aime – ce que l’on m’a dit depuis ma plus tendre enfance –, faudrait-il que sa mère soit médiatrice de toutes les grâces ? Comme s’il avait besoin de saint Antoine, de saint Pierre ou de n’importe quel autre sainte pour agir.
— C’est donc aussi une critique théologique de fond ?
— Le catholicisme, à mes yeux, s’est encombré d’un appareillage théologique considérable, hérité de sa rencontre avec la philosophie grecque : la substance, la consubstantialité, la Trinité pensées comme un système conceptuel. Qui sait encore ce que signifie la “substance” chez Thomas d’Aquin ?
J’ai septante sept ans. Je suis dans la dernière partie de ma vie. Très sincèrement, ce qui me fait vivre, le cœur de ma foi, c’est que Dieu qui nous aime, il est une puissance de vie et d’amour qui nous fait grandir. Son fils Jésus le Christ et son Souffle font de nous ses enfants et nous tracent un chemin de vie. Travailler cela en profondeur, le vivre, le transmettre, cela suffit largement à une vie !
Le passage public, les réactions institutionnelles et le « coming out »
— Revenons au moment où votre décision devient publique. Le message échangé avec Éric de Beukelaer a-t-il constitué un déclic ?
— Non. Son post évoquait le diaconat féminin et beaucoup de commentaires laissés suite à ce message évoquaient l’incertitude, la déception, l’incompréhension. Cela m’est venu spontanément. Je me suis dit : maintenant, je dois le dire publiquement. Dans ma tête, la décision était déjà prise, elle l’était depuis longtemps. Mais je n’en parlais pas. À partir du moment où je l’écrivais, je savais qu’il fallait commencer à préparer ma sortie : voir ce que je pouvais garder, ce à quoi je devrais peut-être renoncer. Cela ne se fait pas en vingt-quatre heures.
— On pourrait dire : “un coming out”. Le terme vous semble juste ?
— C’est exactement cela. C’était un coming out. J’ai simplement répondu : « Pour moi, c’est terminé. » Je l’ai fait très calmement, parce que je savais que je ne reviendrais pas en arrière. Mais tant que je ne l’avais pas formulé publiquement, je pouvais encore rester dans une forme de flou.
— Avez-vous choisi le moment où l’information a été rendue publique par Cathobel ?
— Non, absolument pas. Cela ne venait pas de moi. Je ne m’y attendais pas du tout. J’avais simplement écrit à Cathobel pour demander : « Est-ce que je peux continuer à écrire chez vous ? » Un peu plus plus tard, un journaliste me demandait s’il pouvait m’interviewer. Je n’avais rien demandé.
— Avant cette mise au jour publique, vous aviez pris soin de prévenir les lieux où vous étiez engagée.
— Parce que je voulais être cohérente. Les messes radio, cela faisait douze ans que je les commentais. J’ai aussi rencontré l’aumônier de la prison d’Ittre, où j’anime un groupe de parole comme laïque dominicaine. Cela, j’aurais eu beaucoup de mal à y renoncer. Mais l’aumônier m’a dit : « Cela ne change rien. Tu restes qui tu es. Tu continueras à dire ce que vous dis et à faire ce que tu fais. Les hommes se fichent que tu soies catholique, protestante ou autre chose. » Cela m’a profondément touchée.
— D’autres institutions ont-elles réagi de la même manière ?
— Par acquit de conscience, je l’ai dit, j’avais contacté Cathobel, parce que j’aime beaucoup partager mes chroniques dans Dimanche. Olivier Frölich, l’évêque référendaire pour les médias, m’a répondu que je pouvais continuer. Quant à RCF, c’est une radio œcuménique : mon travail y trouvait donc toute sa place. J’ai également écrit bien sûr au Provincial des Dominicains pour annoncer mon départ. J’ai reçu en retour un court message me souhaitant bonne route sur mon nouveau chemin. En fait, quasiment personne, dans le monde catholique, ne m’a demandé pourquoi je partais.
— Cette absence de réaction vous a-t-elle surprise ?
— Oui, et non. D’un côté, cela confirme que je n’étais déjà plus vraiment au cœur de l’institution. De l’autre, cela a facilité les choses. Je ne suis pas partie déçue ni en colère. Je n’ai claqué aucune porte. C’était simplement mon chemin. Entre-temps, j’avais trouvé une paroisse protestante tout près de chez moi. Une amie pasteure, originaire de Verviers, venait d’y être nommée. Les astres s’alignaient.
