Les jardins thérapeutiques de Therra soignent les fragilités
Les jardins thérapeutiques de Therra soignent les fragilités
Née en plein Covid, à l’ombre d’un site jésuite à Wépion, l’ASBL Therra a d’abord été un jardin ouvert aux retraitants. Aujourd’hui, elle déploie ses “soins verts” en plusieurs lieux en Wallonie et accompagne des publics fragilisés, en s’appuyant sur un socle scientifique solide… et sur une intuition simple : le vivant régule l’humain.
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La nature… Un mot fourre-tout que l’on a rangé dans bien des brochures, des slogans, des photos de calendrier. Pour Anne-Claire Orban, fondatrice et coordinatrice de l’ASBL Therra, elle n’est pas un décor, mais un lieu où l’on revient quand on s’est un peu perdu en cours de route. Anthropologue de formation, spécialisée en anthropologie médicale, Anne-Claire a longtemps travaillé sur une question simple et immense : qu’est-ce qui fait vraiment du bien à un être humain ? Et pourquoi ? Choisissant de rester au plus près du terrain : l’éducation permanente, l’inclusion sociale, l’intergénérationnel.
Avec son compagnon, elle découvre que lorsque l’on travaille dehors, les corps se détendent plus vite, qu’il y a moins de fatigue, plus de joie. Un jour, un réfugié lui dira, la bêche encore entre les mains : « La terre, ça permet que la peine tourne moins dans la tête. »« C’est là que je me suis rendu compte que la nature pouvait devenir le vecteur d’une véritable reconnexion à soi », confie-t-elle. Cette phrase-choc, elle ne l’oubliera pas. Elle lui donnera même l’envie de lancer son propre projet autour de la nature, Therra.
À L’OMBRE DES JÉSUITES
Dès lors, Anne-Claire cherche un lieu pour développer son activité liant nature et social. Une porte s’ouvre finalement à Wépion, sur un site jésuite où deux hectares sont mis à disposition, en pleine période Covid. Il est d’abord question d’un jardin pour des retraitants, puis, peu à peu, pour d’autres structures sociales. Le public de première ligne inclut les personnes en fragilité psychosociale ou socio-économique : CPAS, maisons médicales, AMO… Parfois aussi des groupes en souffrance plus diffuse, comme des gens en burn-out.
Aujourd’hui, l’équipe représente l’équivalent d’environ quatre temps pleins, dont la mission est de promouvoir, concevoir et accompagner la création de jardins thérapeutiques. Et l’association ne se définit plus seulement par un lieu. Historiquement implantée sur la région Namur–Dinant et Huy–Waremme, elle se déploie désormais sur sept sites. Ce chiffre dit quelque chose : le projet n’est plus un « jardin à Wépion », mais une démarche. Cette démarche, son initiatrice a voulu l’ancrer dans quelque chose de solide afin de lui donner une vraie légitimité dans le monde de la santé. Elle se forme alors en France à l’hortithérapie – une pratique thérapeutique qui utilise le jardinage et les plantes pour améliorer la santé physique, mentale et sociale des individus. Une approche encore quasi inexistante en Belgique.
Cette formation permet à Therra de sortir du simple “jardin qui fait du bien” pour entrer dans une pratique plus construite, capable de dialoguer avec des maisons médicales, des travailleurs sociaux, des équipes psychosociales. L’ASBL ne se situe pas pour autant dans le soin médical, mais dans un espace complémentaire : celui de la régulation, de la restauration, de la reprise de souffle. Elle s’adresse à des personnes qui peuvent redevenir actrices de leur santé, souvent après une période de fragilité, de décrochage ou de perte de repères. Le handicap est, quant à lui, volontairement laissé de côté parce qu’il ferait basculer la démarche dans une autre logique, celle du soin au sens clinique. Ici, il s’agit d’un mieux-être accessible, d’une remise en mouvement, d’un espace où l’on reprend prise sur sa vie.
DES PREUVES SCIENTIFIQUES
Therra a entamé une transition importante : “l’aller-vers”. Comme « il y a peu de sens à faire venir des gens peu motorisés chez nous », explique Anne-Claire Cornet, c’est elle qui va vers eux, travaillant en partenariat avec des structures sociales adéquates, au plus près des publics fragilisés. Et, par ailleurs, le “vert” n’est plus forcément un jardin, ce peut être une réserve naturelle, un parc, un chemin, un arbre remarquable en ville, un lieu discret où l’on respire mieux. Pour autant, l’idée reste toujours la même : redonner accès au vivant là où l’on est.
L’objectif de ces jardins thérapeutiques est ambitieux : retrouver du sens, améliorer la mobilité et la coordination via le travail de la terre, favoriser la détente et diminuer l’anxiété. Autant de bienfaits validés par la science. La biophilie est une théorie expliquant que l’humain a besoin du vivant. Les psychologues Rachel et Stephen Kaplan ont montré, dans les années 1990, que la simple exposition à des environnements naturels pouvait restaurer l’attention et réduire la fatigue cognitive. Regarder un paysage permet ainsi de sortir le cerveau de la surcharge.
