Le Brésil à un tournant

Le Brésil à un tournant

Les élections présidentielles de ce mois d’octobre dans le plus grand pays d’Amérique latine opposent Jair Bolsonaro à Lula. Les évêques catholiques s’alarment et rappellent la doctrine sociale de l’Église. 

Par

Publié le

1 octobre 2022

· Mis à jour le

7 janvier 2026
Les deux candidats à la présidence au Brésil

À l’issue de leur assemblée tenue du 28 août au 2 septembre dernier, les deux cent nonante-deux évêques catholiques du Brésil ont adressé un message à chaque citoyen. Ils y constatent que le pays vit une crise complexe liée à l’inégalité structurelle historiquement enracinée dans la société. Ils relèvent l’insouciance alarmante vis-à-vis de la Terre, la violence, le chômage, le manque d’accès à une éducation de qualité pour tous, la faim et le fait que plus de soixante millions de Brésiliens sont confrontés à l’insécurité alimentaire. Et ils ajoutent que « notre jeune démocratie doit être protégée à travers un vaste pacte national »,en s’appuyant sur la doctrine sociale de l’Église. Ils se disent inquiets face à « la manipulation religieuse menée par des politiciens et des religieux déformant les valeurs de l’Évangile et détournant l’attention des vrais problèmes ». Tout en affirmant qu’« un engagement authentique envers l’Évangile et la vérité est essentiel ».

Diffusé un mois avant le premier tour des élections du 2 octobre, ce message indique encore que les tentatives de briser l’ordre institutionnel, voilées ou explicites, visent à mettre en péril la conquête irrévocable du vote. D’où l’invitation à participer pacifiquement aux différents scrutins électoraux et à choisir un président et des gouverneurs, des sénateurs et des députés fédéraux, d’État et de district engagés pour le bien commun, la justice sociale, la défense de la vie et la Maison commune.

D’IMPORTANTES DIVERSITÉS 

Quasi aussi grand que l’Europe avec plus de huit millions de kilomètres carrés, le Brésil additionne d’importantes diversités, à commencer par celle de nombreux biomes ou écosystèmes. Le pape François a rappelé l’importance de celui de l’Amazonie qui est l’un des poumons de la Terre, avec le bassin du Congo et Bornéo. Une autre diversité est celle des plus de deux cents millions d’habitants aux origines multiples. Celles-ci remontent à l’extermination des Indiens, à l’exploitation des esclaves amenés d’Afrique et aux immigrations successives. Cette diversité transparaît parmi les propriétaires et les travailleurs des grandes exploitations agricoles, les petits paysans et les sans-terre, de même que chez les habitants des mégapoles. Ainsi, a indiqué Laurent Delcourt, chargé d’études au Centre tricontinental, « les descendants des quatre millions d’esclaves importés au Brésil entre les seizième et dix-neuvième siècles cumulent encore les indicateurs de pauvretés, d’inégalités et d’exclusions. ».

Au fossé entre classes sociales s’ajoute celui entre les hommes et les femmes, comme le rappelle sœur Ivone Gebara, docteure en philosophie et en sciences religieuses des universités catholiques de Sao Paulo et de l’UCLouvain. Ces différents fossés se répercutent dans les conditions de vie matérielles et à travers les cultures et les religions. Considéré comme une grande nation catholique, le Brésil a connu un fort développement du protestantisme. Notamment, ces dernières années, celui des communautés évangéliques a été favorisé par l’appui des classes sociales aisées et les soutiens étrangers, spécialement dans le domaine des communications sociales. 

NOSTALGIQUE DE LA DICTATURE

Dans un interview à Global Initiativ’ (UCLouvain), début 2022, Laurent Delcourt rappelle que « la victoire du candidat d’extrême droite Bolsonaro aux élections présidentielles de 2018 avait marqué un tournant majeur dans la trajectoire du plus grand pays d’Amérique latine ».C’était, en effet, celle d’un nostalgique de la dictature militaire de droite au pouvoir de 1964 à 1985. Si le pays avait été présidé de 2002 à 2010 par le candidat du Parti des Travailleurs (P.T.), Lula, cet ancien syndicaliste, emprisonné pour corruption, n’avait pas pu se représenter en 2018. Libéré l’année suivante, il a vu sa condamnation annulée en 2021. Sa successrice, Dina Rousseff, membre du même parti, avait, quant à elle, été destituée pour avoir dissimulé l’ampleur du déficit public. Quant au président suivant, Michel Temer, promoteur d’une politique libérale, il a aussi été accusé de corruption.

La campagne électorale qui vient de se dérouler aura été encore bien plus tumultueuse que la précédente. Si des entreprises étrangères ont quitté le pays, en revanche, des multinationales de l’agro-business et de production d’énergie ont tout fait pour que le président et le gouvernement fédéral sortants restent au pouvoir. De plus, les menaces et des actes de violence se sont multipliés dans les villes et les campagnes, en prolongement de ce qui s’est passé durant les quatre dernières années.  

Après avoir fortement contribué à l’élection de Bolsonaro en 2018, les quarante millions d’évangéliques brésiliens, qui constituent près d’un tiers de l’électorat, ont été à nouveau très convoités durant cette campagne. Le chef de l’État sortant, catholique converti au protestantisme évangélique, et son épouse ont accusé Lula d’être associé au démon, tandis que, selon le journal La Croix, le leader du PT a dit ne pas vouloir s’engager « dans une guerre sainte ». Lula a été présenté comme un rempart pour la grande majorité des Brésiliens et aussi pour la démocratie. Il a été rappelé que sa présidence et celle de Rousseff ont été marquées par l’éradication de la famine et la sortie de la pauvreté de vingt millions de Brésiliens, mais aussi par des mesures en faveur de la classe moyenne et qui avaient alors été bénéfiques à l’économie du pays.

AMAZONIE RAVAGÉE

Contrairement à ses promesses, Bolsonaro n’a pas pu relancer l’économie brésilienne qui était en récession depuis 2013-2014. Mais il a soutenu, incendies à l’appui, les propriétaires et entreprises détruisant les forêts de l’Amazonie et développant « une économie prédatrice », selon les mots du grand photographe brésilien Sebastio Salgado. Celui-ci prône « une économie durable, biologique, locale et intégrant les vingt-cinq millions d’Indiens et de communautés pauvres d’Amazonie ». 

Les critiques concernant sa manière de gérer la pandémie de la covid-19 ont été encore plus nombreuses, parce que le Brésil a été l’un des pays les plus touchés et que le président a tenté d’instrumentaliser cette crise à des fins politiques. Toutefois, les très nombreuses victimes ont pu, un peu, bénéficier d’une aide décidée par le Parlement sur proposition de l’opposition, ce dont le gouvernement n’a pas manqué de tenter de tirer profit. De plus, le comportement autoritaire de Bolsonaro et sa proximité avec les forces armées font redouter un scénario comparable à l’attaque du Congrès américain menée par les partisans de Donald Trump. Voire même un possible coup d’État dans l’entre-deux tours au cas où le “Trump des tropiques” serait dépassé par Lula au premier tour. Et Bolsonaro a profité de la fête nationale du 7 septembre pour rassembler ses partisans, d’autant plus qu’elle marquait le deux centième anniversaire de l’accession du pays à l’indépendance. 

Jacques BRIARD 

Partager cet article

À lire aussi

  • Enfants palestiniens dans une chambre, l'un joue de la guitare et l'autre de la flute
  • Deux enfants les bras croisés sur un banc
  • Paysage de guerre avec des ruines de chaque côté de la route. Un cycliste roule au milieu de tout.
  • Un jeune homme narcissique en costume se regarde dans le miroir