— Comment décririez-vous aujourd’hui ce passage d’une Église à l’autre ?
— J’aime bien rappeler cette parole de l’évangile de Jean : « Il y a beaucoup de demeures dans la maison du Père. » Je ne suis pas sur la Lune, mais dans la demeure d’à côté. Nous sommes voisins.
Depuis que le pas a été fait, une chape de plomb m’est tombée des épaules. Aucune communauté humaine n’est parfaite, et les protestants ne prétendent pas l’être. Mais j’ai trouvé des lieux et des personnes où je peux vivre ma foi, la célébrer, et vivre fraternellement. Cela illumine ma vie d’une lumière nouvelle.
— Qu’est-ce qui vous semble fondamental dans cette nouvelle manière de vivre votre foi ?
— La simplicité évangélique. Ma paroisse protestante, c’est une vraie petite communauté : on reste en contact pendant la semaine, on se soutient, on s’entraide. Pour RCF, j’ai interviewé un pasteur protestant qui disait : « La foi au Christ, c’est être évangélique : vivre l’Évangile avec les autres pour les éclairer, les soutenir, les encourager. » Pour moi, si tous les chrétiens sont d’accord là-dessus, tout le reste — les dogmes, les encycliques, les catéchismes, le culte des saints, le culte marial — relève de la culture, de l’histoire. Je n’en ai plus besoin. Aujourd’hui, je suis profondément sereine.
La foi comme confiance, la communauté protestante, la musique, la mort et la transmission
— Faut-il nécessairement appartenir à une structure ecclésiale pour vivre sa foi ? Ne peut-on pas vivre en dehors de toute institution ?
— Je partage pleinement la conviction de Maurice Bellet : on ne peut pas être seul devant Dieu. Il y a dans la foi une dimension intime, profonde, évidemment. Mais le christianisme est fondamentalement une religion de l’autre, du lien, de la fraternité. On ne peut pas vivre cela uniquement dans sa tête.
— Vous pourriez pourtant vivre votre foi sans être rattachée à une Église ?
— C’est très difficile. Je ne vis pas dans un milieu catholique. J’ai des enfants, des petits-enfants aujourd’hui adultes : aucun n’est croyant – mais ce sont des personnes formidables ! À certains moments, c’est rude d’être seule, on a besoin d’être ensemble. Les cultes et la Sainte-Cène, ce sont des moments joyeux. Contrairement à ce que l’on dit souvent, les luthériens ne sont pas tristes ni rigides. L’annonce est joyeuse, le contenu théologique l’est tout autant, et le culte est un temps profondément fraternel. Ce sont de petites communautés — quinze à trente personnes — mais on se connaît, et c’est justement cela qui crée du lien.
— Vous évoquez souvent la joie comme un élément déterminant.
— Cela passe aussi par la musique. Étant musicienne, j’ai toujours été en porte-à-faux avec la plupart des chants de l’Église catholique. Soit les paroles sont magnifiques, mais la musique est faiblarde ; soit la musique est belle, mais les paroles peuvent être d’une mièvrerie insupportable. J’ai toujours aimé la musique protestante. Quelques chants sont communs avec les catholiques, mais en général ce sont des textes inspirés de la Bible, des chorals, des psaumes sur des thèmes musicaux de Bach, Händel ou leur tradition. Pour moi, c’est une véritable forme de prière, que je serais incapable de vivre seule. Chanter ensemble est quelque chose de très fort.
— La liturgie protestante vous semble-t-elle fondamentalement différente ?
— Les célébrations reposent sur l’écoute de la Parole, la prière, la prédication et le chant. Il n’y a pas de lectionnaire imposé : chaque dimanche, on découvre autre chose. Les pasteurs écrivent les prières. Même le Credo n’est pas figé : s’il arrive qu’on proclame le symbole des Apôtres, il est souvent personnalisé. Cela parle au cœur et à la vie la plus concrète. Je n’avais jamais trouvé, dans le catholicisme, un lieu d’Église sans prêtre, sans sacralisation, sans répétition mécanique de formules. Cela a été pour moi une découverte et cela continue de l’être. Maintenant, je me réjouis d’aller au culte. Cela dure souvent une bonne heure et demie, avec un petit-déjeuner avant ou un café après. J’en ressors nourrie, portée pour la semaine, avec un nouveau souffle.