À cela s’ajoute la question du système nerveux autonome : mode alerte (sympathique) versus mode repos-récupération (parasympathique). Les environnements naturels – sons d’eau, d’oiseaux – peuvent envoyer au cerveau des signaux de sécurité. Un comportement tout droit issu de la préhistoire, et qui a subsisté jusqu’à nous. Il y a aussi la piste du sol : la mycobacterium vaccae est une bactérie naturellement présente dans la terre qui dope l’humeur via la sérotonine, l’hormone du bonheur. Il faut encore mentionner les terpènes, ces composés volatils émis par les arbres, qui soutiennent l’immunité.
UNE DIMENSION SPIRITUELLE
Au final, quand les sens se réouvrent – odeur d’humus, air froid sur la peau, bruit de feuilles – une partie du mental lâche prise. Dès les années 1980, le chercheur américain Roger Ulrich a également montré que des patients hospitalisés récupéraient plus vite, demandaient moins d’antalgiques et présentaient moins de complications lorsqu’ils pouvaient voir des arbres depuis leur fenêtre plutôt qu’un mur. D’autres travaux ont ensuite confirmé que la simple présence du végétal – même sans immersion – pouvait influencer positivement l’humeur, le stress et certains paramètres physiologiques. Dans un tel contexte, les bienfaits liés au contact du vivant prennent tout leur sens !
La dimension spirituelle, chez Therra, n’est jamais très loin non plus. « En psychologie, on dit que la nature permet de se rendre compte qu’on fait partie d’un grand tout, qu’on est un être vivant parmi d’autres », rappelle sa responsable. Et, pour beaucoup, c’est une porte d’entrée vers une forme de spiritualité, de sens, d’alignement. Anne-Claire Cornet ne cache pas sa sensibilité. Son compagnon est proche de la religion catholique ; elle, de ses valeurs. Elle parle d’altruisme, de lien avec du “plus grand”, d’émerveillement. Elle reconnaît être « fascinée par la complexité et la simplicité des choses ». Et elle voit, dans le vivant, un enseignement : « Pas la compétition, mais la symbiose. » Et cite Olivier Hamant et son idée que, dans la nature, ce n’est pas la performance qui garantit la durée, mais souvent la robustesse, l’équilibre, la capacité à tenir dans le temps.
Cette dimension est apparue très clairement lors d’un atelier destiné à des professionnels de la santé, Écologie et spiritualité, mené avec des jésuites en forêt. « Les gens ont adoré », rapporte celle qui y lit un besoin très contemporain, rencontrant des soignants au bout du rouleau, en perte de sens, cherchant un endroit où se raccorder. Pour pouvoir, ensuite, être à nouveau en position de soin pour les autres.
Et derrière cette recherche de sens, se distingue un axe écologique assumé, Anne-Claire constatant que l’« on est au carrefour de l’environnement et de la santé ».Un point essentiel, selon elle : plus on connaît un élément, plus on a envie de le préserver. Faire expérimenter le bien-être procuré par la nature, c’est aussi donner envie de la protéger. Therra conscientise d’ailleurs sur certains enjeux : pesticides, atteintes au vivant, conséquences sur la santé.
LA NATURE, C’EST DU LIEN
Comment définir Therra en un mot ? « Le lien », répond sa fondatrice sans hésiter une seconde. Lien à soi (quand on s’est déconnecté), lien aux autres (quand on s’est isolé), lien au monde (quand on ne sait plus où se poser). Et, très concrètement, lien en réseau : partenariats, structures sociales, contacts multiples. Ce lien permet aussi à certaines personnes de retrouver un rythme, de réhabiter leur corps, de reprendre doucement leur place dans le monde.
Et côté projets, les envies sont claires : augmenter les recettes propres pour assurer la pérennité de l’ASBL, et développer davantage la mise en place de jardins dans des endroits où l’humain est à vif – soins palliatifs, unités psychiatriques, revalidation. Ces jardins deviennent alors des lieux de respiration pour les patients, comme pour les soignants, des espaces où l’on vient déposer sa fatigue, regagner une présence à soi, parfois simplement regarder le vivant continuer à grandir en y apportant sa petite touche personnelle.
Une deuxième ligne stratégique consiste à former les professionnels qui veulent proposer des “soins verts”. Therra se révèle ainsi comme un lieu de transmission, un site d’apprentissage au sens large, où l’on est amené à découvrir comment la nature peut soutenir des pratiques existantes sans jamais s’y substituer. La demande est là, mais Anne-Claire Cornet rappelle une éthique : il ne s’agit pas d’une nouvelle pratique en soi, mais d’un outil supplémentaire à intégrer à des disciplines existantes – kiné, psycho, ergo… – à condition d’en faire une posture personnelle, réfléchie, respectueuse.
Virginie STASSEN
Therra. Lieu d’exploitation principal : rue Marcel Lecomte 25, 5000 Namur. contactherra.be therra.be/
