L’enfant bélier : un rêve brisé sur l’autoroute
L’enfant bélier : un rêve brisé sur l’autoroute
Inspiré de l’affaire Mawda, L’Enfant bélier de Marta Bergman revient sur le drame qui a profondément marqué la Belgique. À hauteur d’hommes et de femmes, la cinéaste signe un film poignant.
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Adam et Sara sont jeunes, beaux et amoureux. Sous leur tente, dans la lumière dorée du soleil filtrée par la toile, ils dansent, s’aiment et savourent leur bonheur en toute insouciance, comme si rien ne pouvait le briser. Pourtant, ils séjournent dans un camp de migrants, similaire à “la jungle de Calais”, et attendent de passer en Angleterre où ils espèrent offrir à leur fille de deux ans, Clara, un avenir meilleur. Dans leur pays, en Syrie, elle n’aurait été qu’une bâtarde. C’est pourquoi ils ont remis leur destin entre les mains de passeurs avides pour qui l’existence humaine ne vaut pas plus que quelques billets.
Pour son deuxième long métrage après Seule à mon mariage, Marta Bergman, la réalisatrice belge d’origine roumaine de ce film profondément humain et questionnant, s’est inspirée de l’affaire Mawda, qui a secoué la Belgique en 2018. Le 17 mai, une camionnette remplie d’une trentaine de migrants, parmi lesquels se trouvent plusieurs enfants, est interpellée par la police. Une course-poursuite s’engage sur l’autoroute, au cours de laquelle les migrants jettent des projectiles sur les forces de l’ordre. Un policier tire sur le véhicule en visant les pneus, prétend-il. L’opération se termine par l’arrestation des migrants et la mort de la petite Mawda, fillette de deux ans.
DES DESTINS FRACASSÉS
Le plus sidérant dans cette affaire, c’est que le premier procès-verbal, rédigé durant la nuit, affirme que les migrants ont brisé la fenêtre arrière du véhicule avec la tête d’un enfant, faisant mine de le jeter sur les voitures de police. Ce sont ces coups qui auraient occasionné un traumatisme crânien et entraîné le décès de Mawda. Pourtant, aucun policier présent cette nuit-là n’a déclaré avoir été témoin de cela. Plusieurs versions mensongères circulent très vite, avant que l’autopsie ne révèle que l’enfant est morte d’une blessure par balle. Visiblement, la police a cherché à faire porter le chapeau aux migrants plutôt qu’à l’un des siens. Le policier, auteur du tir, sera condamné en appel à dix mois de prison avec sursis.
En partant de ces faits, la réalisatrice suit avec la même bienveillance le double parcours des parents syriens et du policier. Sara et Adam ont deux caractères différents. Sara, incarnée avec puissance par Zbeida Belhajamor, est déterminée à rejoindre l’Angleterre, alors qu’Adam, interprété par Abdal Razal Alsweha, témoin de la violence dont sont victimes les migrants, est prêt à renoncer. Mais la jeune femme sait quel avenir la Syrie réserve à sa fille illégitime. Elle porte en elle une force et une colère qui s’expriment avec fureur. Lorsqu’on emporte son bébé ensanglanté dans l’ambulance, on l’empêche de l’accompagner. Elle sera enfermée en prison, sans rien savoir de ce qui est arrivé à Clara. Comment ne pas devenir folle furieuse, comme une bête en cage ? Adam, qui a porté le corps de sa fille et qui a pris la mesure de la gravité de son état, sait qu’elle ne s’en sortira pas.
La scène de la course-poursuite, point culminant du drame, est filmée avec une rare maîtrise et donne sa place aux émotions de chacun. Le policier (Salim Kechiouche), auteur du tir, n’est pourtant pas un mauvais bougre. Il s’est déjà montré compatissant vis-à-vis des migrants, mais ses collègues lui font sentir que sa carrière a été favorisée par les quotas de la police qui, par souci de diversité, privilégie les profils «racisés », c’est le mot qu’ils utilisent. Alors, qu’est-ce qui le pousse, ce soir-là, à tirer sur un véhicule en mouvement ? Le film ne donne pas la réponse, mais on le voit dévasté par ce qu’il a fait, seul face à l’irréparable. C’est une part de sa vie aussi qu’il a laissée sur le tarmac. Sans jamais tomber dans le manichéisme, la cinéaste fait de lui un portrait nuancé, très humain et compatissant. Lui-même, pris dans le feu de l’action, ne sait pas très bien ce qui s’est passé. Il aimerait tenter de comprendre, mais on lui fait sentir qu’il vaut mieux laisser les autorités gérer la communication, pour le bien de l’institution.
CRIMINALISER LE MALHEUR
Toujours est-il que de simples gens fuyant la misère et la violence de leurs pays ont été traités comme de véritables criminels. En cette période où les politiques migratoires se durcissent un peu partout en Europe et aux États-Unis, le film rappelle que les migrants sont avant tout des êtres humains fragiles, blessés, effrayés et victimes de réseaux sans scrupules. En choisissant pour titre les propos mensongers de la police qui avait parlé « d’enfant bélier », Marta Bergman confronte le spectateur aux manipulations et aux stratégies de communication devenues omniprésentes aujourd’hui : ne jamais avouer et toujours mentir. Entre la réalité des faits et leur récit médiatique, un gouffre s’ouvre. Elle donne ici un visage, une vie et des émotions à ces personnes qui ont fait la une de l’actualité belge et qui ne sont restées pour tous que des migrants ou des policiers, sans nom et sans visage, presque des abstractions ou des archétypes.
C’est là tout l’intérêt du film, car si les faits sont connus de la plupart des spectateurs, il montre tout ce qui est ignoré : ces vies brisées d’un coup de feu, ces espoirs et avenirs fauchés en plein vol, et puis la façon dont chacun va affronter le deuil avec culpabilité, révolte, résignation ou résilience. Il ouvre malgré tout une perspective d’avenir, radicalement différente de celle que chacun imaginait. On reconnaît, parmi les seconds rôles, quelques acteurs familiers du cinéma belge, tels Lucie Debay, Michaël Abiteboul, Yoann Zimmer ou Isabelle de Hertogh, et il faut signaler la justesse de leur jeu. Avec sobriété et pudeur, ils incarnent des êtres humains qui, dans le cadre de leur profession, sont confrontés à un drame et tentent de s’en sortir comme ils peuvent.
HONORER LA MÉMOIRE
Si L’enfant bélier critique la violence institutionnelle à l’encontre des migrants, il ne condamne jamais personne. Il honore la mémoire de la petite Mawda – Clara à l’écran – et révèle l’humanité malmenée de chacun des protagonistes. Sans pathos ni musique larmoyante, il met le spectateur face à l’irréparable, à la violence des passeurs, de la police comme institution et des lois lorsqu’elles criminalisent le malheur. Il restaure la dignité des parents et répare par la fiction ce que la justice n’a pas pu faire et que la police a eu du mal à admettre.
Marta Bergman livre une œuvre à la rigueur documentaire, mais aux émotions propres aux grandes tragédies, puisque chacun se retrouve confronté à un malheur qu’il n’a voulu. Personne n’en sort indemne. Elle filme les personnages au plus près de leurs émotions pour permettre au spectateur de s’identifier à eux, de plonger avec eux dans ce qui n’est pas seulement un fait divers, mais un drame humain et universel.
Jean BAUWIN
L’Enfant bélier, film de Marta Bergman, en salle dès le 04/02