— Que répondez-vous à ceux qui disent vouloir quitter toutes les structures ?
— Quand les relations sont bonnes, on s’enrichit mutuellement. On entend des choses auxquelles on n’aurait pas pensé seul. On en parle. Dans ma paroisse, il y a un groupe biblique et une Lectio Divina chaque mois. Cela permet de se rappeler que le christianisme est un rapport à l’autre. Le Royaume de Dieu, c’est la manière dont on va vivre ensemble ici et maintenant en tant qu’humain. Être seul dans son coin, pour moi, ce n’est pas possible.
— Comment définiriez-vous aujourd’hui votre foi ?
— Comme une confiance. Pistis, en grec, signifie confiance. Je mets ma confiance en ce que l’on appelle Dieu — avec beaucoup de guillemets — dont je ne sais pas qui il est. C’est un acte de confiance nue, sans filet. Le seul nom que Dieu donne à Moïse, c’est « Je suis ». Pour moi, Dieu est une puissance de vie, une puissance d’amour. Et j’ai confiance parce que j’ai expérimenté que cette puissance ne veut aucun mal, qu’elle me fait vivre, qu’elle me transforme. Cette transformation intérieure modifie aussi mon rapport aux autres, en mieux je pense.
— Vos proches ont-ils perçu ce changement ?
— Sans que je dise quoi que ce soit ! Quand j’ai annoncé à mes enfants que je quittais l’Église catholique, ils m’ont répondu très simplement : « Et tu fais quoi ? » — « Je suis protestante. » — « Ah, c’est bien. » Depuis, enfants et petits-enfants m’ont dit : « Tu as vraiment changé. Tu es plus légère. » Ma petite-fille de vingt-sept ans m’a même dit : « Tu es plus alignée. Tu es plus joyeuse. » Oui, je suis joyeuse. Mais je ne fais pas de prosélytisme.
— Votre rapport au Christ et à l’Esprit a-t-il évolué ?
— Je parle rarement du Saint-Esprit, mais plutôt du souffle. Une force de vie qu’on ne peut ni enfermer ni maîtriser. La spécificité chrétienne est de dire qu’un être humain a incarné pleinement cette parole de vie. Le Christ est la révélation, l’incarnation du visage de Dieu. Et le souffle est ce qui nous est offert pour vivre cette parole à notre tour.
— Votre réflexion s’étend aussi à la mort et à la transmission.
— J’ai assisté, ces dernières années, aux obsèques de personnes parfois très jeunes. Ce que j’y ai entendu était insupportable. J’ai décidé que je ne voulais pas imposer cela à mes enfants et ai donc changé mes dernières volontés : pas de funérailles à l’église. En revanche, j’aimerais être entourée par des frères et sœurs dans la foi. Aujourd’hui, je sais que ce sera possible. Dans une salle, sans encens ni mise en scène, mais avec des paroles qui auront du sens pour mes enfants et petits-enfants.
— Voyez-vous un avenir dans le protestantisme ?
— Dans ma paroisse, qui fête ses cent vingt ans, il y a des familles, quelquefois des enfants. J’ai eu l’occasion de vivre deux baptêmes, dans deux paroisses différentes. C’était vraiment l’entrée dans une communauté, qui accueille l’enfant ou le jeune et reste ensuite en contact avec la famille. Quand je participe à de plus grands rassemblements protestants, je vois qu’il y a aussi des enfants. Il y a pour eux des animations spéciales. Ceci dit, le protestantisme connaît une désaffection de la jeunesse assez proche de ce que connaît le catholicisme.
— Pour conclure, que répondez-vous à ceux qui parlent d’apostasie ?
— L’apostasie est une catégorie ancienne, qui suppose le reniement de la foi. Moi, je reste profondément croyante ! Et aujourd’hui, l’œcuménisme est inscrit dans la doctrine de l’Église catholique. Je laisse à ceux qui les prononcent la responsabilité de leurs mots, cela ne m’atteint pas. Pour ma part, je vis simplement une foi plus légère, plus cohérente, plus vivante.
Propos recueillis par Frédéric Antoine.

